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Critique de film
Le film

La Course à la mort de l'an 2000

(Death Race 2000)

L'histoire

Dans une Amérique dictatoriale et décadente, soumise au culte de la violence, une grande course automobile organisée chaque année sert de nouveaux jeux du cirque pour une population abreuvée de discours présidentiels lénifiants. En cette année 2000, la cinquième édition de la "Transcontinental Road Race" oppose une nouvelle fois Frankenstein, héros national et créature du régime, à de redoutables pilotes, dont son principal opposant Machine Gun Joe Viterbo. La course n’obéit à quasiment aucune règle, sinon celle de s’entre-tuer en marquant le plus de points possibles, dont le comptage dépend du nombre et du type de passants écrasés. Pendant ce temps, une résistance s’affaire à saboter la course afin de mettre un terme au régime politique en place.

Analyse et critique

Parmi l’énorme quantité d’œuvres engendrées par la New World Pictures, société de production dirigée de main de maître par le fameux réalisateur / producteur Roger Corman, La course à la mort de l’an 2000 (connu aussi sous le nom des Seigneurs de la route) restera sans doute comme l’un des films les plus jouissifs et malins jamais sortis de cette véritable usine à série B et Z. Dans ces années 70 au climat contestataire, de nombreux films d’anticipation ont eu pour but d’interroger et de critiquer le système en place, de manière sérieuse ou bien sur le ton de la farce. C’est bien sûr la seconde optique qui est adoptée ici sous la forme d’un film d’action efficace et mouvementé, voire même complètement "barré" si l’on tient compte de la personnalité de ses personnages. Profitant du succès critique et public du célèbre Rollerball de Norman Jewison (1974), qui dénonçait le spectacle de la violence, encouragé par la collusion de plus en plus étroite entre le pouvoir politique et le pouvoir médiatique, La course à la mort de l’an 2000 se veut certes plus "fun", distrayant et décomplexé que son modèle, mais le sous texte politique et subversif est bel et bien présent, souvent même asséné de façon assez grotesque.

Cette production Roger Corman remet aussi au goût du jour le genre "aventures automobiles" qui connut un certain succès dans les années 60 avec des films comme Un monde fou fou fou fou (1963) de Stanley Kramer, La grande course autour du monde (1965) de Blake Edwards ou Monte Carlo or Bust (1969) de Ken Annakin. Le sens de la comédie loufoque déployé dans ces grands films familiaux fait place ici à un humour noir, violent et décapant destiné à un public non avare de sensations fortes et prêt à se régaler devant un spectacle satirique à la tonalité anar évidente. La présentation des concurrents fait étalage d’une galerie de personnages tous plus dangereux et psychopathes les uns que les autres, chacun d’entre eux étant accueilli par leurs supporters garnissant les tribunes (dont des néo-nazis arborant fièrement leur drapeau). D’ailleurs, de manière moins innocente qu’il n’y paraît, l’hymne américain, joué sur un ton légèrement strident et caricatural, est entonné dès le début du film pour lancer la compétition. De leur côté, les étoiles du drapeau national ont été remplacées par un poing tendu. L’intervention à deux reprises du Président des Etats-Unis, s’exprimant tel un télévangéliste apportant la lumière divine à son peuple, en rajoute dans la farce grossière. Enfin et surtout, les médias télévisés, à la botte du gouvernement, agissent comme des catalyseurs de la barbarie. La course est retransmise dans le monde entier et les morts sont aussitôt célébrés à l’antenne par un reporter hystérique et faussement compatissant. Voilà une description d’une certaine presse et d’un certain média télévisé qui reste toujours malheureusement d’actualité. La scène la plus croustillante restera assurément celle des infirmières disposant leurs vieux patients sur chaise roulante en-dehors de l’hôpital pour les donner en pâture à leur bien-aimé Frankenstein. C’est la "journée de l’euthanasie" ! La réaction du pilote sera à la mesure de ce gag "hénaurme". Autre incongruité qui nous fera sourire : la responsabilité des Français dans le krach de 1979 censé avoir transformé le monde et jeté les Etats-Unis dans la crise ! Les autorités accuseront régulièrement d’ailleurs les Français d’êtres responsables des tentatives de sabotage de la course transcontinentale, pour éviter de reconnaître l’existence de la résistance. Ce qui occasionnera des dialogues succulents.

La réalisation a été confiée à l’acteur / réalisateur Paul Bartel, fidèle collaborateur de Roger Corman. Formé à l’école de son mentor, comme un grand nombre d’artistes devenus incontournables dans le cinéma américain, il travaillera essentiellement pour la New World avant de passer à la télévision. On notera que le directeur de la photo n’est autre que Tak Fujimoto, futur collaborateur du réalisateur Jonathan Demme (Le silence de agneaux (1990), Philadelphia (1993)), issu lui aussi de la même famille. L’humour à froid de Bartel fait merveille dans ce road movie satirique. « J’avais réalisé les scènes d’action de Big Mama, alors Corman a pensé à moi. Ca m’a coûté un an de ma vie. On a écrit le scénario trois ou quatre fois. Pendant le tournage, comme il trouvait que j’introduisais trop d’éléments comiques, il envoyait une autre équipe tourner des gros plans d’effets sanglants et de têtes écrasées. Le contenu du film me paraissait tellement violent que je voulais le désamorcer. Mais il a fini par monter le film comme il le voulait et ça a eu du succès. » Cette alliance d’humour noir et d’effets gore (rapidement montés pour ne pas trop choquer) ne fonctionne pas toujours et on arrive à se demander sur quel pied veut danser le film. On mesure alors l’influence, bonne ou néfaste que Corman pouvait avoir sur ses protégés. Bartel confia aussi : « Lorsqu’il m’a engagé pour le film, les voitures étaient en construction. A chaque visite, la plus belle du moment était pour le héros du film… Alors on récrivait. Corman refusait de mettre des barres de sécurité, comme je le lui conseillais. Mais quand les cascadeurs ont refusé de monter à bord, ça lui a coûté beaucoup plus cher pour modifier les véhicules terminés. On improvisait continuellement. Les voitures étaient des Volkswagen. Elles n’allaient pas très vite. » L’expérience des petits budgets et le dynamisme partiel de la mise en scène fait que le spectateur ne ressent pas vraiment les limitations économiques d’une telle production. Il semble bien d’ailleurs qu’une bonne partie des moyens soit allée dans la confection de ces voitures monstres au design futuriste et agressif (la peinture sur verre censée représenter une ville futuriste visible par deux fois à l’arrière-plan est complètement ratée, de même que l’écrasement minable de l’avion traqueur de la résistance, mais ce ne sont que des détails).

Si le spectacle manque parfois un peu de rythme, la réalisation de Bartel couplée au montage de Corman parvient souvent à rendre trépidante la course poursuite que mènent ces fous de l’asphalte. « On a fait des gros plans sur des compteurs et on a filmé certaines scènes en accéléré. Ca donne un côté cartoon et ça m’a permis d’introduire des gags qui me plaisaient, comme le faux tunnel qui envoie la voiture dans le ravin. Corman était furieux ! » L’ironie déployée par les scénaristes, qui ont su essaimer un nombre conséquent de morts violentes, est soutenue avec efficacité par un montage percutant. Le récit peut paraître certes bien répétitif par endroits mais c’est souvent la loi du genre, le film de course, qui veut cela. De plus, certaines contraintes dues à la catégorisation "film d’exploitation" du film en grèvent un peu la réussite. Il en va ainsi des quelques scènes de nudité qui n’ont aucune justification dramatique sinon celle d’exciter moyennement la libido du spectateur. On relèvera aussi quelques passages ridicules comme la séquence de la danse dans la chambre d’hôtel entre Frankenstein et sa copilote. Par moments donc, nous nous éloignons avec dépit de cet humour "cartoonesque" qui fait le sel de La course à la mort de l’an 2000. Heureusement, les différents pièges concoctés par la rébellion organisée et les points de bonifications récoltés par les concurrents à chaque écrasement de piéton nous ramènent vite sur le bon chemin !

Parmi les comédiens qui interprètent ces gladiateurs de la route aux patronymes bien choisis (Néron, Attila de Milwaukee, Calamity Jane, Matilda The Hun, etc.), on retiendra bien évidemment les acteurs principaux que sont David Carradine et surtout Sylvester Stallone. Carradine, qui joue Frankenstein, est dans la période la plus prolifique de sa carrière. Il vient de connaître le succès avec la série Kung Fu (1972) et tourne avec des cinéastes de renom comme Martin Scorsese, Ingmar Bergman ou Hal Ashby, avant de se compromettre plus tard dans des navets intersidéraux. Celui qui lui vole la vedette est bien sûr le futur interprète de Rocky et de Rambo, ici pour la première fois en haut de l’affiche. Stallone accumule les figurations et les petits rôles depuis cinq ans dans des films plus ou moins obscurs et quelques productions intéressantes, voire même à la télévision, mais il ne voit rien venir. Sa présence dans La course à la mort de l’an 2000 marque le début de la fin de sa période de vaches (très) maigres. Sa composition d’abruti violent et dément dans le rôle de Machine Gun Joe Viterbo est assez remarquable, et même franchement désopilante avec le recul, même si son rôle n’est pas réellement valorisant et a tout du faire-valoir. En 1976, il retrouvera Carradine et Bartel dans Cannonball (à ne pas confondre avec les véhicules à stars Cannonball Run 1 et 2 réalisés par Hal Needham), une sorte de suite officieuse de La course à la mort de l’an 2000 qui conte les péripéties de la course Transamerica, film dans lequel il fera une courte apparition. En 1976, le mythe Rocky allait être lancé sur orbite. Ce second volet paraîtra cependant un peu poussif face au film dont il est question ici, et que l’on recommandera finalement sans l’ombre d’une hésitation, malgré ses quelques faiblesses.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Roy 'Machine Gun' Neary - le 18 février 2004