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Critique de film
Le film

La Chatte sur un toit brûlant

(Cat on a Hot Tin Roof)

Partenariat

L'histoire

Dans une immense villa du Sud des Etats Unis, une famille se réunit pour fêter l’anniversaire du patriarche malade, ‘Big Daddy’ (Burl Ives). Maggie (Elisabeth Taylor) et Brick (Paul Newman), un couple en pleine crise : Brick est déprimé par le suicide de son meilleur ami Skipper (avec qui il avait probablement une relation sexuelle) et se réfugie dans l’alcool. Maggie, quant à elle, est frustrée car son époux ne veut plus accomplir son devoir conjugal soit disant parce qu’il la considère comme responsable de la mort de son ami. Lorsqu’elle se compare à ‘une chatte sur un toit brûlant’, Brick lui conseille de sauter et de prendre un amant. Cooper, le frère de Brick (Jack Carson), son épouse hystérique et leurs cinq ‘monstres sans tête’, sont en fait venus pour tenter de s’approprier la majeure partie de l’héritage du père dont ils pressentent la fin prochaine. Cooper va avoir fort à faire pour se mettre dans les ‘petits papiers’ de son père puisque Brick reste le fils préféré de ‘Big Daddy’. Alors que la famille s’entredéchire, Brick va effectuer un voyage au bout de lui-même, se remettre en question et annoncer à son père ce qu’il ne sait pas encore, sa mort prochaine. Une catharsis collective a lieu avant le retour au calme et, pour sauver les apparences, à la ‘normalité’.

Analyse et critique

La pièce de Tennessee Williams, mise en scène déjà par Elia Kazan, est jouée à Broadway par Ben Gazzara, Barbara Bel Geddes et Burl Ives (déjà). Elle tient l’affiche durant 694 représentations ! Dès qu’il la découvre au théâtre, Pandro S. Berman veut immédiatement la porter à l‘écran mais il est prévu que Joshua Logan en réalise une adaptation avec Grace Kelly. Le départ de celle-ci pour Monaco fait capoter le projet que Pandro S. Berman s’empresse de récupérer. Ava Gardner est d’abord pressentie pour le rôle de Maggie et William ‘Star Trek’ Shatner pour celui de Brick. George Cukor devait en réaliser l’adaptation mais il se retira bien vite du projet avouant "Je l’ai abandonné puisque à l’époque il n’était pas possible de traiter honnêtement de l’homosexualité." Joseph Mankiewicz se met alors sur les rangs mais c’est finalement à Richard Brooks que le film échoit et qui lui fait remonter la pente après le désastre artistique, financier et critique de son oeuvre précédente. Il faut dire qu’il n’avait pas choisi la facilité, et s’en sortira - quoiqu’on en dise - avec les honneurs, puisqu’il s’agissait non moins que de l’adaptation du chef d’œuvre réputé inadaptable de Dostoïevski, Les frères Karamazov. Ancien journaliste et romancier, Richard Brooks est un libéral, rempli de bonnes intentions et de concepts généreux. C’est un peu leur Costa-Gavras ; il va passer une bonne partie de sa carrière à traiter avec talent, conviction et force, des sujets à caractères sociaux ou politiques et à dénoncer les abus et idées qu’il ne tolère pas. La chatte sur un toit brûlant sera son treizième long métrage après qu’il nous ait gratifiés de merveilleuses réussites dans des genres différents comme Bas les masques, Le cirque infernal, Graine de violence, La Dernière chasse ou Le Carnaval des dieux.

A partir des années 50, on ne compte plus les adaptations du dramaturge sudiste Tennessee Williams qui se succèdent sur les écrans hollywoodiens. Irving Rapper adapte en 1950 La Ménagerie de verre, que Paul Newman lui-même tournera une nouvelle fois avec réussite en 1987 ; Elia Kazan filmera deux pièces qui donneront les célèbres Un tramway nommé désir (1951) et Baby Doll (1956) ; Joseph Mankiewicz, qui devait réaliser La chatte sur un toit brûlant se rabattra l’année suivante sur le sulfureux Soudain l’été dernier (1959) ; John Huston fera sienne son adaptation de La Nuit de l’iguane, le seul véritable chef d’œuvre qu’aura vue naître une adaptation de Williams ; puis suivront encore, parmi les plus connus, Doux oiseaux de jeunesse (1962), à nouveau de Richard Brooks, ou bien Boom (1968) de Joseph Losey. Les pièces de Tennessee Williams auront donc fourni l’occasion à de grands cinéastes de se dégager des contraintes de la censure en abordant des sujets jusque là tabous comme l’homosexualité, la frigidité, la nymphomanie et bien d’autres ‘déviances sexuelles’ (dans l’esprit des censeurs hollywoodiens) ou sujets forts.

Le thème principal de la pièce originale était le refus d’accomplir le devoir conjugal par le mari et la mise au plein jour de ses tendances homosexuelles latentes. Tennessee Williams n’avait déjà pas apprécié que, pour l’adaptation par Kazan de Un tramway nommé désir, la censure refuse que Vivien Leigh avoue avoir poussé son mari au suicide à cause de son homosexualité. En 1958, Vincente Minnelli aborde pour la première fois de front, mais avec une délicatesse et une sensibilité qui lui sont propres, le thème de l’homosexualité dans le magnifique Thé et sympathie. Bizarrement, Brooks, réalisateur n’ayant pas froid aux yeux, semble lui aussi édulcorer le sujet dans son adaptation de la pièce. Il s’en expliquera d’une manière assez convaincante dans une interview de 1965 : "Je n’avais pas l’impression que l’homosexualité latente ou évidente était indispensable pour l’histoire. Dans un théâtre, vous avez une audience conditionnée mais si, au cinéma, vous voyez un homme à l’écran qui passe son temps à dire qu’il n’a pas envie de coucher avec Elisabeth Taylor, alors le public commencera à siffler. Ils ne peuvent s’identifier avec le héros parce qu’eux ont envie de coucher avec Elisabeth Taylor. Il a fallu que je trouve une dramatisation du refus que Brick oppose à Maggie, non parce qu’il est incapable de l’aimer mais parce qu’il la considère comme responsable de la mort de Skipper."

Déjà que Brick se sent, par dégoût, obligé de s’essuyer la bouche après chaque baiser donné par son épouse, il nous paraît évident, après avoir vu l’actrice d’une sensualité et d’une beauté rare dans le rôle de Maggie, que le public aurait eu du mal à s’identifier à un homme n’éprouvant aucun désir pour cette femme alors dans toute sa plénitude charnelle. La MGM ne voulant pas que son film soit un échec pour cette raison et le cinéma étant aussi une manne financière en plus d’un art, il a fallu faire des concessions. Richard Brooks s’en est remarquablement accommodé et s’expliquait ci-dessus, sans langue de bois : le film était un film de commande ; pas nécessaire d’en faire un œuvre trop personnelle si le résultat devait se solder par une perte d’argent. Point de déception à l’arrivée pour aucun des participants au film puisqu’il sortira grand triomphateur du box office pour 1958 mais restera aussi l’un des plus gros succès du studio : pas moins de 10 millions de dollars de recettes sur le seul territoire américain.

En plus du thème de la frustration féminine face à ‘l’impuissance’ masculine, le réalisateur et son scénariste James Poe (qu’il n’a jamais rencontré d’ailleurs, celui-ci n’ayant plus retouché son travail après qu’il l’eut écrit pour George Cukor) se rabattent surtout sur la dénonciation d’un monde (une famille) contrôlé par le mensonge, la duplicité, l’appât du gain et dans lequel tous les protagonistes ont peur de la vérité. D’ailleurs la phrase qui revient le plus souvent dans la bouche du personnage joué par Burl Ives est en gros : "La dissimulation mène nos vies : il n’y a rien de plus puissant que l’odeur du mensonge ". La description que nous donne à voir Richard Brooks de la famille américaine est proprement cauchemardesque, un véritable jeu de massacre. Les grands-parents ne se sont jamais aimés : "L’hypocrisie de ces 40 ans de vie passés avec toi…" ; le grand-père méprise sa bru : "Une pondeuse, un de ces jours elle mettra bas une portée…" ; quant à la famille de Cooper, elle est tout simplement ‘monstrueuse’ : des enfants braillards, insolents et insupportables, une femme méchante, mauvaise langue et hystérique faisant faire chanter à tout bout de champs à sa marmaille des hymnes niaiseux… Ces règlements de comptes familiaux possèdent une efficacité redoutable à défaut de finesse et de subtilité, ce qui n’était pas non plus la qualité primordiale du dramaturge. Le réalisateur s’emploie avant tout à dénuder les âmes, à faire la lumière sur les pans cachés de la personnalité de ses personnages, à méditer sur la vie, sur la mort, le tout dans une atmosphère étouffante et électrisante. Le scénario garde donc, même s’il s’en éloigne un peu, toute l’atmosphère dramatique et pleine de tension sexuelle de la pièce.

Le film se différencie donc, comme on l’a vu plus avant, par ‘l’édulcoration’ du thème de l’homosexualité mais aussi par le fait d’attribuer une importance bien plus considérable au personnage de ‘Big Daddy’ qu’interprète avec une force peu commune l’imposant Burl Ives. Sa relation ‘amoureuse’ avec Liz Taylor, sa belle fille, est troublante : il lui avoue carrément la trouver attirante et qu’à la place de son fils, il lui aurait déjà donné une tripotée d’enfants. Liz Taylor trouve ici l’un de ses rôles les plus marquants, épouse constamment repoussée mais triomphante. Elle exprime ici une animalité et une sensualité débordantes à travers ce rôle de ‘chatte en chaleur’, foncièrement gentille mais remplie de frustrations sordides et de désirs inavoués. La scène au cours de laquelle elle ôte ses bas mérite de figurer dans toute bonne anthologie de l’érotisme suggéré au cinéma. Liz nous délivre l’une de ses plus mémorables créations et fait une bouleversante irruption dans l’univers du grand dramaturge qu’elle retrouvera pour un rôle aussi fort de folle cette fois dans Soudain l’été dernier de Joseph Mankiewicz. Paul Newman en fait peut-être un peu trop dans l’intériorisation si chère à ‘l’Actor’s Studio’ mais sa prestation d’icône sexy abîmée est vraiment poignante. Son alcoolisme, il l’explique par sa déprime : "Quand je suis ivre, je me tolère". Grâce à son talent, le personnage de Brick fait naître la compassion chez le spectateur en raison de la solitude extrême dans lequel il se trouve et que l’acteur fait ressentir par tous ses pores.

Même si nous sommes loin des sommets atteints par un John Huston en pleine possession de ses moyens quand il réalise le sublime La Nuit de l’iguane, nous nous trouvons quand même ici en présence d’un saisissant psychodrame assez nihiliste comprenant des aérations de la pièce tout à fait réussies grâce à d’excellentes idées de mise en scène (le saut de haie dans la scène initiale, l’arrivée de ‘Big Daddy’ à l’aéroport, les points d’orgues dramatiques ponctués par les éclairs de l’orage), un envoûtant et magnifique thème jazzy de André Prévin, un scénario très bien écrit et un casting de premier ordre. Un film à la fin duquel presque tous les personnages sortent grandis par l’explosion de ces conflits envenimés. En effet, toutes les vérités qui auront éclaté au grand jour lors de cette soirée éprouvante auront permis aux personnages de se délivrer de tout ce qui leur pesait sur la conscience, les frustrations, dissimulations et désirs délivrés amenant le calme après la tempête. Le spectateur en sort lui aussi apaisé et content ! Richard Brooks n’aura pas la main aussi heureuse quatre ans plus tard avec son autre adaptation de Tennessee Williams qui versera trop dans l’hystérie systématique : Doux oiseaux de jeunesse.

Dans les salles

Film réédité par Splendor Films

Date de sortie : 23 mars 2011

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Par Erick Maurel - le 7 avril 2006