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Critique de film
Le film

La Course aux maris

(Every Girl Should Be Married)

Partenariat

L'histoire

Vendeuse au rayon enfant dans un grand magasin de vêtements, Anabel Sims (Betsy Drake) n’a qu’une idée en tête, celle de trouver le mari idéal. Lorsqu’elle tombe nez à nez avec le séduisant pédiatre Madison Brown (Cary Grant), elle est certaine d’avoir enfin trouvé la perle rare. Déterminée à s’en faire épouser coûte que coûte, elle est prête à tous les subterfuges et manipulations pour le séduire. Elle enquête alors sur lui pour connaître ses habitudes, ses goûts…tous les détails de sa vie quotidienne. Mais le docteur est un célibataire endurci et extrêmement distant. Les premières approches semblant être vouées à l’échec, elle décide d’employer les grands moyens en essayant de le rendre jaloux pour qu’il s’intéresse enfin à elle. Pour cela, et avec l’aide de son amie Julie (Diana Lynn), entremetteuse hors pair, elle jette son dévolu sur …son patron, Roger Sanford (Franchot Tone) qui n’est pas mécontent que sa charmante vendeuse lui fasse des avances…

Analyse et critique

« Pourquoi ne pourrions nous pas leur envoyer des fleurs ? Les inviter à dîner ? Les emmener en auto à la campagne et simuler une panne d’essence ?... » Telle est la première phrase du film. Replaçons nous dans le contexte de l’époque plus puritaine. De banale si elle avait été prononcée par un homme, cette série de questions devient bien plus mordante dans la bouche de la charmante Anabel discutant avec son amie Julie lors d’une pause déjeuner. La jeune demoiselle ne comprend pas pourquoi seuls les hommes devraient avoir le privilège de faire les avances, le premier pas et le choix de ‘l’âme sœur’. L’on peut dès lors avancer une première explication au ‘carton’ réalisé par cette comédie lors de sa sortie fin 1948 (comédie qui reste néanmoins peu connue en France). Le public féminin a du applaudir et jubiler devant ce film dont l’héroïne culottée semblait représenter une certaine modernité et un avant-goût de la libération des femmes. La scène du meeting que tient le docteur Brown devant un public exclusivement féminin continuera à mettre à mal la mainmise du mâle dans la société de l’époque. Alors que le pédiatre perd pied lorsque les débats débordent du sujet initial, à savoir l’éducation des enfants, Anabel lui plante la première banderille : elle harangue l’assemblée, lui demandant : « Quelles sont les femmes dans cette salle qui admettent avoir conquis leur mari sans qu’ils s’en doutent ? » Evidemment, pas une ne reste assise. L’homme, blessé dans son orgueil se fait asséner un dernier coup de massue par l’organisatrice de la soirée qui va en enchérissant, priver d’un coup d’un seul l’Homme de la prérogative ancestrale du choix de l’épouse : « Il y a des siècles que les femmes doivent déployer leurs ruses mais nous n’avons jamais cru bon d’en aviser les hommes ».

Mais cette comédie n’est pas aussi restrictive qu’elle en a l’air par ce bref début de description. Un certain malaise sourd de tout ceci et elle en devient presque dérangeante. En effet, on ne met pas longtemps à se rendre compte que les femmes sont autant malmenées par le scénariste. Julie, la collègue et amie, ne manque jamais d’aller dans son sens et ne tarde pas à lui mettre en tête des idées opportunistes : « N’hésite pas, tu peux avoir tout ce que tu veux ! ». Mais surtout, contrairement aux apparences, Anabel ne peut pas prétendre être un porte étendard du féminisme ; elle ne rêve en réalité que de confort et d’une vie conjugale toute simple, préférant même être femme au foyer que de continuer à participer à la vie active. C’est une femme à la fois fantasque (« Quel numéro » dira d’elle son patron), assez attachante par certains côtés mais aussi une psychotique obnubilée par un but unique : prendre au piège le mari qu’elle aura choisi selon ses propres critères assez bourgeois. Elle utilisera l’intrigue, le mensonge et la roublardise pour arriver à ses fins : « Si tu ne fais pas appel à ton imagination, tu épouseras un type quelconque » affirmera t-elle avec conviction. Il est presque certain qu’aujourd’hui, avec un tel sujet, les producteurs hollywoodiens auraient fait pencher le film vers le thriller psychologique plutôt que vers la comédie. Il s’en est fallu de peu en effet pour que La Course aux maris ne prenne une tournure plus noire et névrosée du style Liaison fatale (Adrian Lyne 1987).

C’est donc ‘grâce’ à la détermination maladive (quasi démentielle) d’Anabel à vouloir faire tomber sa proie dans sa toile que l’honneur semble sauf pour la gent masculine plus raisonnable. Plus maligne aussi puisque le docteur Brown soupçonne à peu près toutes les ruses de son ‘harceleuse’. Un peu à retardement, ‘la victime’ domine la situation voyant assez rapidement clair dans le jeu de son ‘adversaire’. Célibataire endurci, il compte bien le rester et pour se faire ne souhaite pas se laisser piéger. Agacé mais dans le même temps amusé, fin observateur, il arrivera plus ou moins à mener le bal jusqu’au bout ; c’est pourtant la femme qui aura le dernier mot lors de la chute très réussie après un quart d’heure final bourré de quiproquos bien menés et d’une grande drôlerie.

Le docteur Brown, c’est Cary Grant qui, depuis l’échec du désormais culte Bringing up Baby est devenu une immense star dont le genre de prédilection reste néanmoins la comédie, nombre d’entre elles lui étant taillées sur mesure. Every Girl should be Married est entourée dans l’ordre chronologique de sa filmographie par deux autres comédies bien plus connues en France, Mr. Blandings Builds his Dream House de H.C. Potter et I Was a Male War Bride de Howard Hawks. Mais l’acteur n’est pas toujours tombé au mieux. Peu de temps avant, il pouvait par exemple être en tête d’affiche de films aussi bêtes que The Bachelor and Bobby-Soxer avec Shirley Temple. Alors que le cabotinage est une seconde nature pour lui (Arsenic and Old Lace de Capra), La Course aux maris le voit jouer tout en sobriété. On l’a d’ailleurs souvent retrouvé dans ce style de personnage, le beau ténébreux endurci, éternel séducteur difficile à atteindre au premier abord. Le seul moment où il se relâchera se situe dans la séquence où, excédé, il se met à partir dans une imitation hilarante de sa ‘harceleuse’ devant sa vieille et maternelle secrétaire. A signaler aussi que la blouse blanche lui va à ravir et il la repassera avec encore plus de facilité quatre ans après dans un film magnifique mais méconnu de Joseph Mankiewicz : On Murmure dans la ville.

Dans La Course aux maris, on peut dire que Cary Grant se fait presque voler la vedette par sa partenaire féminine dont c’était le premier rôle à l’écran et dont la filmographie ne contiendra que huit autres films, le dernier mettant en scène Clarence, le lion qui louche de la série télévisée Daktari. Un rôle de jeune femme irrésistible de charme et de malice, ingénieuse et manipulatrice, à la fois attachante et crispante par ses manières exubérantes, qui révèle une actrice au fort potentiel et qui aurait pu aller loin : Betsy Drake. Une belle performance d’actrice d’autant que Mademoiselle Drake a du débiter un fort pourcentage des dialogues du film (sa voix, dans les graves, fait penser à celles de Jean Arthur ou June Allyson). La rencontre de Betsy Drake et Cary Grant donnera lieu à un mariage quelques semaines après la sortie du film.

Les seconds rôles principaux sont tenus par la délicieuse Diana Lynn, l’excellent Franchot Tone (inoubliable dans Three Comrades de Frank Borzage) qui invente presque dans cette comédie la ‘promotion canapé’ et l’inénarrable Eddie Albert dont on ne compte plus les apparitions savoureuses dans d’innombrables films (pour les quarantenaires, c’était le partenaire ahuri de Eva Gabor dans la série comique Les Arpents verts). Don Hartman, né avec le siècle, ne réalisera que trois films. Auteur de pièces, inventeur de jeux radiophoniques, scénariste prolifique, il n’est ici qu’un simple exécutant, se mettant entièrement au service du script et des dialogues. Il ne faut pas chercher ici un rythme débridé ou de quelconques idées de mise en scène. Sa réalisation est purement fonctionnelle, ce qui n’empêche pas le film d’être léger et drôle, culotté et parfois déconcertant. Une comédie qui ne laissera certainement pas de traces durables mais qui aura des chances d’être pour vous un bon moment de détente.


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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 1 octobre 2005