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Critique de film
Le film

La Fille de l'amiral

(Hit the Deck)

Partenariat

L'histoire

Après en avoir bavé dans les quatre coins du monde, trois militaires de la US Navy ont enfin droit à une permission bien méritée dans leur ville natale, San Francisco. Il s’agit du maître d'équipage en chef William F. Clark (Tony Martin) et de deux simples soldats, Rico Ferrari (Vic Damone) et Danny Xavier Smith (Russ Tamblyn). William se rend directement dans le cabaret où se produit Ginger (Ann Miller) ; il est reçu comme un chien dans un jeu de quilles. En effet, fiancée depuis plus de six ans, Ginger attend toujours qu’il la demande en mariage et lui fait croire qu’elle a trouvé un remplaçant. Rico va retrouver sa mère (Kay Armen), une veuve qui souhaite se faire épouser par le fleuriste M. Peroni (J. Carroll Naish) à qui, pour cacher son âge, elle a fait croire que son fils n’avait que neuf ans. Quant à Danny, il rentre voir son père (Walter Pidgeon), un très haut gradé de la marine, ainsi que sa sœur Susan (Jane Powell) qui file un mauvais coton, prise dans les filets d’un producteur (Gene Raymond) qui ne pense qu’à la mettre dans son lit. Nos trois amis la sauvent in-extremis de ses griffes et Susan tombe amoureuse de Rico, alors que Danny fait la rencontre de la délicieuse Carol (Debbie Reynolds). Avant de pouvoir convoler avec leurs girl friends respectives, nos trois marins vont devoir échapper à la patrouille qui les recherche activement pour avoir donné des coups au producteur malsain, détruisant par la même occasion son appartement...

Analyse et critique

Shore Leave fut tout d’abord une pièce de théâtre écrite par Hubert Osborne au début des années 20 ; elle fit l’objet d’une adaptation cinématographique dès 1925, réalisée par John S. Robertson avec Richard Barthelmess dans le rôle principal. Puis Vincent Youmans et Irving Caesar la transformèrent en comédie musicale pour Broadway ; une première adaptation cinématographique de cette version musicale vit le jour en 1929 pour la RKO avec Jack Oakie et Polly Walker. En 1936, Follow the Fleet (En suivant la flotte) de Mark Sandrich, avec le célèbre duo Fred Astaire / Ginger Rogers, s’appropriait à son tour la pièce d’origine sans néanmoins reprendre aucune des chansons de Youmans. Irving Berlin avait remplacé ce dernier en créant pour l’occasion quelques indémodables standards tels Let Yourself Go ou I'm Putting All My Eggs in One Basket. En 1955, pour Hit The Deck, Vincent Youmans réutilise ses chansons originales auxquelles il ajoute quelques compositions tirées de quelques-uns de ses autres musicals de cette même période. L’intrigue n’a désormais plus grand-chose à voir avec l’histoire de départ et rappelle beaucoup plus les classiques de la MGM mettant en scène des marins en virée tels Anchors Aweigh (Escale à New York) de George Sidney avec Frank Sinatra et Gene Kelly, ou plus encore On the Town (Un jour à New York) réalisé conjointement par Gene Kelly et Stanley Donen. Celui-ci mettait de nouveau en scène Frank Sinatra ; avec Gene Kelly, que venait rejoindre Jules Musnhin, ils formaient ainsi le plus célèbre trio de marins de l’histoire de la comédie musicale hollywoodienne. La même année que le film de Roy Rowland, Stanley Donen allait de nouveau signer une comédie musicale avec comme principaux protagonistes trois frères d'armes démobilisés, ce sera Beau fixe sur New York (It’s Always Fair Weather). Si La Fille de l’amiral demeure aujourd’hui tellement peu cité au sein des différentes anthologies sur le genre, c’est peut-être qu’il ne tint pas la comparaison face au film de Donen sorti quasiment en même temps et qui l'éclipsa sans doute dans les esprits des historiens du cinéma.

Il ne méritait cependant pas un tel oubli, seule sa version de la fameuse chanson Hallelujah qui clôture le film avait réussi à tirer son épingle du jeu, devenue alors un grand classique bien qu'elle fut écrite dès 1927. Comme ses prestigieux prédécesseurs cités au paragraphe précédent, Hit The Deck est construit autour de trois marins en permission, chacun allant bien évidemment, comme dans toute bonne comédie musicale qui se respecte, entamer ou essayer de renouer une romance. Tony Martin aura maille à partir avec la volcanique Ann Miller, excédée par le temps que prend son partenaire à la demander en mariage, ce qui peut aisément se comprendre sachant que cela fait plus de six ans qu’ils se sont fiancés ! Vic Damone tombera amoureux de Jane Powell une fois celle-ci tirée des griffes du vil producteur n’ayant en tête que de la faire atterrir dans son lit. Quant au jeune et énergique Russ Tamblyn, il séduira la toute aussi bondissante Debbie Reynolds. Une quatrième histoire d’amour viendra encore se greffer sur les autres avec des protagonistes plus âgés interprétés par Kay Armen et J. Carroll Naish. On devine bien au vu de cette description que cette sempiternelle histoire de marins en goguette ne sera guère originale ; c’est effectivement le cas et l'on peut même dire que le scénario se révèle aussi mince que du papier-cigarette. Mais reconnaissons-lui cependant le mérite d'être plutôt bien équilibré, de ne pas avoir cédé à la tentation d’une trop grande mièvrerie ou d’un humour un peu lourd à digérer. On peut même d’ailleurs paradoxalement regretter l’absence d’amusants quiproquos comme il y en avait souvent dans les musicals de la 20th Century Fox, ou encore de séquences follement amusantes comme par exemple dans On the Town ou Match d’amour (Take Me Out to the Ballgame) de Busby Berkeley. Car il faut bien l’avouer, Roy Rowland ne possède aucune des qualités auxquelles nous avaient habitué les "quatre mousquetaires" du musical à la MGM : pas plus l’élégance de Vincente Minnelli que la délicatesse de Charles Walters, pas plus la virtuosité de George Sidney que l'énergie endiablée de Stanley Donen.

En énumérant ces grands noms du genre, on se remémore que cette année 1955 allait marquer le déclin de la MGM ainsi que de la fameuse unité d’Arthur Freed ; cette fabuleuse équipe allait mettre un terme à son travail seulement trois ans plus tard avec l’une des comédies musicales les plus prestigieuses qu’elle aurait eut à produire, le sublime Gigi de Vincente Minnelli. La Fille de l’amiral fait donc partie des dernières comédies musicales du studio du lion réalisées durant cette glorieuse période. Elle bénéficiera bien évidemment du talent des équipes techniques de la compagnie (intérieurs, toiles peintes, costumes, maquillages et décors somptueux) ainsi que du format Cinemascope que Roy Rowland s’approprie avec déjà beaucoup plus de maîtrise que dans son western comique sorti en salles l’année précédente, L’Aventure fantastique (Many Rivers to Cross). A ce propos le numéro musical final chorégraphié par Hermes Pan, le célèbre Hallelujah, réunissant quasiment tous les protagonistes du film en plus d’une centaine de figurants, utilise très bien ce format large. Le cinéaste accomplit certes son travail correctement mais malheureusement sans aucun génie et sans beaucoup d’idées de mise en scène, se contentant la plupart du temps de filmer assez platement de pourtant beaux numéros à la base. Hormis celui déjà décrit ci-dessus, au cours duquel Ann Miller (déjà totalement délurée au générique de On the Town puis inoubliable dans Kiss me Kate de George Sidney) nous montre ses talents de danseuse de claquettes, citons Join the Navy suivi de Loo Loo où Debbie Reynolds (le rôle féminin principal de Chantons sous la pluie - Singin’ in the Rain), entourée de beaux jeunes hommes, nous démontre ses capacités acrobatiques dignes de celles d’Eleanor Powell. La même actrice se voit ensuite offrir un réjouissant numéro dans une "maison des horreurs" de fête foraine, The Devil's Funhouse, aux côtés de Russ Tamblyn (l’un des frères dans Les Sept Femmes de Barberousse de Stanley Donen mais plus connu dans la peau du chef des Jets dans West Side Story de Robert Wise), séquence qui rappelle fortement celle identique dans Demoiselle en détresse (A Damsell in Distress) de George Stevens avec le couple Astaire / Rogers.

Mais le programme ne s’arrête heureusement pas là et nous convie encore à d’autres très beaux moments, comme la version tendrement doucereuse de Sometimes I'm Happy par Jane Powell (la compagne de Fred Astaire dans Mariage Royal - Royal Wedding de Stanley Donen) qui utilise ici bien plus son côté jazzy que ses talents vocaux de soprano comme elle l’avait souvent fait auparavant (en faisant la "rivale" de Kathryn Grayson), ou encore la très sympathique Ciribiribin par Kay Armen, unique rôle de cette chanteuse radiophonique assez célèbre à l’époque. Gardons le meilleur pour la fin, à savoir Why, Oh Why?, seule séquence musicale dans laquelle les trois actrices se retrouvent, véritable moment de grâce, visuellement splendide et qui se termine par un magnifique mouvement de grue ascendant ; et surtout The Lady from Bayou grâce auquel Ann Miller en vamp "louisianaise" au milieu de superbes toiles peintes n’aura jamais semblé aussi lascive, dansant pieds nus avec des déhanchements érotiques à faire se damner un saint. Si le trio d’acteurs manque grandement de charisme, Russ Tamblyn est néanmoins un sacré danseur alors que Vic Damone et Tony Martin possèdent tous deux de très belles voix. D'une toute autre trempe, le trio féminin se révèle donc en revanche sacrément réjouissant, un véritable régal pour les oreilles et les yeux : Jane Powell dans sa somptueuse robe rouge n’a jamais été aussi bien mise en valeur et, après tant de rôles de femme-enfant, trouve enfin un personnage un peu plus mature. Quant à ses deux partenaires, elles sont toujours aussi pétillantes, débordantes de charme et de vitalité. A leurs côtés, ni chanteurs ni danseurs, mais les toujours très bons Walter Pidgeon et Jane Darwell, ainsi que le duo très amusant constitué par Alan King et Henry Slate dans la peau des deux patrouilleurs idiots à la poursuite de nos marins qui leurs filent constamment entre les mains.

De sympathiques comédiens, des numéros bénéficiant non seulement du talent du chorégraphe Hermes Pan mais également de ceux de tous les techniciens du prestigieux studio, d’excellents arrangements musicaux, des chansons agréables à défaut d’être inoubliables, mais une mise en scène fonctionnelle et un scénario bien médiocre pour une comédie musicale certes loin d’être extraordinaire mais nous proposant un spectacle dans l’ensemble plutôt plaisant, visuellement et musicalement haut en couleurs. Les amateurs de comédies musicales ne devraient pas être trop déçus par cet opus un peu injustement tombé aux oubliettes.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 6 janvier 2015