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Critique de film
Le film

La Femme insecte

(Nippon konchûki)



 

L'histoire

Élevée par un homme incestueux, Tome est une paysanne née au début du siècle qui est bien décidée à ne pas accepter les conditions de vie qu'on lui impose. Elle part pour la ville et trouve un emploi dans une usine afin d'envoyer de l'argent pour l'éducation de sa fille qui est restée à la campagne...

Analyse et critique


La Femme Insecte n'est pas un film, c'est un rapport. Un rapport ethnographique sur le Japon comme le précise son titre original. Et pour le concevoir, Shôhei Imamura va énormément se documenter, questionnant et interrogeant sans relâche ceux qui pourraient servir de matrice à ce nouveau projet qui lui permettrait de reprendre de l'activité après les deux ans d'interdiction de tournage imposé par la Nikkatsu suite au scandale de Cochons et cuirassés. Ce sera une véritable proxénète qui lui fournira la grande source d'inspiration, presque malgré elle. Plus qu'une approche documentariste, c'est bien cette direction d'ethnographe qui le passionne. Pour cela, il s'impose un regard neutre, sans jugement moral, sans apitoiement, sans pathos, sans prendre parti. Un défi délicat quand on voit l'ambition de son scénario qui aurait pu ressembler aux mélodrames historiques de Kenji Mizoguchi sur la condition des femmes avec son héroïne contrainte à la prostitution par amour pour sa petite fille.


Passé à la moulinette Imamura, le résultat est détonnant, dénué de tout lyrisme, de bons sentiments et de manichéisme. Couvrant près de 40 ans d'histoire, la narration est construite sur une succession de séquences plus ou moins longues qui ne répondent pas à une progression dramatique traditionnelle. Fidèle à son rapport ethnographique, l'auteur égrène autant de pages qui correspondent à une période de la vie de Tome, sans qu'il cherche à fluidifier son récit qui pourrait trouver son origine dans un carnet que remplit l'héroïne à la sortie de la guerre, à la manière d'un journal écrit de façon détachée. Une idée renforcée par l'emploi ponctuel d'une voix-off réduite à chaque fois à une ou deux phrases alors que les images se gèlent pour s'enchaîner à la façon d'un roman-photo. Ces quelques séquences très courtes concernent souvent des moments assez fort forts émotionnellement, et il faut y voir là la volonté d'Imamura de ne pas vouloir que le spectateur s'attache trop à sa protagoniste afin de rester le plus objectif possible. Les nombreuses ellipses qui ponctuent le récit sont dans la même optique, sacrifiant ou réduisant au maximum de conséquents passages clés de la vie de cette femme-insecte qu'on étudie sans dissection.


Dans cette optique, sa mise en scène est à son tour particulièrement dépouillée, loin de celle dynamique et mouvement de Cochons et cuirassés. Ici, la caméra est souvent fixe avec un découpage rudimentaire qui privilégie donc le plan-séquence. Cette épure n'amoindrit par pour autant sa portée et offre des passages étonnants, comme la scène à l'usine où un chef d'équipe tente de faire un discours devant les ouvrières ou quand une prostituée doit se fournir du sang pour faire croire à un client qu'elle est vierge. En revanche, et malgré l'économie de moyens, Imamura n'a pas tourné le dos à sa rigueur dans la gestion du cadre, de l'espace et du placement des personnages. Durant la première moitié, quand Tome est encore une femme subissant les événements, le cinéaste place sa comédienne souvent au second voire au troisième plan, comme si elle n'avait pas prise dans cette société qui l'exploite sans trop de scrupules. Quand elle prend à son tour le rôle de maquerelle, sa présence à l'écran est évidement accentuée avant de presque disparaître durant le dernier quart quand c'est sa fille qui reproduit le schéma de sa mère.


L'histoire intègre beaucoup d’éléments cycliques, renvoyant à un destin inéluctable. Pour la première fois de sa carrière, le cinéaste commence à questionner le rapport des hommes a(ux) dieu(x). Non à un dieu correspondant à une imagerie "occidentale" mais un dieu « non absolu », une incarnation « flexible » pour reprendre deux termes du cinéaste. Le karma, plus que la fatalité, n'est pas forcément loin dans le destin que vit Tome qui est contrainte d'imposer à d'autres femmes le sort qu'elle a connu sans pour autant empêcher sa propre fille de traverser les mêmes épreuves. Elle aussi traitée en ellipse, cette divinité intime à la personnalité de Tome n'est pas traitée frontalement par Imamura et n'est pas nécessaire à la compréhension de l'histoire. Passant des croyances païennes de son village à une secte citadine, elle permet cependant de mieux saisir la psychologie atypique de l'héroïne qui cherche en priorité à échapper à sa condition, pas nécessairement pour elle mais pour un but qu'elle s'est fixée.


Ce comportement et son parcours donnent l'occasion ainsi à son cinéaste de développer son étude ethnographique. Il va ainsi non seulement dépeindre des années de mutations économiques (discours de l'empereur en 1945, révolte paysanne, manifestations, place des Coréens dans la société, prostitution, occupations américaines...) mais surtout dépeindre sans jugement de valeur le comportement de ses personnages, que ce soit la sexualité incestueuse et naïvement primitive de Tome et son père (adoptif ?) ou les agissements de cette dernière pour subvenir aux besoins de sa fille, quand bien même cela impliquerait d'envoyer en prison celle qui lui a fait confiance ou encore à exploiter ses amies, à commencer par la mère d'une enfant dont elle est pourtant responsable de la mort. On pourrait s'étonner de voir de tels événements traités avec tant de recul et regretter que la Femme insecte apparaisse trop clinique. C'est cependant cette description crue et sans empathie qui en fait toute la singularité et la richesse psychologique inépuisable, traduisant la vision de son auteur pour un Japon dont les mutations socio-économiques se sont déroulées trop vite, sacrifiant des générations de femmes. Il ne faut pas s'y tromper : cette froideur est aussi celle de son héroïne, admirablement campée de bout en bout par l'actrice Sachiko Hidari. C'est elle qui s'est créée une carapace pour se protéger de la vie. Et quand celle-ci craque inévitablement, les douleurs peuvent être très aiguës.


DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : mary-x distribution

DATE DE SORTIE : 30 mai 2018

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Par Anthony Plu - le 5 novembre 2015