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Critique de film
Le film

La Chevauchée des bannis

(Day of the Outlaw)

L'histoire

Bitters : quelques cabanes enfouies sous la neige au pied d’imposantes montagnes ! Blaise Starrett (Robert Ryan) arrive dans ce petit village perdu au fin fond du Wyoming. C’est un éleveur qui a autrefois "nettoyé" le coin de la racaille qui l’infestait ; raison de plus pour désormais avoir du mal à supporter que les fermiers récemment installés s’approprient les terres par la mise en place de fils de fer barbelés. Il est d’ailleurs prêt à mettre le feu à la carriole qu’il croise à la toute première seconde du film, et qui en est remplie. Mais apparemment, ce n’est pas la seule raison de sa forte détermination à lutter contre les fermiers ; en effet, l’un d’entre eux, Hal Crane (Alan Marshal), n’est autre que l’époux de Helen (Tina Louise), la femme avec qui il eut autrefois une liaison et de qui il est toujours fou amoureux. Quoi qu’il en soit, Starrett et Crane en arrivent à se défier à mort mais, alors qu’ils sont sur le point de se battre en duel, font violemment irruption dans la ville sept bandits poursuivis par l’armée et menés par l’inquiétant Jack Bruhn (Burl Ives). Ce dernier est un ancien officier de cavalerie qui vient avec son gang de dévaliser la paie des soldats.

Blessé assez gravement, Bruhn espère se faire soigner dans ce coin reculé où il compte passer quelques jours cachés de ceux qui recherchent activement son gang. Une fois que la balle a été extraite avec succès, et bien que très affaibli, il arrive encore à canaliser l’envie de violence de ses hommes envers les habitants du village et notamment les femmes. Quand celles-ci tentent de fuir, Bruhn fait infliger une sévère correction à Starrett qui a finalement décidé de faire front avec les fermiers et de prendre la tête de la « résistance ». La tension est à son comble à l’occasion d’une soirée organisée par les bandits, qui tentent alors d’abuser des femmes qu’ils ont obligées à venir ; Bruhn intervient quand le bal commence à dégénérer mais Starrett a peur que cela ne se reproduise. Une idée lumineuse lui vient alors à l’esprit : égarer les hors-la-loi en leur faisant miroiter un passage imaginaire dans la montagne par lequel ils pourraient prendre la fuite. La "chevauchée des bannis " commence...

Analyse et critique

« Habituellement les héros de western étaient tellement bons qu’ils pouvaient marcher avec une auréole au-dessus de la tête, ou tellement mauvais que Lucifer aurait pu venir prendre des leçons. J’aimais les gens et j’essayais de montrer de véritables êtres humains. Les personnages de Day of the Outlaw m’étaient très proches, car j’avais commencé à gagner ma vie comme cow-boy. Cette histoire est vraie et j’ai essayé de la rendre aussi réelle que possible » disait le communément nommé "quatrième borgne de Hollywood" (Fritz Lang, Raoul Walsh et John Ford étant les trois autres) à Bertrand Tavernier lors d’un entretien en 1993 à Lyon et repris dans le livre Amis Américains. Et effectivement, pour atteindre à ce vérisme, que ce soit pour les personnages ou les décors, les situations ou les objets, tous ces derniers sont très éloignés des canons hollywoodiens traditionnels ; même s’il est tout aussi vrai que beaucoup de westerns des années 50 avant lui s’en étaient déjà pas mal éloignés. On peut donc avec raison taxer ce film de moderniste, mais n’exagérons rien et n’en faisons pas comme certains un OVNI car il eut quand même de nombreux prédécesseurs, de Yellow Sky à Vera Cruz en passant par Johnny Guitar et bien d’autres dans des styles certes tous très différents. Pour en revenir à La Chevauchée des bannis, ses protagonistes principaux sont avant tout humains, ni tout blanc ni tout noir ; paradoxalement même, son héros interprété par Robert Ryan n’apparaît pas spécialement sympathique dans l’immédiat alors qu’au contraire une certaine humanité semble poindre à de nombreuses reprises chez Burl Ives. La volonté d’authenticité peut également très vite se vérifier en regardant attentivement les décors qui sont d’une grande austérité : rarement nous n’avions vu jusqu’ici dans les westerns une épicerie ou un saloon aussi pauvres, aussi vides d’objets. Il faut dire que dans des régions aussi reculées, ces échoppes n’étaient quasiment pas achalandés en hiver, ce qui fait que les étagères et les comptoirs ne débordaient pas vraiment, ni de victuailles ni de boissons. Cet ascétisme visuel se retrouve dans les paysages extérieurs recouverts de neige, et au milieu desquels s’élèvent trois ou quatre malheureuses cabanes disséminées ici et là. Pas grand chose pour attirer le regard, aucun "exotisme" de l’Ouest, un aspect pittoresque totalement absent ; tout est fait pour se concentrer sur les personnages, sur leurs failles et leur psychologie, d’où l’appellation par Bertrand Tavernier de "western dreyerien".

En tout cas ce western d’André De Toth, même s’il a subi un échec financier sévère à l’époque, a depuis largement été vengé par toute une frange de la critique française, dont certaines personnalités en font l’un des plus grands chefs-d’œuvre du genre et le sommet de l’œuvre du cinéaste. Le grand écart est néanmoins un peu excessif car il est exécuté au détriment des autres westerns de sa filmographie qui, pour certains, peuvent prétendre à d’aussi belles dithyrambes ; on pense notamment à certains films nés de son association avec Randolph Scott qui méritent bien mieux que le dédain dans lequel ils sont tenus, y compris dans le livre de Philippe Garnier aussi passionnant soit-il. La Chevauchée des bannis ne devrait donc pas nous faire oublier les excellents Cavalier de la mort (Man in the Saddle), Cavalier traqué (Riding Shotgun) et surtout cette petite merveille qu’est Terreur à l’Ouest (The Bounty Hunter). Il est également permis de lui préférer l’un des plus grands films noirs des années 50, à savoir Chasse au Gang (Crime Wave), sans oublier le splendide La Rivière de nos amours (The Indian Fighter) ainsi que son étonnant dernier rejeton, Enfants de salauds (Play Dirty). Tout cela pour dire qu’il serait dommage que cet arbre majestueux cache une forêt qui n’en est pas avare de beaucoup d’autres !

Le générique du film débute normalement pour laisser place en son milieu à une conversation à deux entre Starrett et son contremaître qui, en quelques phrases et en un seul plan fixe (sans aucun rapport de gros plans), nous fait comprendre toute la situation. Si les premiers échanges nous font penser que l’histoire sera d’une banalité confondante pour tous les amateurs de westerns - le thème du conflit entre éleveurs avides de grands espaces et fermiers casaniers étant certainement le plus usité du genre -, l’on apprend immédiatement dans la foulée que les barbelés semblent être une mauvaise excuse, le troupeau de Starrett ne passant qu’une fois par an sur ces terres. La rivalité entre les deux clans serait plutôt passionnelle, Starrett voulant impérativement récupérer la femme de l’agriculteur. Et le générique de repartir d’où il s’était arrêté ! Modernité de la mise en scène, convention de l’intrigue, si cela avait été si simple ! Alors que le sujet, les situations et les personnages étaient bien campés, à la 18ème minute on tourne la page sans que rien ne se soit résolu et une autre histoire commence ; l’irruption brutale des hors-la-loi lors d’une scène déjà fortement tendue fait bifurquer le film vers une toute autre direction. « Je voulais explorer la bizarre situation suivante : un groupe de hors-la-loi en fuite qui terrorise une petite communauté de l’Ouest, et puis, par un sort de la nature, devient lui-même prisonnier d’un silence blanc au milieu de nulle part » disait le scénariste Philip Yordan. Sa description de cette "seconde" partie est intrigante, le film le sera désormais tout autant, la tension ne se relâchant à aucun moment.

Dès lors, nous assistons à une sorte de combat psychologique entre deux comédiens formidables : Robert Ryan (qui a grandement participé à l’écriture du scénario) et Burl Ives, qui interprètent avec une grande sobriété deux personnages difficiles à cerner, d’une richesse et d’une ambiguïté sacrément captivantes. Le premier, de prime abord antipathique, individualiste forcené capable de toutes les bassesses pour remettre la main sur la femme de son ennemi, va petit à petit se rendre compte de l’importance de la communauté. Le second, après avoir commis les pires ignominies (le massacre d’un groupe de Mormons), empêchera jusqu’au bout ses hommes de se livrer au pillage et au massacre du village dans une sorte de volonté finale de rédemption ; mais on n’en dira pas plus de peur d’avoir déjà pas mal dévoilé l’intrigue. Des personnages forts mais une interprétation constamment en demi-teinte, tout comme celle de Tina Louise, "la femme par qui le scandale arrive " ; rarement inoubliable, celle-ci nous offre peut-être ici son rôle le plus mémorable (même s’il n’a rien à voir avec les photos publicitaires lancées à l’époque pour la sortie du film, qui la montraient avec un décolleté plongeant sur une poitrine généreuse ; des photos que l’on retrouve dans le livre d’accompagnement du DVD). Il faut dire que Russell Harlan la photographie divinement, tirant le maximum de son beau et délicat visage ; elle est tellement bien mise en valeur que l’on comprend pourquoi Robert Ryan tient absolument à la récupérer. Pour la fameuse séquence du bal, André De Toth disait ne pas avoir prévenu l’actrice de ce qui allait lui arriver, ne lui avoir donné aucune indication afin qu’elle soit aussi surprise que le personnage ; et en effet, l’effroi qui se lit sur son visage ne semble pas être feint, ce qui était bien le cas.


Si la scène de bal s’avère être le climax du film, insoutenable par sa longueur et son extrême tension, par le tournis que nous donne la caméra échevelée avec ses panoramiques à plus de 180°, par l’entêtement de sa ritournelle qu’on voudrait bien voir s’arrêter, par les regards concupiscents des hommes de Bruhn, par la violence qui sourd de ces tourbillons sauvages, d’autres séquences d’une intensité dramatique remarquable peuvent ainsi être taxées d’anthologiques comme cette bagarre à mains nues d’une étonnante dureté - filmée de loin au milieu de la neige avec cet époustouflant gros plan de coupe du coup de poing qui fait s’éjecter de la glace du visage de l’adversaire - ou encore, malgré quelques inserts de transparences qui vont à l’encontre de la recherche à tout prix de l’authenticité, ces vingt dernières minutes au milieu de la nature hostile et meurtrière où les chevaux arrivent péniblement à avancer : rarement nous n’avions ressenti le froid à ce point ! « Je voulais raconter une histoire pleine de tension et de peur au milieu de la neige… Je voulais la dureté contrastée du noir et blanc, pas la joliesse de la pellicule couleur. » Bon choix d’André de Toth qui, grâce à la superbe photographie assez dure de Russell Harlan (surtout connu dans le genre pour avoir éclairé les trois premiers westerns de Howard Hawks), renforce ce côté âpre et oppressant souligné aussi par ce thème musical martial, lancinant et menaçant d’Alexander Courage, compositeur surtout connu de nos jours pour avoir écrit le thème principal de la première série Star Trek.

La dureté provient aussi des bandits eux-mêmes ! Car si les personnages principaux ont eu comme consignes de jouer en demi-teinte, les seconds rôles fortement et volontairement typés s’en sont donnés à cœur joie, De Toth (comme d’ailleurs beaucoup de cinéastes de série B) ayant choisi des trognes patibulaires franchement inquiétantes, celles de Jack Lambert, Paul Wexler, Frank Dekova et Lance Fuller. Vous l’aurez deviné, l’humour est quasiment absent de ce hiératique Day of the Outlaw, plus proche du film noir dans ses thématiques, son ton et son ambiance que du western. Peu de coups de feu mais une menace pesante et permanente, aucun exutoire pour le spectateur qui voudrait bien une bouffée d’air suite au générique de fin, après avoir ressenti une certaine claustrophobie au milieu de cet environnement impitoyable. Le dépouillement et le modernisme de la mise en scène, la rigueur de l’écriture, la perfection de l’interprétation, l’étrangeté des situations font bien de cette sombre et insolite Chevauchée des bannis un western très important. Notons cependant qu’un film de dix ans son aîné lui ressemble étrangement sur de nombreux points, un chef-d’œuvre encore plus puissant et à l’épilogue aussi inattendu (dans le mauvais sens du terme pour beaucoup) : le rude et sublime La Ville abandonnée (Yellow Sky) de William Wellman.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : sPLENDOR FILMS

DATE DE SORTIE : 6 JANVIER 2016

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Par Erick Maurel - le 1 juillet 2010