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Critique de film
Le film

La Fille de Dracula

(Dracula's Daughter)

Partenariat

L'histoire

Le comte Dracula vient de mourir, tué par le professeur Van Helsing d’un coup de pieu dans le cœur. Sortant de la crypte où gît maintenant le cadavre, le professeur rencontre des policiers qui en font immédiatement un suspect pour les deux meurtres présumés : ceux de Dracula et de Reinfield. Pour se disculper, il fait appel à l’aide d’un ami proche, le psychiatre Jeffrey Garth. Ce dernier ne croit pas en les théories occultes de Van Helsing. Parallèlement à cela, le cadavre de Dracula est volé par une mystérieuse inconnue qui n’est autre que sa fille, se prénommant la comtesse Zaleska. Elle cherche à se défaire de la malédiction vampirique dont elle est victime. En brûlant le corps de son père, elle pense ainsi conjurer le sort. Mais elle s’aperçoit rapidement que rien n’a changé. Désespérée, la comtesse fait alors la rencontre de Jeffrey Garth qui, en éminent spécialiste, doit pouvoir l’aider à trouver la solution. Eprise du style singulier et rassurant de cet homme, elle entreprend alors de le posséder…

Analyse et critique

Dracula’s Daughter marque une étape clé dans la production de films d’épouvantes estampillés Universal. Il s’agit effectivement du dernier film artistiquement ambitieux produit par la firme au sein de la première période de l’âge d’or du cinéma Fantastique des années 1930 et 1940. Si Dracula avait ouvert la voie au genre en 1931, ce Dracula’s Daughter la clôturera avec élégance et intelligence concernant la Universal. Leurs productions à venir seront avant tout des séries B sans grand intérêt, bien souvent désargentées, et surtout des « mystery movies », se partageant entre l’épouvante et le pur mystère policier. L’absence de Carl Laemmle Jr à la direction de la production dès la moitié de l’année 1936 compte sans aucun doute pour beaucoup dans le fait que le processus de création fantastique se soit considérablement ralenti, voire stoppé, par la suite. En outre, la censure supporte de plus en plus difficilement ces joyaux atypiques, derniers échos d'une production pré-code désormais terminée. Il faudra attendre Son of Frankenstein en 1939 pour ré-assister au flamboyant savoir faire de la maison de production aux monstres mythiques. Pour le moment, c’est donc la fin d’une première ère. Le réalisateur Lambert Hillyer, déjà derrière la caméra pour The Invisible Ray sorti quelques mois plus tôt, éxécute un excellent travail et démontre une capacité de mise en scène rigoureuse et parfaitement adaptée à un récit très noir, subtilement animé par une distribution de premier ordre. Car Dracula’s Daughter est un film sombre, à la photographie superbement contrastée, privilégiant les noirs profonds et les sources de lumières limitées. Cela donne au film un cachet particulier, renouant avec le style sinistre de Dracula, mais octroyant à l’ensemble une atmosphère incontestablement plus respirable, tout en la restituant de manière plus grave. Suite directe du film précédent, puisqu’il commence à l’instant même où ce dernier terminait, ce deuxième opus reprend donc les mêmes codes stylistiques, avec toutefois cette différence fondamentale : le rythme et la mise en scène s’avèrent nettement supérieurs. Lambert Hyllier, cinéaste moins talentueux que Tod Browning, réussit cependant son film avec une audace rare, celle de faire bien mieux que pour Dracula. Car malgré la prestation légendaire de Bela Lugosi, le premier opus est notablement évincé par le second.

On trouve beaucoup de plans fixes, mais toujours mis en valeurs par un sens du cadre efficace et une poétisation intrigante, et il y a beaucoup de dialogues, mais avec un sens de l’à propos thématique qui défie n’importe quelle autre ambitieuse production de l’époque. Chaque seconde participe d’une parfaite réussite plastique, et l’on ne compte plus les scènes remarquablement photographiées et racontées avec intelligence : la première apparition de la comtesse Zaleska, les nuits blafardes dans les rues de Londres, la rencontre avec la jeune femme sans abri (d’un érotisme aussi beau que dérangeant), le retour en Transylvanie… Ce n’est qu’un long enchainement de séquences toutes plus réussies les unes que les autres. Visuellement, en dépit de décors plus discrets que d’ordinaire, c’est l’un des plus beaux fleurons du genre. Scénaristiquement, c’est une vraie claque. Le récit n’est pas inoubliable, quoique très bien composé, mais les dialogues engagent un très intéressant affrontement entre la logique du fonctionnement de la conscience comme une donnée scientifique et la remise en cause de celle-ci par des croyances occultes dépassant l’entendement de la science. La fameuse phrase de Van Helsing, issue du premier film, ressort ici de manière plus forte encore : les légendes d’aujourd’hui sont les faits scientifiques de demain. Et c’est de cela que traite le scénario de Dracula’s Daughter, de la croyance contre le fait, du réel contre l’irréel.

La distribution s'avère étonnement bien composée. Aucune star ne figure au générique, mais cela n’empêche en rien le film d’atteindre un haut niveau d’interprétation. Edward Van Sloan reprend honorablement son rôle de Van Helsing, avec le sérieux et le monolithisme que l’on lui connait. Marguerite Churchill, amoureuse du héros, offre une présence rafraichissante et parfois humoristique qui donne au film un ton plus léger en de furtives mais appréciables occasions. Irving Pichel, artiste touche à tout passant de la réalisation au métier d’acteur quand la circonstance se présente (on lui doit notamment la co-réalisation de The Most Dangerous Game en 1932), campe un rôle noir et intérieurement agressif avec un certain charisme, puisqu’il est Sandor, le second couteau intime de la fille de Dracula. Nan Grey, que l’on reverra plus longuement dans The Invisible Man Returns, nous gratifie d’une courte mais remarquée présence, elle est la jeune fille sans logis qui se prête à une séance de peinture pour la comtesse Zaleska. Ses deux épaules dénudées produisent plus de magie érotique que n’importe quelle scène d’amour aujourd’hui. Mais le plus important reste à venir. Otto Kruger incarne un psychiatre avec beaucoup de tenue. Il réussit un bon équilibre en combinant une présence pudique, une voix posée, une stature rassurante et un jeu d’une supériorité incontestable sur tous les autres acteurs du film… à l’exception de Gloria Holden, la comtesse Marya Zaleska en personne. Exposant un visage à la beauté aussi difficile qu’irréfutable, elle parvient à créer un personnage troublant et iconique, presque autant inoubliable que celui du comte Dracula. La Universal a sans aucun doute trouvé le véritable pendant charismatique féminin de Bela Lugosi, cette actrice demeurant l’une des plus belles décisions de casting du genre Fantastique dans les années 1930. Elle parvient à faire de son personnage un monument d’ambigüité sexuelle lorgnant sur le lesbianisme, attirée par la beauté féminine, alors que dans le même temps elle désire posséder Jeffrey Garth à ses côtés pour le restant de l’éternité qui la poursuit. Osé, moderne et passionnant.

Dracula’s Daughter est le chant du signe de la Universal concernant la production d’épouvante d’alors, la fin d’une époque composée de brillants classiques qui ont façonné une part de l’imaginaire collectif. Réunissant une esthétique ultra stylisée, une distribution hors pair (dont un Otto Kruger et une Gloria Holden remarquables) et un scénario thématiquement captivant, le film est un petit bijou artistique dense et bouleversant.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Julien Léonard - le 17 février 2009