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Critique de film
Le film

La Femme aux chimères

(Young Man with a Horn)

Partenariat

L'histoire

Devenu orphelin très jeune, Rick Martin (personnage inspiré par le jazzman Bix Beiderbecke) est élevé dans la pauvreté par sa grande sœur. Un jour, attiré par la musique qui sort d’une église, il y entre et, fasciné par la révélation qu’il vient de faire, s’y rend désormais en cachette toutes les nuits pour apprendre seul à jouer sur le clavier. La musique s’impose dès lors comme une passion dévorante, encore plus à partir du moment où il surprend une jam session conduite par le trompettiste noir Art Hazzard (Juano Hernandez). Ce dernier le prend sous son aile et lui achète sa première trompette. Devenu adulte et virtuose, Rick (Kirk Douglas) trouve du travail dans divers orchestres de danse ; il se prend d’amitié pour le pianiste Smoke Willoughby (Hoagy Carmichael) tandis que la chanteuse Jo Jordan (Doris Day) ne lui est pas indifférente. Seulement, il s’ennuie par le simple fait de ne pas pouvoir jouer la musique qu’il voudrait, ne pas pouvoir se lancer dans l’improvisation. Il décide alors de tenter seul sa chance et commence à avoir du succès. Mais sa rencontre avec Amy (Lauren Bacall), une amie de Jo, va lui être fatale...

Analyse et critique

« That trumpet's part of me. It's the best part. »

Lointainement adapté de la biographie de Bix Beiderbecke (un trompettiste de jazz à propos duquel le cinéaste italien Pupi Avati réalisa un très beau biopic en 1991), Young Man with a Horn - nous préfèrerons ce titre original à celui trouvé par les distributeurs français en l’occurrence hors sujet voire absolument incompréhensible - évoque les différentes étapes de la carrière artistique d’un musicien passionné et solitaire. Il s’agissait là du troisième film que Michael Curtiz tournait avec la découverte qu’il était fier d’avoir faite deux ans auparavant, et sous le charme de laquelle il était tombé, la comédienne/chanteuse Doris Day. Mais cette fois il n'était plus question d’une comédie musicale de studio, exotique, colorée et enjouée comme c’était le cas pour Romance on the High Seas et My Dream is Yours, mais d’un véritable drame, assez sombre d’ailleurs, expressément tourné en noir et blanc et souvent filmé en pleine rue dans un New York superbement photographié par le chef opérateur Ted D. McCord (Le Trésor de la Sierra Madre). Les partenaires de Doris Day - qui démontrait ici pleinement ses talents d’actrice dramatique - seront cette fois Kirk Douglas, véritablement habité par son personnage, ainsi que Lauren Bacall qui se révèle être l’une des principales déceptions du film, faute avant tout à un personnage prévisible et sans nuances.

En effet, Young Man with a Horn est un film en quelque sorte divisé en deux parties bien distinctes et de qualité très inégales, la deuxième débutant justement dès l’entrée en scène du personnage d'Amy interprété par une Lauren Bacall qui ne semble guère croire en son personnage. Avant cela, nous aurons assisté à l’ascension du jeune trompettiste depuis son enfance à la mort de ses parents. "Ascension" étant un bien grand mot, le musicien n’étant jamais devenu une véritable star ; il sera seulement arrivé à être reconnu par ses pairs en réussissant à faire ce qui le passionnait, de l’improvisation dans un orchestre de jazz, ses expériences dans les orchestres de danse ayant été désastreuses puisqu'il ne supportait pas de devoir jouer "comme indiqué sur une partition" : « I'm not going to be tied down to anybody or anything. From now on, I'm playing it my way. » Michael Curtiz et ses scénaristes narrent tout cela avec une belle efficacité, sachant parfaitement bien saisir l’atmosphère des jam sessions ou des soirées dansantes, décrivant avec tendresse les relations d’amitié qui se tissent entre Rick et son mentor ou avec le pianiste, voire même l’amour naissant de Jo pour Rick sans que ce dernier, trop obnubilé par la musique, ne s’en rende compte. Les séquences se succèdent avec liant, les ellipses sont bien gérées et tout ce qui tourne autour de la musique se révèle tout aussi captivant que bien rythmé. Il faut dire que Kirk Douglas est doublé par le grand Harry James et que la jeune Doris Day chante divinement bien avec son mélange si particulier de dynamisme et de velouté, sa voix faisant à nouveau des miracles, à la fois paradoxalement douce et rauque. Au programme musical, nous nous souviendrons avant tout de The Very Thought of You, de Too Marvelous for Words et surtout de With a Song in My Heart, des chansons convenant toutes parfaitement bien à l’actrice qui, à l’occasion, a probablement dû puiser dans ses souvenirs encore peu lointains de sa propre carrière de chanteuse de Big Band.

Grâce également au métier sans failles de Michael Curtiz et à une belle fluidité de l'écriture, les 50 premières minutes du film s’avèrent donc très harmonieuses et attachantes. Il faut dire aussi que les personnages du mentor noir interprété par Juano Hernandez, celui du pianiste tenu par Hoagy Charmichael (qui a réellement fréquenté Bix Beiderbeke) ainsi que celui de la chanteuse attirent aisément la sympathie et l’empathie. Quant à Rick, le talent de Kirk Douglas permet de lui donner une grande crédibilité et une véritable épaisseur psychologique. Malheureusement dès la mi-parcours, le scénario se met à flotter, le film à stagner, à perdre son rythme puis à gagner en ennui. Faute avant tout au personnage complètement ratée de la femme fatale qui pourtant, sur le papier, semblait pouvoir emmener le film sur des pentes mélodramatiques très intéressantes : une femme à l’opposée du jazzman, une riche oisive ne possédant aucune réelle passion et qui de ce fait s’ennuie, cherchant sans cesse la nouveauté pour sortir de sa condition de perpétuelle désœuvrée insatisfaite. Seulement, le personnage est non seulement trop froid mais également taillé tout d’un bloc ; et du coup, il semble au spectateur très peu plausible que le jazzman ait pu en tomber amoureux au point même de l’épouser. Faute à l’écriture ratée de ce personnage, la situation parait bien trop incohérente et l’on n’arrive plus à y croire, à se raccrocher à ce qui se déroule alors à l’écran ; en faisant perdre l’équilibre, l’élan et l’homogénéité à leur film à cause d’un couple fortement improbable, les auteurs nous laissent alors au bord de la route. Le scénariste Carl Foreman (Le Train sifflera trois fois) racontera même à Bertrand Tavernier dans un entretien repris dans son passionnant pavé Amis Américains qu’il détestait le résultat à l’écran et que les previews furent catastrophiques. Le final heureux semble même totalement rajouté, très certainement à la demande des producteurs qui ne voulaient pas voir fuir l’ensemble du public potentiel.

Formellement, le film se tient par contre très bien tout du long. Il est somptueusement photographié à la manière d’un film noir avec entre autres de multiples et intéressantes utilisations des ombres ; certains plans sont splendides, que ce soit en studio ou en extérieur, les plus mémorables étant ceux en plongée ou contre-plongée dans les rues de New York - que ces dernières soient vides dans la douce lumière du petit matin ou au contraire grouillantes de monde en pleine journée. Plastiquement intéressant, Young Man with a Horn l’aura heureusement été aussi musicalement, les chansons ou morceaux instrumentaux s’imbriquant parfaitement à la narration sans jamais sembler plaqués. Seuls les fins connaisseurs trouveront matière à sourire du paradoxe d’avoir confié le doublage sonore du musicien moderne et "rebelle" à un artiste qu’ils ont toujours considéré comme bien trop sage, le pourtant virtuose Harry James que l’on retrouve dans une majorité des comédies musicales de la Warner et de la MGM à chaque fois qu’un trompettiste est de la partie.

Très inégal, le film de Michael Curtiz possède donc cependant d’indéniables qualités et se sera révélé de bonne facture, en tout cas bien meilleur que le précédent biopic musical du réalisateur, celui sur Cole Porter interprété par Cary Grant, Night and Day. Les auteurs auront réussi en partie à souligner les côtés obscurs ainsi que les difficultés physiques et morales de la vie d’artiste, la noirceur s’invitant dans un quotidien a priori réglé pour l’accomplissement de soi. Il n’aura pas été difficile de trouver attachant un homme trouvant dans sa passion exclusive et vorace son unique raison de vivre, rêvant de jouer sa musique en dehors de toutes contraintes commerciales ou de mode, un artiste ayant gâché une bonne partie de son existence pour ou à cause de sa passion qui lui a fait faire de mauvais choix dans tous les autres domaines, passant entre autres à côté de sa vie sociale et sentimentale (happy-end excepté). Bancal mais pas inintéressant !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 6 juin 2016