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Critique de film
Le film

La Fille du désert

(Colorado Territory)

L'histoire

Dans le Missouri, grâce à l’aide d’une organisation criminelle dirigée par le vieux Dave Rickard, le hors-la-loi Wes McQueen (Joel McCrea) réussit à s’évader de prison. On lui ordonne de se rendre dans le Colorado où Dave souhaite le rencontrer. Avant cela, il fait un détour par son village natal où il apprend que sa fiancée est morte à l’âge de 27 ans. Dans la diligence qui l’emmène vers l’Ouest, il rencontre des pionniers venus s’installer au Colorado, Fred Winslow (Henry Hull) et sa fille Julie Ann (Dorothy Malone) ; il leur sauve la vie alors que leur voiture est attaquée par des bandits. McQueen se rend ensuite à Todos Santos, petit village en ruine non loin du Canyon de la Mort où il fait la connaissance des complices qu’on lui accole pour le prochain coup préparé par Dave : Duke Harris (James Mitchell) et Reno Blake (John Archer), eux-mêmes accompagnés par une volcanique métisse, Colorado Carson (Virginia Mayo) que l’un d’eux a sauvée d’une fusillade. Ses futurs acolytes ne lui inspirent guère confiance et il va en faire part à Dave qu’il retrouve très affaibli, presque moribond. Il en profite pour lui dire qu’il souhaiterait se retirer du banditisme et refaire sa vie mais, le considérant un peu comme son père et ne voulant pas lui faire de peine, devant son insistance lui promet de mener à bien cette dernière affaire qui n’est autre que le hold-up d’un train avec un gros magot à la clé. Revoyant les Winslow, McQueen tombe amoureux de Julie Ann qui lui rappelle étrangement son amour de jeunesse ; dans le même temps, Colorado n’est pas insensible à ses charmes. Alors qu’il est à portée du bonheur et de la paix, la fatalité qui pèse sur lui va en décider autrement ; la lutte devient vite inégale une fois que trahisons, haines et jalousies viennent l’encercler, un cercle qui prendra la forme d’un cirque à ciel ouvert dans le village fantôme nommé City of the Moon...

Analyse et critique

Au milieu de l’année 1949 sortait ce western de Raoul Walsh considéré aujourd’hui comme l'un des grands classiques du genre, étant en outre entré dans le cercle très fermé des films que Martin Scorsese a évoqués au cours de son Voyage à travers le cinéma américain, de même que louangé par Jacques Lourcelles et bien d’autres encore. Colorado Territory est le remake westernien de La Grande évasion (High Sierra) du même Raoul Walsh, film noir qu’il réalisa en 1941 avec Humphrey Bogart et Ida Lupino. Rares sont les films "remakés" par le même réalisateur, et l'événement s’avère encore plus inhabituel lorsque la transposition se fait au travers d’un genre totalement différent. Mais au final, les deux films ont sauvegardé une réputation identique, tous deux sont encore aujourd’hui considérés comme deux pierres angulaires à l’intérieur de leurs genres respectifs. Curieusement, Raoul Walsh n’a pas daigné faire apparaître au générique de Colorado Territory les noms des scénaristes et auteurs de l’original, à savoir W.R. Burnett et John Huston. Pour d'autres anecdotes, c’est John Wayne qui était prévu dans un premier temps pour le rôle finalement tenu par Joel McCrea, et enfin une nouvelle version de la même histoire verra encore le jour en 1955 : ce sera La Peur au ventre (I Died a Thousand Times) de Stuart Heisler, Jack Palance et Shelley Winters reprenant les rôles que tiennent Joel McCrea et Virginia Mayo dans le mal nommé La Fille du Désert.

Petite déception en ce qui me concerne à l’encontre de ce film quasi unanimement vanté ! Tout d’abord, une chose toute bête par rapport à ce que l’on a entendu dire du film à travers nos lectures ou autres, par rapport au ton censément noir, à ce fatum annoncé, à cette histoire d’amour fou d’un lyrisme échevelé… Alors que la plupart des cinéphiles savent que le fatalisme (issu du film noir) pèse sur cette œuvre romantique, toute la première séquence post-générique se déroule sur un thème guilleret qui ne convient pas du tout à ce que l’on en attendait. C’est évidemment tout à fait ridicule, mais nos attentes peuvent malheureusement jouer sur la réception d’un film. Il faut dire que si David Buttolph ne se prenait pas pour Max Steiner, auprès duquel il n’arrive pas à la cheville, avec un peu plus de personnalité il aurait pu faire atteindre au film quelques moments de grande émotion ; il y était parvenu pour Le Retour de Frank James mais n’a pas souvent renouvelé cette petite réussite. Si ici quelques uns de ses thèmes sont fort jolis et si la stridence des cordes lors des séquences d’action font grandement impression, le soufflé retombe souvent la seconde d’après, le compositeur voulant trop en faire sans jamais que sa partition n’arrive véritablement à décoller. C’est un détail qui ne touchera probablement pas grand monde mais au souvenir du thème d’amour de They Died with Their Boots On, du véritable fatalisme qui imprégnait la principale mélodie de Pursued ou de la poésie ébouriffée de la musique de Duel au Soleil, on ne peut que regretter que Max Steiner, le collaborateur habituel de Walsh, n’ait pas composé la bande originale de Colorado Territory.

Si je viens d’évoquer Duel au Soleil, ce n’est pas pour rien ! Le personnage de Colorado ressemble étrangement à celui de Pearl Chavez dans le film de King Vidor. Métisse volcanique, sensuelle et pulpeuse, elle est source de tensions et de jalousies au sein des différents groupes, celui des bandits entre autres ; avec son caractère enflammé et l’érotisme qui se dégage de sa personne, il ne pouvait en être autrement. Virginia Mayo de ce point de vue est un choix parfait ; sa première apparition avec sa chevelure léonine détachée au milieu de la ville fantôme ou encore sa scène de dialogue au bord du puits avec Joel McCrea, lui faisant voir sa jambe dénudée, constituent d’inoubliables moments. Mais, alors que Jennifer Jones en faisait parfois trop, Virginia Mayo au contraire, soit en fait le strict minimum soit lorsqu'il s'agit d'y aller dans le style passionné se révèle finalement une actrice dramatique assez moyenne. Hormis lorsqu’elle met ses atouts féminins en valeur, elle s’avère assez fade, manquant du tempérament de son personnage. Sa rivale n’est guère mieux lotie ; Dorothy Malone, elle non plus, est loin d’être inoubliable. Et force est de constater qu’il en va de même pour le reste du casting : les "bad guys" manquent de charisme et au sein des seconds rôles, on a bien du mal à en dégager un plus qu’un autre. En revanche, Joel McCrea confirme l’assurance qu’il avait prise dans le western l’année précédente avec le curieux Four Faces West d’Alfred E. Green. Même s’il est encore difficile de l’accepter dans la peau d’un hors-la-loi, il possède ici une très grande classe ; sa manière de s’habiller, de rouler sa cigarette ou de monter à cheval commence à faire de lui l’un des héros de western les plus crédibles et attachants. Dans la peau de ce bandit fatigué et réservé, qui se trouve dans l’impossibilité de changer son destin tragique par le fait d’être trahi par tous (ou presque), il se révèle parfait au sein d’une distribution tout à fait honnête mais souvent trop juste.

Pour en finir sur le plan de la déception, et ne pas écraser plus qu’il ne le mérite ce très bon western, touchons deux mots du scénario inégal du tout aussi inégal John Twist dont la filmographie n’est franchement pas mirobolante. Il est tour à tour inutilement précipité puis intempestivement bavard, d’autant que les dialogues ne s’avèrent pas transcendants ; toutes les séquences qui auraient dû être les plus tendues, celles qui se déroulent au sein de la ville fantôme, m’ont toutes semblé mal rythmées, un poil trop longues et, par la faute des acteurs, pas si fortes que dans notre attente. Quant à l’intégration de l’élément religieux au milieu de l'ensemble, il m’a semblé carrément déplacé d’autant qu’il en vient même à conclure le film qui s’en serait très bien passé. Le gros plan sur les mains des amants maudits aurait constitué une fin beaucoup plus marquante. Un coup des producteurs ? Car en revanche le final de Colorado Territory est effectivement aussi génial que sa notoriété le laissait entendre, préfigurant Bonnie and Clyde quasiment 20 ans auparavant. Il y a là un vrai souffle, un vrai lyrisme, une vraie folie, tout ce qu’on aurait voulu ressentir tout au long du film. Mais nous aurons quand même eu droit, outre une interprétation remarquable de Joel McCrea et la beauté fougueuse et sensuelle de Virginia Mayo, à de splendides séquences d’action dont une attaque de diligence (certains plans d’une scène similaire étaient tellement efficaces dans Cheyenne que Raoul Walsh n’a pas trouvé utile de les refaire) et le cambriolage d’un train. C’est dans ces moments-là que le génie de Walsh éclate avec le plus d’évidence : quelle efficacité à partir d’une telle économie de moyens, quelle pureté, quel dynamisme ! J’ai revu chacune de ces séquences deux fois de suite pour les décortiquer : une rigueur, une science du rythme et du montage devant lesquelles on reste pantois d’admiration.

Avec l’aide du chef opérateur Sid Hickox, le cinéaste compose également des plans de toute beauté, aussi bien en intérieur (superbe travail sur les ombres au cours des nombreuses séquences nocturnes à Todos Santos) qu’en extérieur et notamment dans le dernier quart d’heure où tout le monde se retrouve au milieu des amples paysages désertiques et sauvages du Canyon de la Mort pour une ultime et tragique traque, une poignante et inéluctable course vers la mort qui verra enfin, quittant ce monde cupide et mesquin, les deux amants réunis après qu’ils aient succombé dans des spasmes d’une violence assez rare pour l’époque, seulement dépassée par l’autre film que Walsh réalisera la même année, un immense chef-d’œuvre celui-ci, L’Enfer est à lui (White Heat) avec un James Cagney tout simplement époustouflant. En attendant, ce Colorado Territory mérite qu’on s’y attarde malgré les défauts qu’il m’a semblé y voir ; notamment aussi pour le premier zoom génial de l’histoire du cinéma, pour la manière que Colorado a eu de cautériser une blessure, pour les impressionnants plans d'ensemble vus de très haut sur la Cité de la Lune et enfin parce qu'une histoire d'amour fou ne peut qu'être soutenue… Si mon avis s'avère un peu mitigé, il s'agit néanmoins d'un très bon western que je vous conseille sans hésitation d'autant plus que je semble appartenir à une minorité à faire la fine bouche devant ce film !

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 30 novembre 2011