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Critique de film
Le film

La Fille des prairies

(Calamity Jane and Sam Bass)

Partenariat

L'histoire

Arrivant d’Indiana sans un sou en poche, le jeune et naïf Sam Bass (Howard Duff) espère récupérer à Denton un mandat de son oncle. Il se rend au bureau de poste du coin tenu par la jolie Kathy Egan (Dorothy Hart) qui, tombée sous son charme et immédiatement en confiance, lui fait crédit d’une somme même si elle a bien deviné qu’il ne la recevrait jamais. Elle le fait ensuite embaucher à la ferme familiale par sa belle-sœur, la femme du shérif (Willard Parker). Alors qu’une course de chevaux est organisée avant le départ des convois de bétail, Sam fait la rencontre de Calamity Jane (Yvonne de Carlo) qui, éblouie par sa manière de s’occuper des bêtes et épatée par sa gentillesse, tombe elle aussi amoureuse de lui. Sa connaissance des chevaux fait bientôt de Sam l’acquéreur de l’étalon le plus rapide de la région ; s’il se fait licencier par le shérif qui n’a, pour de mauvaises raisons, plus confiance en lui, il n’en arrive pas moins à bien gagner sa vie en remportant toutes les courses qui se présentent. Travaillant désormais avec Joel Collins (Lloyd Bridges) en tant que convoyeur de bétail, il arrive à Abilene où il va devoir affronter sportivement Harry Dean, le grand ponte local dont les hommes n’ont jamais perdu une course. Mais pour cause, ce dernier triche et, ayant appris par Calamity (sans aucune mauvaise intention de sa part) que Sam montait une bête redoutable, il la fait empoisonner. Les circonstances font que, après la course perdue et en état de légitime défense, Sam tue le collaborateur de Dean. Dès cet instant, il sera recherché, deviendra par la force des choses un hors-la-loi, et, la malchance aidant, finira sous les balles des Texas Rangers en mourant dans les bras de celle avec qui il avait finalement décidé de vivre.

Analyse et critique

Alors que le western hollywoodien avait déjà tracé des portraits, certes romancés, de nombreux hors-la-loi tels Jesse James, Billy The Kid, les Daltons ou même Belle Star, Sam Bass était resté jusque-là plus ou moins sur le carreau si l’on excepte une apparition dans Badman’s Territory de Tim Whelan en 1946. Moins connu en France que ses prédécesseurs sus-cités, il fut pourtant pour les Américains une sorte de héros, un Robin des Bois du Far-West qui aurait encore plus mérité que Jesse James le surnom de "brigand bien-aimé". Orphelin à l’âge de 10 ans, élevé par un oncle peu sympathique, il quitte son foyer à 18 ans et deux ans plus tard arrive à Denton, Texas. Poursuivi par la malchance, il devient hors-la-loi malgré lui. A 26 ans, il est le chef du plus important gang de détrousseurs de trains. Mais au lieu de provoquer la colère des Texans, c’est l’admiration qu’il fait naître. En effet, la rumeur enfle, qui fait dire qu’il dévalise les riches pour donner aux pauvres. Si ce n’est pas toujours tout à fait exact, il est vrai en revanche qu’il était d’une grande générosité, ne volant parfois que la somme qu’il souhaitait se faire rembourser estimant qu’il s’était fait léser, payant aux fermiers les cheveux qu’il leur dérobait... Quoi qu’il en soit, il est désormais recherché par les Texas Rangers qui ont du mal à le trouver, aucun civil ne tenant à ce qu’il soit arrêté. Malheureusement le gang a son Judas en la personne de Jim Murphy, qui donne à la police les indications nécessaires pour l’appréhender. On lui tend une embuscade dans la bourgade de Round Rock où il venait cambrioler une banque. Mortellement blessé, il succombe le 21 juillet 1878, le jour même de son anniversaire ; il n’avait que 27 ans. C’est soi-disant Calamity Jane qui aurait recueilli son dernier soupir. Un an après, le traître se suicide de peur d'être retrouver par ses anciens complices.

Une belle histoire, quasi romanesque, qui a fait entrer Sam Bass dans la légende de l'Ouest et que le film de George Sherman prend pour point de départ. Car le titre français (La Fille des prairies) est un peu mensonger ou tout du moins trompeur ; si Calamity Jane est bien de la partie, c’est avant tout le parcours de Sam Bass qui nous est conté, sa partenaire, "amie sincère et désintéressée", n’apparaissant à l’écran qu'à peine la moitié de la durée du film. Le premier titre de tournage était d’ailleurs The Story of Sam Bass. Il est étonnant qu’un tel personnage n’ait pas fait l’objet de plus de films à sa gloire car il avait tout pour plaire aux spectateurs. Et si Howard Duff avec son visage poupin semblait de prime abord mal pouvoir l’incarner, ce comédien méconnu (qui a bien plus tourné pour la télévision que pour le cinéma) s’en est au contraire remarquablement bien sorti et il m’a franchement étonné sans jamais trop en faire ; car c’est un peu la caractéristique principale de cette belle réussite de George Sherman que de ne pas trop en faire justement. Les comédiens sont tous dirigés avec rigueur et c’est la sobriété qui est mise en avant, y compris chez Calamity Jane (loin des exubérantes prestations de Jean Arthur ou plus tard de Doris Day) ou le vieux râleur "Brennan style" qui ne joue pas nécessairement dans la veine pittoresque ou picaresque. Le Sam Bass de Howard Duff, c’est son air de monsieur-tout-le-monde, son manque de charisme, sa naïveté qui nous le rendent si proche et si humain. Car quel beau personnage, comme d’ailleurs tous les autres qui gravitent autour de lui !

Si j'ai quasiment raconté toute l'intrigue dans la partie histoire, je ne pense pas qu'il soit gênant de la connaître intégralement sachant pertinemment qu’un film sur la vie d’un bandit se terminera quasiment toujours tragiquement, l’aura romantique de son héros étant ainsi considérablement renforcée. La séquence finale avec ce très beau thème de Miklos Rozsa (non crédité au générique mais bien l’auteur aisément reconnaissable de la musique) s'avère d’ailleurs vraiment très émouvante et confirme tout le bien que je disais plus haut de l’acteur qui a endossé la défroque du généreux bandit. Le dernier et discret travelling arrière montant entérine l'idée que nous avons probablement vu l’un des films les plus réussis du très inégal George Sherman, dont nous savons qu’il était quelquefois aussi capable du pire. Peut-être qu’étant l’auteur de l’histoire pour une des rares fois de sa carrière, le cinéaste s’est-il senti plus concerné que de coutume, d’où l’impression de plénitude qui se dégage de son film. Dans tous les cas, c'est une sacrément belle surprise que ce western malheureusement méconnu et dont le premier quart d’heure se révèle un modèle d’écriture ; les personnages et les situations nous sont présentés avec rigueur, modestie, et nous nous étonnons du ton inhabituel qui couve durant ces premières minutes et qui continuera jusqu’au bout même si les conventions se feront plus nombreuses durant la seconde partie.

Quid de ce ton inaccoutumé ? Une démonstration par des exemples sera beaucoup plus parlante. Le héros de cette histoire ne ressemble justement pas du tout à un héros ; avec son visage poupin, sans charisme particulier, on ne le présente à aucun moment comme bigger than life. Le shérif mène une vie de famille rangée auprès d’une épouse aimante, s’excuse de ses jugements à l’emporte pièce et de son caractère soupe au lait. Les deux rivales en amour ne se jalousent jamais directement, s’apprécient même probablement sans se l’avouer, et essaient juste de faire pencher la balance de leur côté quand elles se trouvent avec l’homme sur qui elles ont toutes les deux jeté leur dévolu. Les cow-boys ne fanfaronnent pas, ne sont ni vantards ni violents, ni susceptibles ni querelleurs, ni même vulgaires ; au contraire, ils n’hésitent pas à se faire pardonner, à s’excuser, et ils possèdent tous un grand fond d’humanité. On avouera sans difficulté, j'imagine, que des personnages ainsi caractérisés étaient assez peu courants à l’époque. Rarement avions-nous vu des protagonistes aussi naturels et humains dans un western jusqu’à présent ; le ton et les notations psychologiques se révèlent étonnamment justes. Et puis, sur le plan iconographique, nous y trouvons des choses assez nouvelles pour l'époque comme par exemple cette épicerie-bureau de poste ou ces courses de chevaux dont le parcours est jalonné par des arbitres. On y trouve aussi une attention toute particulière portée à l’amour des chevaux (les bêtes sont somptueusement harnachées) et à ce petit monde gravitant autour de ces courses qui se déroulent tout au long du parcours des convoyeurs.

Alors évidemment, la mise en scène de Sherman peine à faire de ce western le grand moment qu’il aurait pu être (les séquences de courses par exemple s’avèrent peu enthousiasmantes) mais une fois ce manque de souffle et d’ampleur accepté, il faut se laisser porter par cette belle histoire et par ses protagonistes respectueux  qui volent honnêtement ! Alors que Sam Bass et son gang viennent d’attaquer une diligence pour y voler une faible quantité d’argent, laissant le reste à son propriétaire, voici le dialogue qui s’ensuit :
Joel Collins : « Well, we could've had our ranch out of that box. »
Sam Bass : « No, we couldn't, Joel. The way we did it, even if this thing comes out, people will know that we took back only what he stole from us. They'll be on our side. »
Dakota : « Sure, we wouldn't want 'em to think we robbed this stage dishonestly. »

Même si la révélation de ce film n’est autre que le comédien endossant le rôle titre, aux côtés d’un Howard Duff donc sacrément bon, grâce à une superbe direction d’acteurs tous les autres arrivent à se hisser à son niveau, à commencer par Lloyd Bridges, Willard Parker (superbe dans la peau du shérif) ou Dorothy Hart dont nous avions déjà croisé la jolie frimousse dans Gunfighters de George Waggner avec pour partenaire Randolph Scott. Quant à Yvonne De Carlo, ce n'était pas nécessairement une grande actrice, loin de là, mais elle a néanmoins le mérite de nous rendre très attachante sa Calamity Jane. Une actrice un peu plus chevronnée et un réalisateur plus doué auraient probablement tiré ce western vers de belles hauteurs ; en l'état, il demeure plus qu'acceptable, vraiment très bon même !

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Par Erick Maurel - le 14 juin 2012