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Critique de film
Le film

La Femme du bout du monde

L'histoire

Des marins à la recherche de minerai de radium débarquent sur l'îlot Dumont-d'Urville, perdu au milieu de l'océan. Il n'a pour toute habitation qu'une auberge tenue par Anna, une belle jeune femme qui vit avec son mari dément et son enfant...

Analyse et critique

L'île est une roche aride fouettée par les embruns et entaillée par la mer. Qu'il s'agisse de Bannec, dans Finis Terrae, où quatre pêcheurs s'épuisent à récupérer le goémon, ou de cette île du bout du monde, la perle australe, habitée par une femme mystérieuse, la terre est ingrate. Quelle terre, d'ailleurs ? Ces galets qui font trébucher, ces rochers où l'on s'égratignent les mains, ces aspérités qui sortent de terre comme les dents d'un monstre antique venu dévorer ceux qui s'attardaient sur ces rives inhospitalières ? Que viennent donc faire ces hommes et ces femmes sur ce « vilain caillou où il n'y a rien », comme le décrit l'aubergiste perdue sur son île ? Dans La Femme du bout du monde, un panoramique circulaire épouse le mouvement de l’œil qui prend la mesure, pour la première fois, de la terre où les valeureux marins débarquent après des jours de traversée en mer. A cette vision plus que décevante vient s'ajouter, en off, la discussion des marins, qui évoquent avec mélancolie les villes qu'ils ont quittées. Marseille et le Havre, le soleil, le port, la ville natale, contrastent avec le vide de l'île, tandis que le mouvement circulaire dit la monotonie de l'isolement. Ni les marins originaires du Sud, ni les officiers bretons ne peuvent retrouver quelque chose du sol natal dans cette contrée désertique. Dans l'auberge tenue par la seule femme de l'île, une Bretonne au grand cœur qui fait vivre un mari impotent et un petit enfant, règne la mélancolie. A plusieurs reprises, Jean Epstein s'applique à filmer les marins, chacun perdu dans sa rêverie, avant de les intégrer à ce groupe recroquevillé autour du feu et de la voix enchanteresse de la femme, qui leur rappelle la maison. Reprenant les expérimentations visuelles que le parlant avait déjà délaissées à cette période, le cinéaste réunit dans une même image la mer, le feu, les terres de Bretagne. Tous ces lieux deviennent aussi un temps, celui du passé heureux, tandis que les différentes matières emplissent l'écran, que le feu et l'eau se mêlent, comme le passé au présent.


Finis Terrae

La Femme du bout du monde

L'île du bout du monde est un mensonge, un faux Eldorado. Sous les roches austères ne se cachent pas les précieuses réserves de minerai promises. Mais sur l'île de Bannec de Finis Terrae, bien plus proche de la Bretagne, le trésor existe bel et bien. Le goémon, cette algue que les pêcheurs récupèrent à l'aide de grandes faux et font sécher au soleil avant de la brûler justifie les sacrifices imposés par la rudesse de la vie sur l'île pour ces quatre hommes qui passent des mois à trimer. Jean Epstein est particulièrement attentif à ces gestes minutieux des Bretons qui recueillent les algues. Dans ses écrits de l'époque, il insiste sur la véracité des mouvements, qui le pousse à choisir des acteurs non-professionnels : « Les Approches de la vérité : aucun décor, aucun costume n'auront le pli, l'allure de la vérité. Aucun faux professionnel n'aura les admirables gestes techniques du gabier ou du pêcheur. » (1) A ses yeux, « Finis Terrae essaye d'être le "documentaire" physiologique, la reproduction d'un bref drame composé d'épisodes qui ont eu lieu, d'hommes et de choses authentiques. En quittant l'archipel d'Ouessant, j'ai eu l'impression d'en emporter non un film, mais un fait. » La beauté de Finis Terrae vient en partie de cette simplicité narrative : quatre homme sur une île. L'un se blesse au pouce. La coupure s'infecte. Ses camarades, d'abord convaincus que Jean-Marie est un paresseux, finissent par s'apercevoir du danger, tandis que sur l'île de Ouessant, on s'inquiète pour les pêcheurs et qu'on dépêche le médecin. Une telle simplicité se retrouve dans La Femme du bout du monde, film d'à peine une heure, qui, comme Finis Terrae, est en réalité l'histoire d'attentes multiples. Les rebondissements narratifs - une bagarre, un meurtre - sont racontés avec la plus grande rapidité, et Epstein multiplie les ellipses, aboutissant à un récit d'une étonnante concision. (2)


Cette liberté narrative laisse toute latitude à Jean Epstein pour raconter ce qui semble, dans ces deux films, l'intéresser vraiment : le combat de l'homme pour résister à des terres aussi belles qu'hostiles. De là l'utilisation du gros plan, qui fait la part belle aux gestes du quotidien qui permettent à l'homme de s'inscrire dans le monde. Les instruments et les mains sont prépondérants dans Finis Terrae. Le couteau est prolongement du doigt, la perche prolongement du bras. Dans ce beau plan qui montre l'un des pêcheurs marchant de dos, sa faux semblant vouloir atteindre et égratigner le ciel, Epstein raconte la beauté et l'audace de ces vies si dures. Mais cette dureté n'est pas dépourvue de joie. En effet, si dans La Femme du bout du monde, l'oisiveté et la tristesse s'installent, c'est parce que les marins passent leur journée à accomplir une tâche vaine, la quête d'un minerai inexistant. Au contraire, dans Finis Terrae , les quatre pêcheurs ont un objectif bien précis, qui n'admet aucun retard. La supposée indolence du marin blessé est alors considérée d'un très mauvais œil par ces êtres pressés par le manque d'eau, de vin et le froid. La pêche au goémon est à la fois décrite de manière précise par Epstein documentariste, qui propose plusieurs cartons explicatifs, mais également de manière lyrique par le cinéaste enthousiaste. Unir raison et sentiment, n'est-ce d'ailleurs pas la lyrosophie que Jean Epstein appelait de ses vœux dès les années 1920 ? Ainsi, l'épandage du goémon,devient un moment solaire, une presque fête. Dans un léger ralenti, les algues suspendues au bout de la fourche flottent dans le ciel comme dans les guirlandes lors d'une fête de village, tandis que le visage rayonnant du pêcheur dit la joie de la tâche accomplie.



Finis Terrae

L'euphorie est aussi celle d'Epstein, expérimentateur de génie qui mérite bien, avec Finis Terrae , son étiquette d'avant-gardiste. La scène du délire de Jean-Marie, le pêcheur blessé, est un modèle du genre. Par un montage extrêmement rapide, le cinéaste allie souvenirs et visions, faisant basculer dans tous les sens un phare, mêlant la mer et la terre dans une hallucination détonante. On sent la jouissance du réalisateur à s'essayer à toutes les audaces, et à servir cette histoire si simple en déployant toutes les ressources du cinématographe encore jeune. De même, la présentation de la population d'Ouessant est un mélange de malice et de tendresse. La scène tourne autour du clocher du village, que Epstein filme sous tous les angles. Pour montrer cette population qui s'agglutine sur la place, il propose une plongée totale qui réduit les femmes en noir de l'île à de petits points. Mais il sait aussi se mêler à cette foule, et donner l'illusion d'une voix qui monte en jouant sur la police des cartons et le rapprochement en gros plans de plus en plus serrés sur les visages ridés des Ouessanaises. Un montage qu'Eisenstein n'aurait sans doute pas négligé. Ces personnages de femmes jouent un rôle essentiel dans la seconde partie du film, qui fait alterner l'attente des pêcheurs qui tentent de quitter l'île à celle des femmes qui n'ont jamais pris la mer et ne peuvent qu'attendre le retour incertain des marins. Epstein rend hommage à ces femmes qui affrontent les vents et passent leur journée à attendre leurs maris, leurs fils, leurs frères. Revêtues des tenues traditionnelles de l'île, elles évoquent ces femmes courageuses qui peuplent les romans de Pierre Loti, ces femmes qui ont appris à vivre avec la fatalité de la mer et des tempêtes.


La Femme au bout du monde est aussi une femme qui attend. Quand les marins la découvrent pour la première fois, c'est une apparition. Epstein, avec le sens du rythme qui caractérise son montage, ne la montre à l'écran qu'un bref instant, avant de lui substituer le regard des marins. Quand vient le contre-champ, elle a disparu. Cette femme mystérieuse a quelque chose de divin, une Vénus sortie des flots et abandonnée sur une terre ingrate. La perle australe que recherchent les armateurs avides de richesses, c'est bien elle. Elle est une sirène qui séduit les hommes de sa voix pure, et leur ôte toute leur force. Mais elle est aussi Ulysse, nostalgique, qui contemple au loin la terre qu'elle se languit de revoir un jour. Si sa beauté intacte la distingue des Ouessanaises de Finis Terrae, elle est comme elles une femme qui guette les navires. A cette première apparition fait écho la fin du film, qui insiste sur la verticalité de la femme par rapport à la ligne plate dessinée par la terre et le ciel, posture qui confère au personnage une dimension tragique, celle d'une femme seule dressée face au destin. Les Ouessanaises, elles, sont des femmes de la terre, qui font corps avec cette île qu'elles habitent. On en prendra pour preuve ce plan où les deux mères ennemies se réconcilient enfin et partagent un châle noir, encastrées dans les roches qui surplombent la mer. Un plan qui trouve son corollaire dans cette belle image des deux pêcheurs endormis, bras-dessus, bras-dessous, réconciliés et unis.


Finis Terrae

La Femme du bout du monde

On ne saurait parler du cinéma d'Epstein sans en souligner la beauté plastique, et surtout ce talent à filmer les éléments et les paysages. Chez lui, la mer est un personnage à part entière, qui évoque, encore une fois, la mythologie grecque : c'est une entité vivante, à la fois belle et monstrueuse, qui nourrit et détruit ceux qui vivent à proximité. La scène de l'attente des mères est construite selon un principe traditionnel de montage alterné, entre les personnages inquiets et la mer déchaînée. La mer est mélange de lourdeur - cette pâte noire et mobile des flots dont on ne devine pas le fond - et la légèreté - cette blanche écume magnifiée par le noir et blanc, qui semble prête à s'élever, presque brume déjà. Ce jeu sur la densité des éléments se retrouve également sur l'île de Bannec : à la terre noire s'ajoute la fumée du goémon qui brûle et confère à l'île un aspect quasi surnaturel. La brume est d'ailleurs présente dans La Femme du bout du monde : elle engloutit progressivement le personnage de l'armateur, et semble symboliser une descente dans le royaume des morts, dont personne ne revient. La mer est terre de mystères. Epstein était particulièrement soucieux de rendre cette puissance organique de la terre, qu'il filme comme un corps vivant. Il refuse les joliesses de la peinture et du pittoresque pour y substituer cette essence mystérieuse qui fait vibrer le monde. « L'une des plus grandes puissances du cinéma est son animisme » (3), déclarait le cinéaste. Par cet œil nouveau, c'est « un panthéisme étonnant [qui] renaît au monde et le remplit à craquer. » (4) Mais si la terre est une entité qui respire, les hommes ont quelque chose de ces paysages qu'ils habitent. Les gros plans, si chers au cœur du cinéaste, dessinent sur l'écran illuminé des pays nouveaux aux frontières indiscernables. Dans ses écrits, Epstein n'a de cesse de souligner son plaisir à filmer les visages, qu'on redécouvre sans cesse comme des terres inconnues. « Cet œil, ces doigts, ces lèvres, ce sont déjà des êtres qui possèdent chacun, ses frontières à lui, ses mouvements, sa vie, sa fin propres. Ils existent par eux-même. Ce ne semble plus une fable, qu'il y ait une âme particulière de l’œil, de la main, de la langue, comme le croyait les vitalistes. » (5)


L'oeil de la caméra est lui aussi vivant. C'est le cristallin qui enferme la rotondité du monde et nous le délivre, différent. Dans Le Tempestaire, l'un de ses derniers films, Jean Epstein filmait une sorte de boule de cristal qui contenait la mer en furie et déclenchait les tempêtes. Tenir la mer dans sa main ? Le rêve est beau. Chez Epstein, cependant, la mer demeurera toujours cette force vive qui échappe à tout, et continue, éternellement, de dicter la destinée des hommes. C'est un défi perpétuellement lancé au cinéma, que Finis Terrae relève avec brio.



Finis Terrae

(1) Jean Epstein, Ecrits sur le cinéma 1, Cinéma Club/Seghers,  1974, p.61
(2) Du moins dans la version telle qu'elle est ici montée... Une bobine du film est perdue, ce qui explique aussi les « trous » que présente l'oeuvre, mais qui ne sont pas sans charme.
(3) Op.cit.p.134
(4) Ibid
(5) Op.cit.p.256

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Par Anne Sivan - le 26 novembre 2019