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Critique de film
Le film

La Colline de l'adieu

(Love Is a Many-Splendored Thing)

L'histoire

1949, la guerre civile fait rage en Chine et fuyant le conflit des réfugiés chinois arrivent tous les jours à Hong Kong. Veuve d'un officier nationaliste, la doctoresse eurasienne Han Suyin se dévoue entièrement à son travail au Victoria Hospital. Elle tombe amoureuse d’un correspondant de guerre américain, Mark Elliott. Mark est marié mais vit séparé de sa femme. Leur liaison vont provoquer des remous dans leur entourage...

Analyse et critique


Douze ans après Le Chant de Bernadette, avec ce flamboyant mélodrame qu'est La Colline de l'adieu, Jennifer Jones retrouvait le réalisateur du film qui lui valut son seul Oscar. Dans son pitch, le scénario ne semble pas se démarquer du tout-venant de la vague de mélodrame qui envahissait le cinéma américain durant les années 50, même pour ce qui est de la romance interraciale entre un Occidental et une Asiatique déjà abordée dans le raté Sayonara de Joshua Logan ou le superbe Monde de Suzy Wong de Richard Quine. Le déroulement de l'histoire est plutôt prévisible pour qui a tâté du genre et l'ensemble paraît sans véritables aspérités à première vue. Et pourtant c'est bien cette touche tout en retenue et en sensibilité, faussement lisse, qui rend le film si bouleversant. Henry King va puiser la force émotionnelle de son histoire dans la source réelle qui l'inspire. Le film est en effet l'adaptation d'un roman de Han Suyin, une Eurasienne à la vie tumultueuse qui vécut une romance adultère avec un correspondant de guerre anglais. Le scénario de John Patrick gomme tous les aspects les plus sulfureux présents chez Han Suyin (qu'elle détaillera dans son autobiographie Winter Love, notamment sa bisexualité) pour ne conserver que la sensibilité à fleur de peau du roman. L'histoire dépeint ainsi la rencontre entre Han Suyin (Jennifer Jones), jeune veuve eurasienne installée à Hong Kong et dévouée à sa tâche de médecin, et Mark Elliott (William Holden), correspondant américain séparé de sa femme.


Tout semble les opposer. Elle a abandonné toute vie sentimentale après son veuvage pour se consacrer à sa tâche (et notamment les milliers de réfugiés chinois arrivant dans la misère à Hong Kong) et ne rêve que de retourner en Chine pour mettre ses connaissances au service de son pays. Lui n'est qu'une ombre de passage, obligé de garder la lucidité et le détachement du journaliste sur le contexte et les évènements dramatiques qu'il est amené à couvrir. Leurs résolutions volent en éclats avec la romance qui naît entre eux. Le traitement faussement mièvre de cette passion par Henry King est en fait une merveille de subtilité. Trop longtemps détachée des plaisirs du monde, Jennifer Jones cède finalement assez vite à William Holden même si elle s'en cache, et ce dernier, sous l'image de coureur qu'on croit deviner (la vraie image de Holden jouant là-dessus), fera réellement office d'amoureux transi tout au long de l'histoire. C'est donc une romance apparemment sans histoires qui se déroule et Henry King, porté par l'alchimie de son couple vedette, enchaîne les séquences romantiques radieuses. La grâce de sa mise en scène, la photo de Leon Shamroy magnifiant de son Technicolor ce Hong Kong paradisiaque des années 40 et le score magique d’Alfred Newman élèvent très haut les plus beaux moments du film comme les entrevues sur la colline, une nage à deux où le temps semble se figer. Jennifer Jones délaisse totalement la flamboyance de son jeu, tel qu'on le connaît dans les productions de David O'Selznick, pour incarner une femme tout en grâce et en retenue dans son port asiatique. La dualité des origines de Han Suyin s'exprime dans cette contenance issue de sa culture chinoise et par une facette occidentale qui ne demande qu'à s'embraser.


On la voit ainsi côtoyer Holden sans crainte tant elle pense être loin de ce type de sentiments désormais, mais peu à peu l'armure se fendille. King amène brillamment l'instant où tout bascule lors du retour à la plage où Han Yi demande soudain à Mark de lui allumer une cigarette (ce qu'elle s'est refusée auparavant), symbole de la victoire de son côté européen qui ne cède plus aux convenances pour enfin faire le choix de vivre. Holden se rapproche et allume sa cigarette en y collant la sienne entamée, leur corps dénudés se font face et le fondu au noir qui suit est bien plus sensuel, énigmatique et lourd de sens qu'une scène d'amour plus explicite. La tonalité lisse et clichée qu'on pourrait ressentir vient essentiellement de la volonté de King de mettre ses amoureux dans une sorte de bulle ou plus rien n'existe que l'autre. On assiste donc à de longues promenades dans ce Hong Kong rêvé (mais aussi des passages en Chine et à Macao) où s'échangent caresses, baisers, mots d'amour et longs regards langoureux. Les problèmes amenés à séparer notre couple sont multiples, mais toujours abordés avec un certain recul destiné à montrer à quel point les deux amants sont inséparables. La question de l'adultère, qui peut parfois tenir de seule problématique morale dans certains mélodrames, est ici abordée avec philosophie et vite évacuée. Holden est marié et sa femme refuse de divorcer ? Qu'importe, Han Suyin se fait une raison et se contentera de sa présence chaleureuse même s’ils ne peuvent être légalement unis. Les notables occidentaux (dont la condescendance est soulignée lors de la scène de réception en début de film) jasent et tentent de freiner la carrière de Han Suyin ? Elle ira tout de même à Macao le rejoindre le temps de son séjour. Les Chinois lui reprochent de délaisser son engagement au profit de sa romance ? Elle l'admet et s'y plonge de plus belle. Aucune force extérieure ne triomphera de leur histoire.


Aucune sauf le destin sous la forme de ce contexte historique et politique dramatique qui les entoure. La mélopée donnant son titre original au film, Love Is a Many-Splendored Thing (écrite par Sammy Fain et chantée par les Four Aces, la chanson sera un tube et récompensée au Oscars ainsi que la musique) revient ainsi en boucle en signe de la fatalité évidente pesant sur l'histoire. Chaque moment doit être vécu comme s'il était unique et le dernier d'où ce romantisme exacerbé qui évite la niaiserie par la grâce de William Holden et Jennifer Jones, tous deux au sommet de leur photogénie. C'est donc ce lien fort qui leur permit de résister à tout, qui va les unir désormais au-delà de la mort lors d'une superbe dernière scène sur la fameuse colline où les souvenirs des mots et de la présence de l'absent (et un beau symbole avec un papillon) pourront donner à l'autre la force de continuer à vivre.

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 6 mai 2019