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Critique de film
Le film

La Cible humaine

(The Gunfighter)

Partenariat

L'histoire

Le hors-la-loi Jimmie Ringo (Gregory Peck), connu pour être le tireur le plus rapide de l'Ouest, cherche désormais à fuir ce passé violent. C'est loin d'être évident car où qu'il se rende, il se trouve toujours sur son chemin des jeunes hommes avides de gloire qui le provoquent pour tenter de l'éliminer. C'est dans cette situation que Jimmie se voit contraint d'abattre Eddie (Richard Jaeckel), un jeune excité qui venait de le défier. Il quitte la ville mais les trois frères du jeune homme le poursuivent avec pour intention de le venger. Jimmie réussit momentanément à se débarrasser d'eux en faisant fuir leurs chevaux. Il se rend ensuite tout droit jusqu’à la petite ville de Cayenne, où il espère revoir son épouse Peggy (Helen Westcott) et son jeune fils âgé de huit ans qui ignore qui est son père. Jimmie souhaite pouvoir convaincre Peggy de tout quitter pour recommencer ensemble une nouvelle existence paisible dans une région où personne n’aurait entendu parler de lui. Mais à Cayenne, c'est l'effervescence depuis que l'on sait qu'un homme aussi tristement célèbre s'y trouve ; d'ailleurs on ne comprend pas pourquoi le shérif Mark Street (Millard Mitchell) ne l'en chasse pas immédiatement. Ce dernier demande à son ex-complice de quitter sa ville au plus vite mais lui accorde néanmoins le temps d'essayer d’entrer en contact avec son épouse qui, par l'intermédiaire de Molly (Jean Parker), la chanteuse du saloon, va finalement accepter une rapide entrevue. Mais alors que les trois frères d’Eddie se rapprochent dangereusement de la ville, Jimmie doit dans le même temps contrer un pistolero au sang chaud qui ne rêve que de se mesurer à lui et un père fou de douleur qui croit dur comme fer qu’il se trouve en face de l’assassin de son fils...

Analyse et critique

Le tireur d'élite qui décide de se ranger définitivement en raccrochant ses armes, fatigué d'être sans arrêt pris à partie par de jeunes chiens fous voulant se prouver qu’ils peuvent le défier en duel pour savoir s’ils seront plus rapides que lui, voilà un thème dont on entend souvent qu’il est archi rebattu au cinéma. Et pourtant en y regardant bien, avant La Cible humaine, un seul western en avait fait son sujet principal, La Vallée maudite (Gunfighters, 1947) de George Waggner avec Randolph Scott dans le rôle du pistolero ; et après le film de Henry King, je pense qu’on peut les compter sur à peine les doigts d’une main, concernant tout du moins le western américain. Que cette thématique ait marqué les esprits par la tension sourde et le suspense qu’elle fait nécessairement naître, certes, mais que l’on affirme qu’elle soit convenue me parait non seulement exagéré mais de plus erroné, surtout en 1950 où le film innovait au contraire. Et puis si la mise en scène de Georges Waggner pouvait à la limite être taxée de conventionnelle, on ne peut pas en dire autant de celle de King. Les "westerners" de l’époque ont d’ailleurs dû avoir du mal à retrouver leurs marques devant un film aussi austère et aussi noir, sans aucun folklore et au contraire d’une étonnante modernité ; beaucoup ont dû se retrouver dans la même position qu’à l’époque de la sortie du non moins rêche L’Etrange incident (The Ox-Bow Incident) de William Wellman, western qui curieusement partage avec La Cible humaine les mêmes décors de la ville dans laquelle se déroule la majeure partie de leurs intrigues respectives.

L’idée du film aurait germé dans l’esprit d’André De Toth, auteur de l’histoire, alors qu’il était dans un bar : « J'ai constaté que dans ces établissements on essayait toujours de provoquer des gens comme Errol Flynn ou Clark Gable. Chaque fois qu'ils entraient dans un bar ou dans un restaurant, il y avait toujours quelqu'un, un petit jeune qui voulait crâner, qui les traitait de dégonflés. Je me suis dit que dans l'Ouest, ce devait être la même chose. » Quant au scénariste William Bowers, c’est lors d’un diner avec Jack Dempsey qu’il se serait fait la même réflexion, le boxeur lui expliquant qu’il n’arrêtait pas d’être importuné par des gêneurs voulant prouver qu’ils étaient plus forts que lui. L’histoire prend donc forme grâce à la collaboration des deux hommes et accouche d’un premier scénario intitulé The Big Gun. William Bowers essaie de convaincre sans succès John Wayne d’incarner le tireur d’élite. C’est alors qu’il rencontre Nunnally Johnson (grand scénariste, notamment de John Ford ainsi que du Jesse James de Henry King) qui, enthousiasmé par le projet, fait le forcing auprès de la Fox pour le monter. Le studio accepte que Johnson le produise et qu’il mette son nez dans le scénario. C’est Gregory Peck (lui aussi passionné par le sujet) qui est engagé pour le rôle principal et qui sera dirigé par le réalisateur discret de son film précédent, le superbe Un homme de fer (Twelve O’Clock High).

Dans un souci de plus grand réalisme, Henry King demande à l’acteur de se faire pousser la moustache, de se faire coiffer au bol, tout en lui imposant une tenue vestimentaire ayant le plus de ressemblances avec les photographies de l’époque. Lors de la vision des rushes au bout de quinze jours de tournage, Spyros Skouras et Darryl F. Zanuck, les pontes du studio qui ne s’attendaient pas à un tel manque de "glamour" et à voir un héros à l'allure si insipide, demandent à ce que les séquences soient retournées avec un Gregory Peck imberbe. En connivence, l’acteur et le metteur en scène font tout pour faire croire que le coût s’élèverait dans ce cas à 300 000 dollars ; devant l’énormité de la dépense annoncée, la Fox se voit contrainte de laisser le tournage se poursuivre avec la moustache à qui on a d’ailleurs souvent imputé l’insuccès du film. Toujours pour l’anecdote, le personnage de Ringo aurait bien existé ; ce fut un cousin éloigné des frères Younger, ces derniers ayant fait partie à un moment de la bande à Jesse James. Ce fut également l’un des survivants du fameux règlement de comptes à OK Corral qui eut lieu contre les frères Earp, Wyatt étant cité à de nombreuses reprises dans le courant de ce film dont Bob Dylan a tiré l’histoire de sa chanson Brownsville Girl. A ceux qui ne connaitraient pas la fin et souhaiteraient ne toujours pas la savoir avant de découvrir le film, je leur conseille de ne plus lire la suite car il est difficile de parler de cette œuvre sans dévoiler quelques spoilers.

L’histoire est donc celle d’un pistolero entre deux âges souhaitant ne plus avoir à être pris à partie toutes les cinq minutes par des imbéciles prétentieux qui veulent se prouver leur dextérité au pistolet, et qui décide de s’exiler pour trouver enfin la sérénité auprès de sa femme qui, ne supportant plus cette vie d’angoisse et de violence, avait décidé de le quitter pour élever seul le fils qu’elle avait eu de lui. L’intrigue se déroule quasiment en temps réel à partir du moment où Ringo arrive dans la ville de Cayenne (mais de toute manière en moins d’une journée si on prend le film dès la première séquence). Unité de temps mais aussi quasi unité de lieu car dès l’instant où Ringo entre dans le saloon tenu par un tout jeune Karl Malden, il n’en sortira quasiment plus si ce n’est pour se faire tuer. Pressé par le temps, sachant que les hommes à ses trousses ne devraient pas tarder à le rattraper, il n’aura de cesse d’essayer de faire venir au plus vite son épouse ; mais à chaque fois ils seront empêchés de se retrouver en raison de quelques éléments perturbateurs, notamment les habitants de la ville qui n’admettent pas qu’un bandit puisse s’arrêter paisiblement en ces lieux. Alors que pour les enfants la venue de Ringo est presque un spectacle excitant et euphorisant, les adultes en ont peur, notamment les dames patronnesses respectables qui préfèreraient le voir se faire pendre sans même connaître les méfaits qu’il a pu commettre et surtout sans jugement. La séquence où ces dernières parlent de cette idée de lynchage devant Ringo sans savoir que c’est lui est assez cocasse ; l’ironie pointe son nez chez le doux Henry King qui, malgré sa "gentillesse" légendaire, ne peut pourtant pas s’empêcher de fustiger la lâcheté, la mesquinerie, la bonne conscience et la méchanceté d’une partie de la population.

Le cinéaste n’est pas tendre non plus envers les jeunes hâbleurs qui veulent éprouver leur virilité en risquant leur vie sur un duel. Les personnages interprétés par Richard Jaeckel et Skip Homeier sont croqués avec virulence, et le réalisateur ainsi que les scénaristes semblent s’être fait plaisir à insérer cette séquence au cours de laquelle le shérif envoie un coup de poing magistral dans la figure du jeune imbécile prétentieux après que ce dernier se fut vanté d’avoir enfin tué une légende. Quant au message final, il est assez ambigu (œil pour œil, dent pour dent) à moins que ce soit une séquence de délivrance ou la démonstration de la bêtise et de l’absurde destinée de l’homme.Quoi qu’il en soit, la scène demeure efficace et plutôt émouvante : Jimmie, mourant, demande à ce que son assassin ne soit pas arrêté mais qu’il puisse subir la "malédiction", endurer à son tour l’enfer qu’il a vécu en tant que "cible humaine". La mort tragique de Ringo, même si elle se faisait grandement pressentir, n’en est pas moins attristante d’autant plus qu’un regain de naïveté avait fait espérer au gunfighter, l’espace de quelques minutes, la réalisation possible de son rêve de bonheur auprès de sa famille recomposée. Une fin désenchantée à l’image du film dans son ensemble, une des probables raisons de son semi-échec - comme ceux de The Ox-Bow Incident ou, plus proche de nous, de Yellow Sky qui détonaient déjà par leur noirceur - les aficionados n’étant pas encore prêts à un tel pessimisme, à une telle maturité et à un fatalisme déprimant au sein d’un genre faisant à l’époque souvent la part belle au folklore et au divertissement. Concession au studio ou volonté de sortir un peu de la grisaille qui prévalait, quoi qu’il en soit, on regrette la séquence finale au sein de l’église et la surimpression qui s’ensuit faisant entrer Ringo dans la légende alors que cette conclusion n’avait vraiment pas lieu d’être au vu du ton général de l’œuvre.

Les amateurs de sensations fortes seront peut-être déçus par ce film, qui s’attarde plus sur le portrait psychologique de son héros et sur d’abondants (mais excellents) dialogues que sur quelconque séquence mouvementée. Une certaine austérité de ton mais un traitement de la dramaturgie d’une redoutable efficacité et une mise en scène constamment remarquable, peu avare de travellings latéraux, d’amples et beaux mouvements de caméra, utilisant magistralement la profondeur de champs destinée à faire ressentir encore plus fortement la solitude de Ringo. On voit souvent ce dernier seul en avant-plan avec au fond de l’immense bar, toujours avec autant de netteté, la silhouette de quelques personnes rassemblées qui ne veulent pas se mêler à cette incarnation du "mal". Sans esbroufe mais avec une efficace gestion de l’espace et du suspense, Henry King prouvait qu’il en était arrivé à une sorte de perfection dans la sobriété et la délicatesse tout de suite après le non moins splendide Twelve O’Clock High avec déjà un Gregory Peck impérial. Ici, au bout d’à peine 13 films, l’acteur possède dès lors une remarquable filmographie et son Jimmie Ringo pourrait être l’une de ses plus fabuleuses interprétations.

Comme de nombreux héros de Henry King, il s’agit d’un homme inquiet, solitaire, sans véritable charisme (« He don’t look so tough to me »), pas spécialement héroïque mais tout simplement humain ; car dans son ambition de changer de vie, il n’y a aucun désir de rédemption ou de pardon, seulement, égoïstement, de paix. Il aspire simplement, après de nombreuses années de crime et de rapine, à se poser et à tourner la page. Il ne s’agit plus d’un tireur d’élite flamboyant et racé mais d’un homme fatigué et désabusé (« Voilà où j'en suis à 35 ans, et je ne possède même pas une bonne montre ! »), portant sur le monde un regard assez pessimiste, ne désirant plus que conjurer un passé obsédant par la dépose de ses armes et l’exil loin des regards devenus difficiles à supporter. Sans trop en faire, Gregory Peck s'avère constamment juste, tout comme son partenaire Millard Mitchell qui interprète un personnage de shérif parmi les plus touchants de l’histoire du cinéma, ex-truand de la bande à Jimmie mais maintenant vieilli, honnête et foncièrement humain. Une troublante tendresse se fait jour entre les deux hommes, ainsi que dans les deux rencontres finales, celle entre Ringo et son épouse (Helen Westcott, pas plus glamour que l’ensemble du film) ainsi qu’entre Ringo et son jeune fils qui nous font remonter quelques belles bouffées d’émotion. Et puis le film a beau posséder une tonalité sombre, il n’en oublie pas d'insérer quelques touches d’humour bienvenues ; outre la séquence suscitée de la ligue féminine, il faut parler de celle où un homme n’ose pas déranger la conversation entre le shérif et le bandit alors qu’il est venu pour prévenir qu’on est en train d’incendier sa maison ou encore celle au cours de laquelle des adultes, pas plus matures que les gamins excités par les évènements, se battent comme des chiffonniers au milieu de la rue. Le shérif les enjambe comme si de rien n’était ; au retour, agacé de les voir toujours se crêper le chignon, il remplit un seau d’eau qu’il leur renverse sur la tête, continuant son chemin sans piper mot.

La Cible humaine est un western sobre et dépouillé mais dramatiquement très dense, dépourvu de toute emphase, à la beauté grave et poignante, évitant avec intelligence tous les lieux communs, empreint d’une tristesse nostalgique et d’une belle sensibilité. Et tout cela sans la moindre musique, sans la moindre volonté de forcer le côté dramatique, par la seule force de l’interprétation de Gregory Peck et de la mise en scène de Henry King. Une histoire tragique qui pourrait plaire même à ceux que le western aurait tendance à rebuter et notamment aux amateurs de films noirs, un genre auquel il aurait pu se rattacher notamment au travers de la superbe photographie en noir et blanc d’Arthur C. Miller. Le film peut ennuyer le spectateur quelques secondes si ce dernier s'attend à un western remuant mais autrement, c'est du tout bon !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 25 août 2012