Menu
Critique de film
Le film

La Femme qui faillit être lynchée

(Woman They Almost Lynched)

Partenariat

L'histoire

1865. La guerre de Sécession n'est pas terminée mais à Border City, petite bourgade située dans les régions montagneuses des Ozark, on ne veut plus en entendre parler, le conflit ayant déjà engendré bien trop de violence en son sein. On comprend mieux pourquoi quand on sait qu'elle est située sur la frontière séparant les États du Missouri (nordiste) et de l'Arkansas (sudiste). Puisque aucun homme n'est assez courageux pour y faire régner la loi, Madame le Maire Delilah Courtney (Nina Varela) a pris les choses en main, déclarant sa ville neutre. En vertu de cette neutralité, elle a décidé de pendre haut et court toute personne qui prend clairement parti pour l'un des deux camps, les soldats étant carrément interdits de séjour. Alors que Sally Maris (Joan Leslie) est en route pour y retrouver son frère Bill, sa diligence est attaquée par les Quantrill's Raiders qui déciment l'escorte constituée de soldats Yankees avant de continuer à accompagner l'équipage jusqu'à bon port. Au cours du reste du voyage, Sally tente de réformer et de donner une leçon de respectabilité à l'une des jeunes recrues de Quantrill dont elle ne sait pas encore qu’il s’agit de... Jesse James (Ben Cooper).

Analyse et critique

Si Allan Dwan fut un réalisateur non seulement d'une endurance à toute épreuve (sa carrière s'étend sur de très nombreuses décennies) mais dans le même temps extrêmement prolifique, sa filmographie westernienne est finalement, en regard de l'ensemble, assez restreinte. Si jusqu’à présent il avait signé dans ce domaine des films de plus en plus plaisants, le dernier en date étant le très attachant Montana Belle avec Jane Russell dans le rôle titre, rien encore ne nous avait préparés à une réussite comme celle que constitue Woman They Almost Lynched. Même si ce dernier ne peut prétendre atteindre des sommets, il s'agit d'un western assez unique en son genre (et là, rien que le titre aurait pu nous mettre la puce à l'oreille), très novateur au niveau des situations présentées ainsi que par le fait de donner les rôles principaux à des femmes, leurs pendants masculins leur servant surtout de faire-valoir. La donne la plus courante concernant le western se retrouve donc ici totalement inversée. On me rétorquera qu'il y avait déjà eu quelques westerns au sein desquels les femmes avaient une importance considérable (Montana Belle justement, mais aussi Duel au soleil de King Vidor, L'Ange des maudits (Rancho Notorious) de Fritz Lang...) mais jamais encore à ce point : dans le cas présent, ce sont pas moins que trois femmes qui non seulement tirent les ficelles mais portent aussi le film sur leurs épaules. La Femme qui faillit être lynchée sera la dernière œuvre d’Allan Dwan avant sa collaboration (fructueuse et admirée par la cinéphilie française) avec Benedict Bogeaus. Il est encore produit par la petite compagnie Republic dirigée par Herbert J. Yates, celle qui nous avait déjà ravis avec La Charge héroïque (She Wore a Yellow Ribbon) de John Ford.

[Attention Spoiler] Même si la narration pourrait sembler un peu fastidieuse, suite à votre éventuelle lecture de l'histoire et pour ceux que les spoilers n'affectent pas, je conseille de continuer à lire ce pitch pour appréhender toute l'originalité et l'apparente cocasserie du postulat de départ :

...Nous voici donc à Border City ! Ayant une idée derrière la tête, Quantrill (Brian Donlevy) espère pouvoir prendre légalement possession d'une mine située aux alentours de la ville ; non seulement Madame le Maire refuse de la lui vendre mais elle lui donne 24 heures pour quitter les lieux avec sa bande. Quant à Sally, à peine le temps de saluer son frère Bill que ce dernier se fait descendre par Lance Horton (John Lund), qui a dégainé en état de légitime défense pour éviter un bain de sang ; en effet, Bill, était entré dans une rage folle en constatant que Kate (Audrey Totter), son ex-maîtresse qui avait été kidnappée deux ans auparavant, est devenue l'épouse légitime de son ravisseur, Quantrill en personne. Il était sur le point de débuter une vraie tuerie si Lance ne l’avait pas abattu avant. Sally, héritière du saloon dont Bill était le tenancier, s'apprête à le vendre pour pouvoir repartir dans le Michigan. Mais elle apprend que Bill était surtout propriétaire de dettes. N'ayant plus d'argent pour retourner d'où elle vient, et constatant qu'elle ne pourra pas trouver de travail respectable, elle finit par se décider à reprendre la succession du défunt, à diriger l'établissement avec l'aide des trois danseuses et du pianiste...

...Et nous n'en sommes même pas au tiers du film ; et nous n’avons même pas encore évoqué les rôles que joueront respectivement les personnages joués par John Lund ou Audrey Totter. Le premier, tombé amoureux de la sœur de celui qu’il a été obligé de tuer, se révèlera être un espion à la solde des Confédérés ; la seconde, épouse du tristement célèbre Quantrill (dans la réalité aussi d’ailleurs), deviendra l’ennemie jurée de Sally avant de venir pleurer sur son épaule. Mais n’allons pas plus loin dans les développements de l'intrigue pour laisser quelques surprises à ceux qui découvriront ce film au scénario très riche ! Il est vrai qu'à la lecture de son "squelette" ci-dessus, on pourrait très bien croire à une parodie. Mais contrairement à ce que l'on a par ailleurs pu lire à droite (Jean Tulard) et à gauche (Phil Hardy), il n'en est rien, Allan Dwan prenant son histoire on ne peut plus au sérieux. "Sérieux" n’étant pas forcément synonyme de sombre mais de sincérité ; en l’occurrence, Dwan semble croire très fort à son intrigue et à ses personnages qu’il aime et anime avec une grande tendresse, ne se moquant d'eux à aucun moment et n’utilisant jamais la moindre touche d’ironie. Dwan est un cinéaste du premier degré, et c’est cette naïveté un peu anachronique qui jusqu’à présent rend le ton de ses westerns aussi reconnaissable (un des personnages parle même, à un moment le plus sérieusement du monde, du "Miracle of Love"). Et c'est d’ailleurs une des premières composantes de la réussite de son film : à partir d'une histoire presque totalement invraisemblable, limite caricaturale même, Steve Fisher nous délivre sans aucun cynisme un scénario et des dialogues remarquablement bien écrits, sans baisse de rythme ou presque, et qui prend constamment le spectateur par surprise tout en lui présentant une belle galerie de personnages, tous plus ou moins attachants, aucun n'étant réellement "méchant".

Honneur aux femmes puisque ce sont elles qui ont pour une fois les rôles les plus importants. Tout d’abord Nina Varela dans le rôle du maire, grosse femme imposante, despotique mais très intelligente, entourée de conseillers exclusivement féminins. Puis Audrey Totter, l’inoubliable épouse de Robert Ryan dans le chef-d’œuvre du film de boxe réalisé par Robert Wise, Nous avons gagné ce soir (The Set-Up) ; elle interprète ici l’épouse de Quantrill, ex-chanteuse de saloon qui n’hésite pas à jouer du poing et du pistolet. Si elle en fait un peu trop dans la première partie (on aurait très bien pu se passer de sa première chanson alors qu'elle est vêtue en cow-girl, sa façon de se déhancher lors du duel fait un peu "too much"), elle sait ensuite nous émouvoir et les larmes qu’elle verse sur les épaules de Joan Leslie ne nous laissent pas indifférents. Joan Leslie justement qui, contrairement à ce que nous laissait penser l’affiche, tient le rôle principal de cette histoire, celui de Sally, jeune femme douce et respectable qui va se retrouver du jour au lendemain à la tête d’un établissement de jeu et qui plus tard va "faillir être lynchée". Actrice au visage très doux, elle était inoubliable dans son propre rôle dans une comédie musicale de propagande signée Delmer Daves, le touchant et très réussi Hollywood Canteen. Elle était aussi l’actrice principale du premier et excellent western qu’André de Toth tourna avec Randolph Scott, Le Cavalier de la mort (Man in the Saddle). Loin d’avoir vu toute sa filmographie, il se pourrait néanmoins fort bien que Sally Maris soit l’un de ses plus beaux rôles. Dans le film de Dwan, elle est en tout cas formidable aussi bien en femme respectable qu’en tenancière de saloon. Et puis, s'il y eut déjà un vigoureux pugilat entre deux femmes dans Femme ou démon (Destry Rides Again) de George Marshall, celui opposant Audrey Totter et Joan Leslie est encore bien plus spectaculaire ; quant au duel qui s’ensuit quelques minutes plus tard entre les deux mêmes femmes, il s'agit très probablement d'une première, les deux rivales s’avançant face à face au centre de la rue principale, revolver sur les côtés... Deux séquences assez marquantes puisque non seulement innovantes mais aussi solidement réalisées.

Les hommes du film se situent un peu en retrait, et le schématisme de la description de certains est un peu dommageable en comparaison de la richesse d’écriture d’ensemble ; par exemple celle sans subtilité du rustre Cole Younger joué par Jim Davis. Autrement, Ben Cooper est plutôt convaincant dans la peau du jeune Jesse James que Sally tente de ramener à la raison, et nous sommes contents de voir Brian Donlevy reprendre le personnage de Quantrill qu’il tenait déjà dans Kansas en feu (Kansas Raiders) de Ray Enright. Mais l'élément le plus important reste John Lund, l’acteur qui tenait le rôle principal dans le beau western pro-Indien de George Sherman, Au Mépris des lois (The Battle of Apache Pass). Espion sudiste amoureux d’une femme Yankee dont il a été obligé de tuer le frère, son personnage demeure mystérieux et très attachant tout du long. Ce sont aussi deux figurants masculins qui ouvrent le film, un vieillard assis sur un trottoir jouant d’une sorte de harpe puis un petit garçon qui cherche à assister à un spectacle de rue autour duquel tout le monde semble s’être rué : non moins qu'un lynchage dont le "Monsieur Loyal" se trouve être une femme ! Un départ franchement inhabituel qui semblait vouloir nous faire constater d’emblée l’originalité du film devant lequel nous étions assis. Et comme il est indiqué à plusieurs reprises dans le cours de ce texte, nous ne serons pas au bout de nos surprises, d'autant que l'évolution psychologique de la plupart des personnages principaux est loin d'être inintéressante non plus.

Suite à cette présentation de la petite ville, Dwan et son scénariste nous font assister à une attaque de diligence qui aurait été en fait mise en place par William Witney. Il s'avère tout à fait vraisemblable que ce roi du serial, habitué à diriger des cascadeurs chevronnés et des scènes d’action mouvementées, en soit à l’origine. Une chose est certaine, elle est d’une redoutable efficacité (admirez ce cavalier sautant debout d’un cheval à l’autre pour aller se jeter sur un ennemi !). Du grand art d’autant que la scène est remarquablement bien montée et rythmée, sans pour autant en oublier les paysages alentours constamment mis en valeur par la même occasion. Dwan nous avait déjà fait la démonstration de son type de lyrisme dans la mise en scène lors des séquences d'action en plein air au cours de Montana Belle. Il récidive ici avec, en plus de la splendide attaque de diligence, une autre trépidante course poursuite entre cinq soldats nordistes chevauchant derrière Audrey Totter : la caméra vibre et respire, s’attarde avec une remarquable aisance aussi bien sur l’action que sur les lieux au sein desquels elle se déroule, tout cela aidé par une très belle musique d’un compositeur qui m'était encore inconnu, Stanley Wilson. Même constat concernant le duel au cours duquel la topographie de la petite ville est superbement utilisée. Pas de doute à avoir quant à la solidité de la mise en scène de Dwan car si l’action reste confinée à une portion congrue, lorsqu’elle se met en marche, elle fait montre d’une efficacité à toute épreuve.

On notera quelques facilités scénaristiques, parfois un peu de précipitation, un coup de mou à mi-parcours et un happy-end vite expédié mais la psychologie assez fouillée des protagonistes, la qualité de l’interprétation, la vitalité, l’originalité et la tendresse de l’ensemble emportent le morceau. Au sein de ce Far West que certains protagonistes décrivent comme "dépravé par l’argent", chacun recherche néanmoins dans ce western une espèce de respectabilité ; et si la ville devient une véritable poudrière avec l’arrivée des soldats dans la dernière partie, tout se terminera pour le mieux, les sentiments et les élans du cœur se révélant plus importants pour Dwan que les conflits qui n'auront plus lieu d'être avec la fin de la guerre de Sécession. Si le cinéaste fera encore mieux par la suite dans ce domaine, il nous livre ici un western qui sortait véritablement des sentiers battus.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 27 février 2015