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Critique de film
Le film

La Ciociara

L'histoire

En 1943, une jeune femme, veuve, décide de fuir Rome avec sa fille adolescente pour retrouver le calme de son village. Les deux femmes sont prises dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale, alors que l'Italie est envahie à la fois par les Allemands et les Alliés...

Analyse et critique

La carrière de Vittorio De Sica prit un tour différent au sortir de son classique Umberto D (1952). Sommet du néoréalisme, le film en constitue également le chant du cygne pour le réalisateur. Si le mouvement tendait déjà à s’essouffler par ailleurs, De Sica y montrait pourtant une sensibilité, une noirceur et un lyrisme intacts. Il sera cependant contraint par la force des choses d’aborder ses films autrement. Alors que s’amorce le miracle économique, le gouvernement italien voit d’un mauvais œil ces oeuvres qui perpétuent une image misérabiliste du pays. La Palme d'or promise à Umberto D au Festival de Cannes 1952 est ainsi bloquée par des pressions italiennes notamment dues à Giulio Andreotti, alors secrétaire d'Etat au Tourisme et au Spectacle, accusant De Sica de trahison. Celui-ci doit donc, sans abandonner sa veine engagée, en donner une approche différente. La mue s’opérera progressivement, par un savant mélange des genres. Le mélodrame hollywoodien et le glamour du couple de stars Montgomery Clift / Jennifer Jones côtoient donc la misère des faubourgs romains dans le superbe Station Terminus (1953). Le film à sketches L’Or de Naples (1954) alterne également les segments hilarants et d’autres retrouvant l’émotion la plus bouleversante dont est capable De Sica (le mariage de la prostituée, l’enterrement de l’enfant...).

Il entretiendra aussi sa popularité auprès du grand public à travers sa carrière d’acteur, peuplée de rôles truculents dans des classiques du néoréalisme rose comme Dommage que tu sois une canaille (1954) d’Alessandro Blasetti, Le Signe de Vénus (1955) de Dino Risi et bien sûr la trilogie des Pain, amour et fantaisie de Luigi Comencini. Ses préoccupations sociales s’exprimeront alors par la suite dans de pétillantes comédies, seuls moyens d’évoquer les sujets qui fâchent sans crispations extérieures comme Il Boom (1963), Hier, aujourd’hui et demain (1963) et Mariage à l’italienne (1964). Le contour chatoyant, le succès international et les récompenses susciteront pourtant chez certains la méfiance envers un De Sica accusé de s’être vendu. Une accusation injuste (la férocité du propos de Il Boom égale le plus cruel des films de Risi) mais il est vrai que De Sica n’osera pratiquement plus traiter de la réalité de son pays à travers le mélodrame. L’exception se fera dans les œuvres se tournant vers le passé, notamment le poignant Le Jardin des Finzi-Contini (1970), réponse à la nostalgie du fascisme de la jeunesse agitée d’alors. La Ciociara s’inscrivait le premier dans cette idée, en évoquant la Seconde Guerre mondiale d’un point de vue intime au sein de la population italienne. Le film constitua une cinglante réponse de De Sica à ses accusateurs.

Adaptant le roman éponyme d'Alberto Moravia, l'histoire nous conte le pénible destin des Italiens de classe modeste au quotidien difficile alors que le conflit commence à tourner. On s’attache plus précisément au destin des réfugiés fuyant les grandes villes pilonnées par les bombes pour aller à la campagne plus calme et sécurisante. On retrouve tout l'art de De Sica pour dresser un portrait immédiatement attachant de ces paysans, un peu ignorants et ne sachant pas s'ils doivent toujours soutenir le Duce et les Allemands ou alors se ranger du côté des Anglais, hésitant sur ceux les plus susceptibles de leurs apporter au plus vite la paix à laquelle ils aspirent. Le tout est symbolisé par le personnage de Sophia Loren, mère courage et vindicative, prête à tout pour préserver sa fille des horreurs de la guerre. De Sica est décidément le meilleur pour filmer Sophia Loren, que ce soit dans sa facette glamour (voir Hier, aujourd’hui et demain ou la première partie de Mariage à l’italienne) ou comme ici dans son côté plus authentique de vraie fille de la campagne où sa sensualité s’exprime avec une insouciance naturelle. A l'opposé se trouve le personnage de Jean-Paul Belmondo (doublé en italien) en intellectuel vindicatif conscient de la mascarade du fascisme. C’est un rôle tout en subtilité que ce type ordinaire, humain et lucide, démontrant le registre subtil du Belmondo des débuts. Les fascistes purs et durs sont bien présents avec, régulièrement, l'ombre des miliciens se faisant sentir. On suit donc le quotidien de cette petite communauté, entre les éclats de rires (Sophia Loren aligne les répliques percutantes sous la plume inspirée de Cesare Zavattini), les difficultés matérielles avec les denrées de plus en plus rares et le danger omniprésent des patrouilles allemandes et des bombardements. Le rapprochement progressif entre Belmondo et Sophia Loren est bien amené, la relation de cette dernière avec sa fille étant tout aussi poignante grâce à la vulnérabilité  de la jeune Eleonora Brown.

Le film bascule totalement dans sa dernière demi-heure très sombre, alors que le danger semble pourtant s'écarter avec l'arrivée des Alliés. Entre le destin tragique de Belmondo, une traumatisante agression de Sophia Loren et sa fille - dénonçant une terrible réalité sur les exactions des corps du général Alphonse Juin dans la région, apparemment constitués de soldats des colonies et cassant l’angélisme du récent Indigènes - et leur relation qui se disloque lentement à la suite de ce choc. Alors que le ton restait bon enfant dans l’adversité, un curieux contraste s’opère lorsque le pire arrive alors que la paix s’annonce. Le Mal n’a pas de visage, de race ou de nation et peut frapper au moment le plus inattendu comme la noirceur de la conclusion va le montrer. La Ciociara est un drame puissant et subtil qui valut un Oscar bien mérité à Sophia Loren, première actrice non anglophone se voyant offrir la récompense suprême.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : les acacias

DATE DE SORTIE : 10 janvier 2018

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 13 octobre 2015