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Critique de film
Le film

La Diablesse en collants roses

(Heller in Pink Tights)

Partenariat

L'histoire

Après s’être enfuis avec les costumes du théâtre où ils se produisaient, les membres de la troupe itinérante de Tom Healy (Anthony Quinn) arrivent à passer au Nebraska avant que leur créancier et le shérif ne les rejoignent. Ce petit groupe de comédiens est composé de sa star, Angela Rossini (Sophia Loren), à qui Tom, son manager et amant, ne cesse en vain de lui demander sa main, de la fausse ingénue Della Southby (Margaret O’Brien) et de sa mère Lorna (Eileen Heckart), ainsi que de l'acteur shakespearien vieillissant Manfred Montague (Edwund Lowe). Ils s’installent dans un saloon de Cheyenne où ils souhaitent proposer aux habitants leur version de La Belle Hélène. Seulement l’intrigue de la pièce basée sur l’adultère choque la pudibonderie des notables qui demandent à la troupe de changer de spectacle ; ce sera Mazeppa avec le fameux personnage de la diablesse en collants roses. Dans le même temps, les habitants s’inquiètent de la présence en ville du tueur à gages Clint Mabry (Steve Forrest), à qui l’homme d’affaires véreux DeLeon (Ramon Novarro) a demandé de menacer les propriétaires des terrains qu’il souhaite s’approprier ; deux morts en ont déjà résulté. Lors d’une partie de poker, l’impulsive Angela n’ayant plus d’argent à jouer propose son corps en gage ; elle perd au profit de Mabry et se retrouve "débitrice" du tueur qui est tombé sous son charme. Mais la troupe est obligée de fuir à nouveau en douce, leur ancien créancier ayant réussi à obtenir un mandat d’arrêt. Les comédiens se retrouvent en pleine contrée indienne alors que les tribus sont sur le sentier de la guerre. Clint les rejoint et se propose de les aider à sortir indemnes de ce dangereux territoire en les conduisant jusqu’à Bonanza, la ville voisine dans laquelle se trouve son patron corrompu...

Analyse et critique

"When the great American frontier was resounding with the names of such gunman and outlaws as Wyatt Earp, Jesse James, Bat Masterson and Doc Holliday - a beautiful and flirtatious actress swept through the west with her theatrical troupe. A "hellion in pink tights", she was the toast of every settlement from Cheyenne to Virginia City - and became a legend of the old west. This is her story." Telle est l’histoire que nous invite à suivre l’unique western du grand cinéaste hollywoodien George Cukor, surtout célèbre et célébré pour ses comédies, parmi les plus intelligentes et les plus spirituelles du genre. L’intrigue de Heller in Pink Tights est basée sur des faits véridiques, sur la carrière légendaire de l’actrice Adah Isaacs Menken. Le titre qui interloque nombre d’amateurs de western représente en fait le personnage que joue la comédienne dans la pièce adaptée du poème de Lord Byron, Mazeppa (lui-même tiré d’une légende populaire) : une femme condamnée pour adultère à être attachée complètement nue sur le dos d’un cheval sauvage qui l’emporte ainsi jusqu’à ce que mort s’ensuivre au fin fond des steppes ukrainiennes. Les collants roses représentent la couleur chair censée faire croire à la nudité du personnage : sexe et spectacle, deux des sujets les plus abondamment abordés par le cinéaste qui commença justement sa carrière comme metteur en scène de théâtre à Broadway avant de passer derrière la caméra au début du parlant. Il se spécialisa rapidement dans la comédie et fut surtout très vite réputé pour sa direction d’acteurs ; sous sa houlette, pas moins de 21 comédiens furent nominés aux Oscars. Parmi ses plus grandes réussites, on peut citer le romantique Camille (Le Roman de Marguerite Gautier) avec Greta Garbo dans le rôle titre, l’inquiétant Hantise (Gaslight) avec Ingrid Bergman et Charles Boyer ou encore La Croisée des destins (Bohwani Junction) avec Ava Gardner et Stewart Granger. Mais c’est donc surtout dans la comédie qu’il s’illustra, qu’elle soit musicale - Les Girls, Une étoile est née (A Star is Born) - ou non - Femmes (The Women), Indiscrétions (The Philadelphia Story), Madame porte la culotte (Adam’s Rib), Mademoiselle gagne tout (Pat and Mike), The Actress... Quelques uns de ces titres abordaient déjà le thème du spectacle, l’un des sujets favoris du cinéaste ; son unique western s’en empare donc à nouveau.
 

Mais contrairement à ce que l’on aurait pu croire, si le film est vif et léger, s’il prend pour pôle d’attraction principal une troupe théâtrale et s’il comporte beaucoup d’éléments de comédie et de comédie romantique, il ne s’agit pas moins d’un western, certes atypique, traité avec sérieux et qui utilise également la plupart des composantes habituelles du genre (un tueur à gages au service d’un tyran local, des attaques d’Indiens, des parties de poker acharnées, des bagarres à poings nus dans un saloon, une course-poursuite en extérieurs, de la violence...) y compris une attention portée à un certain réalisme qui commençait à poindre de plus en plus en ce début de décennie : l’arrivée des deux carrioles dans les rues boueuses de Cheyenne en est un bel exemple. Adapté de Heller with a Gun, roman d’un des plus grands écrivains de l’Ouest, Louis l’Amour, et produit par Carlo Ponti pour mettre en valeur la beauté de son épouse Sophia Loren, on aurait pu craindre que le film soit phagocyté par l’actrice qui n’avait jamais encore vraiment convaincu de son talent dramatique depuis qu’elle était arrivé à Hollywood, et qui avec ce western mettait fin à son contrat avec la Paramount. C’était sans compter sur le génie du cinéaste pour diriger ses comédiens et surtout ses comédiennes ; c’est ainsi que la star italienne apparait ici très à son aise, rayonnante et talentueuse, pleine de charme et d’esprit. Elle nous ferait même presque oublier que Marlène Dietrich et Anne Baxter avaient été pressenties avant que la production du film n’atterrisse dans les mains du producteur italien. Après que Zo Akins a commencé à en écrire le script, il mourut et fut remplacé par Dudley Nichols - qui a signé dans le domaine du western Rawhide (L'Attaque de la malle-poste) de Henry Hathaway, The Big Sky (La Captive aux yeux clairs) de Howard Hawks, Tin Star (Du sang dans le désert) d'Anthony Mann... - et Walter Bernstein - scénariste de L’Aventurier du Rio Grande (The Wonderful Country) de Robert Parrish - qui s’attelèrent à peaufiner son travail, le reprenant presque depuis le début. Ce sera la dernière participation à un film du très grand Dudley Nichols, qui décèdera à son tour cette année-là.

Un scénario pétillant et parfaitement bien écrit qui fait se décomposer l’intrigue à peu de choses près en trois parties d’égale durée. Avant que le film ne débute réellement, nous assistons à une séquence pré-générique très enlevée de course-poursuite en roulottes et carrioles entre les comédiens fuyards et leurs créanciers. Une fois la frontière passée, les saltimbanques, ne pouvant être pourchassés plus avant, un seul plan fait se dérouler verticalement le joli générique sur fond de dessins tournant autour de la thématique du spectacle et du théâtre. La troupe itinérante arrive en ville et y restera durant un bon tiers du film, Cukor prenant son temps pour nous décrire dans ce premier acte échevelé son petit groupe de seulement cinq membres ainsi que quelques savoureux seconds rôles tels le tenancier du saloon ou le tueur à gages, ce dernier prenant plus d’importance par la suite. Toute cette réjouissante partie est celle qui se rapproche le plus de la comédie de par son rythme, sa fantaisie et les multiples sous-entendus sexuels. Cukor en profite pour brocarder la pudibonderie de la société américaine choquée par l’évocation d’un adultère alors qu’elle se repait de la violence, l’exposition de deux cadavres en pleine rue attirant une foule qui s'en pourlèche les babines. Cependant les auteurs sont assez intelligents pour ne pas faire tomber leur histoire dans la bouffonnerie ou la gaudriole ; tout est amusant et enjoué mais jamais lourd. On comprend très vite que Tom et Angela sont amants mais que cela ne suffit pas au directeur de la troupe qui ne cesse de la demander en mariage ; sur quoi la jeune Della, que sa mère considère toujours comme une enfant malgré ses vingt ans, demande à cette dernière pourquoi ils devraient se marier alors qu’ils ont déjà...  (la phrase s’arrête là, sa mère ayant voulu couper court, mais tout le monde a compris que ce qui suivait était « couché ensemble »). Le sous-texte sexuel est constant durant cette première partie, digne d’un Lubitsch au meilleur de sa forme. La description de la préparation, des répétitions et des représentations du spectacle est passionnante, Cukor ayant longuement étudié les ambiances et les coulisses du théâtre américain au XIXème siècle. Quant à la séquence de poker au cours de laquelle le tueur à gages remporte l’enjeu qui n’est autre que sa partenaire elle-même (elle n’a plus d’argent pour miser autre chose que son corps), elle est réjouissante autant grâce à son écriture et à son l’interprétation qu’au background esthétique des équipes techniques de la Paramount, décorateurs et costumiers en tête, qui ont accompli des merveilles.

Puis arrive le deuxième acte. Les baladins ayant été obligés à nouveau de quitter précipitamment la ville, ils se retrouvent en plein milieu des territoires indiens alors que des groupes de guerriers rôdent aux alentours avec de mauvaises intentions. Ils seront rejoints par le tueur à gages qui proposera d’être leur garde du corps durant la traversée périlleuse de ces contrées dangereuses, leur faisant même escalader une montagne pour distancer leurs poursuivants. Alors qu’ils doivent se construire un abri de fortune au sommet, en plein milieu d’un glacial paysage de neige, Steve Forrest dit aux femmes qui sont chargées d’attiser le feu : « Il y a d'autres façons de se réchauffer mais rien de convenable. » Toujours les mêmes allusions érotiques au sein d’une section médiane bien plus grave que la première, la seule que les amateurs de westerns purs et durs devraient apprécier, les différents protagonistes n’ayant plus à jouer la comédie puisqu’ils doivent désormais faire face aux conséquences dramatiques de leurs mensonges et fourberies. Si, avec les superbes paysages mis à leur disposition, des John Sturges, Anthony Mann, Delmer Daves ou John Ford auraient certainement rendu toutes ses séquences en extérieurs bien plus efficaces et puissantes, il faut bien admettre que George Cukor qui n’était pourtant pas un spécialiste de l’action ne s’en sort pas si mal que ça. Il peint avec vigueur la violence de ce Far West, la prenant très au sérieux. Et à ce propos, ses quelques gros plans sur les cadavres scalpés sont d’une grande force et d'une étonnante brutalité tandis que la fameuse séquence du saccage des chariots et de leur contenu par les Indiens est un véritable morceau de bravoure délirant et moderniste : cadrages et montage sont ici très novateurs, donnant à cette scène un mouvement démoniaque et une formidable ambiance baroque. Puis s’ensuivra le troisième et dernier acte, le western redevenant urbain pour faire se résoudre avec allégresse tous les enjeux dramatiques mis en place dans un mélange de fantaisie et de sérieux, de roublardise et de mouvement, vie et théâtre se confondant en une assez belle harmonie. Un cinéaste plus intéressé par la ronde des sentiments que par l’action, mais qui réussit pourtant à allier les deux sans que cela ne semble jamais pesant ni factice.

George Cukor est bien aidé par ses acteurs qu’il dirige d’ailleurs tous à merveille. Si j’ai déjà évoqué tout le bien que je pensais de la prestation de Sophia Loren, comment ne pas louer une fois encore celui qui avait déjà été son partenaire en 1954 dans Attila, fléau de Dieu de Pietro Francisci, Anthony Quinn, un acteur qui a décidément fait des choix de carrière absolument passionnants depuis le milieu des années 50. Rien qu’au sein du western, se trouver coup sur coup tête d’affiche de The Ride Back (La Chevauchée du retour) d'Allen H. Miner, Warlock (L'Homme aux colts d'or) d'Edward Dmytryk, Last Train from Gun Hill (Le Dernier train de Gun Hill) de John Sturges et de cette Diablesse en collants roses démontre une grande attention de sa part portée aux scripts qu'on lui proposait. Son interprétation toute en sobriété du directeur de troupe humain et roublard s’avère ici pleine de sensibilité ; il est même assez cocasse de voir cet acteur au tempérament de feu dans le rôle d’un protagoniste aussi posé, n’éprouvant aucune haine ni jalousie envers son rival en amour, lui vouant même au fur et à mesure de l'avancée du film une profonde amitié même s’il est témoin de la tromperie de sa maîtresse avec ce dernier ; un personnage volontairement un peu en retrait mais néanmoins très touchant. Les hésitations sentimentales d’Angela entre Tom et Clint sont d’ailleurs captivantes, la bondissante jeune femme devant faire un choix cornélien entre la stabilité (Tom, son patron) et l’aventure (Clint, le Gunslinger). Le concurrent de Tom en amour, c’est Steve Forrest qui l’interprète et il ne démérite pas face à ses prestigieux partenaires ; tout comme les seconds rôles que tiennent la savoureuse Eileen Heckart ou la jeune Margaret O’Brien dont on n’aura pas oublié la mémorable interprétation de la petite fille de Meet Me in St Louis (Le Chant du Missouri), l’un des plus purs chefs-d’œuvre de Vincente Minnelli, et qui minaude ici à la perfection. Nous avons également le plaisir de retrouver deux stars masculines du muet, Edmund Lowe et Ramon Novarro, pour leurs derniers rôles au cinéma, le second interprétant ici avec talent le sale type de l’histoire.

George Cukor avec La Diablesse en collants roses et un confortable budget de 3.5 millions de dollars vient donc combler un manque dans la peinture cinématographique de ce Far West bariolé, une composante essentielle de l’histoire de cet Ouest énergique que sont les troupes de théâtre ambulantes. John Ford avait déjà abordé le sujet au travers du comédien shakespearien interprété par Alan Mowbray dans My Darling Clementine (La Poursuite infernale) et Wagonmaster (Le Convoi des braves), mais Cukor se recentre principalement sur ce milieu théâtral qu’il appréciait tant en rendant ici un vibrant hommage aux saltimbanques américains de la fin du XIXème siècle. Il le fait avec une grande tendresse pour ces acteurs itinérants qu’il semble affectionner plus que tout, décrivant avec attention leurs vicissitudes et leur vie quotidienne. La splendeur de la direction artistique, le faste des décors, la richesse des costumes, la profusion de couleurs, le rythme alerte de l’écriture et l’agréable partition de Daniele Amfitheatrof finissent de contribuer à faire de ce western atypique une belle réussite pleine de souffle, de vitalité, de sensualité et de générosité, juxtaposant avec beaucoup d’intelligence et d’esprit l’artifice de la scène et la dure réalité de la vie dans l’Ouest. Il semblerait qu’après que Cukor ait passé cinq semaines à superviser le montage de son film, avant que ce dernier ne soit entièrement refait derrière son dos par les producteurs. Quoi qu’il en soit, en l’état cela ne se ressent pas et les critiques de l’époque furent assez élogieuses, le New York Times applaudissant à la performance de Sophia Loren et écrivant que c’était la plus naturelle de sa carrière. Il n’avait pas tort. "Un film dominé par le sentiment de la beauté et l'amour de la vie" écrivait Jean-Louis Rieupeyrout, l’un des grands spécialistes du genre, dans sa grande histoire du western. Ce n'est pas moi qui le contredirai !

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Par Erick Maurel - le 11 avril 2014