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Critique de film

L'histoire

En 1876, après la défaite de Custer à Little Big Horn, la tension s’intensifie sur les frontières de l’Ouest où les tribus indiennes commencent à se regrouper pour partir en guerre. Dans un poste isolé, le capitaine Nathan Brittles (John Wayne), à la veille de prendre sa retraite, doit faire face à ce soulèvement. Ami d’un vieux chef, il fera tout pour éviter que le sang soit versé en effectuant un raid audacieux mais totalement inoffensif. Entretemps, nous assistons au déroulement de la vie quotidienne au fort, deux jeunes lieutenants se disputant les faveurs de la nièce du commandant (Joanne Dru) ; celle-ci arbore un ruban jaune (le yellow ribbon du titre), symbole dans la tradition de la cavalerie américaine que son cœur est déjà pris.

Analyse et critique

Deuxième opus de la trilogie de la "cavalerie" de John Ford, situé entre Le Massacre de Fort Apache et Rio Grande, ce film est la plus belle contribution de Ford au western et au cinéma, un poème élégiaque et nostalgique, véritable œuvre d’art dont nous redécouvrons, avec toujours autant de plaisir à chaque nouvelle vision, les innombrables beautés. Il est néanmoins préférable d’avertir ceux qui ne jurent que par le cynisme de Vera Cruz de Robert Aldrich ou par le réalisme des westerns de Peckinpah qu’ils risquent de ne pas apprécier cette merveille à sa juste valeur. Il est malgré tout difficile de rester insensible devant une si grande conjugaison de talents qui procure une émotion de tous les instants. La Charge héroïque est peut-être le film dans lequel le génie poétique, humain et pictural de Ford est le plus éclatant.

Cette trilogie est basée d’une part sur les récits de James Warner Bellah, qui recréa une atmosphère en rapport direct avec l’Ouest des Tuniques bleues, et de l’autre par les peintures de Frederic Remington, peintre réputé de la gent militaire au siècle dernier. John Ford nous fait entrer de plain-pied dans l’intimité de ses soldats ; nous assistons ainsi à la vie quotidienne de ses hommes, soit en patrouille dans les paysages grandioses de Monument Valley, soit en garnison dans les forts construits pour protéger les frontières encore insoumises de l’Arizona et du Texas. Pour l’occasion, le réalisateur crée tout un petit monde folklorique et pittoresque dans lequel se rencontrent de vielles ganaches au cœur tendre, des officiers honnêtes et spirituels, des sous-officiers buveurs, des jeunes recrues impétueuses et courageuses, de jeunes et jolies femmes audacieuses, capricieuses et aimantes. La sincérité de Ford emporte l’adhésion, et le respect qu’il porte à ses personnages empêche ses films de verser dans la sensiblerie.

La chaleur de la vie en communauté sera une des lignes de force de ce film ; et quel adolescent n’a pas rêvé, suite à la vision de celui-ci à la télévision, de pouvoir côtoyer et vivre, ne serait-ce qu’un moment, aux côtés de ce groupe d’hommes exemplaire et bon vivant. Solidarité, maintien de la loi et de l’ordre, traditions militaires (le ruban jaune), autant de valeurs qui témoignent de cette foi profonde de Ford dans les rites communautaires qu’il trouvait le mieux représentés dans cette cavalerie américaine qui a su intégrer les anciens ennemis qu’étaient les Confédérés et les soldats de l’Union. Une vision idyllique certes mais pleine de tendresse, d’humanité, de tolérance et de compréhension, un vibrant hommage à ces cavaliers anonymes qui ont participé à la naissance des Etats-Unis d’Amérique. Ford évite ainsi de se jeter la tête la première dans le piège de l’apologie simpliste et balourde du patriotisme (comme c’est souvent le cas dans le cinéma américain actuel)."Faire des films qui témoignent de tant d’amour pour les traditions militaires sans être militariste relève de l’exploit" disait Lindsay Anderson, spécialiste fordien.

John Ford avait beau ne pas se considérer comme un grand progressiste, il est utile de rappeler que cet homme n’était ni raciste ni intolérant : il emploie pour figurants, dans ce western comme dans les suivants, les Indiens Navajos afin de contribuer modestement à les sortir de la misère. Au lieu de se livrer à une peinture d’un ennemi indien sanguinaire, il peint une nation fière, victime elle aussi de ses contradictions, les jeunes refusant d’écouter leurs aînés. Et puis contrairement à son titre français qui pourrait nous faire croire à un film belliciste, on relèvera peu de morts ici exceptés trois odieux trafiquants d’armes. Au contraire, le ton du film se rapproche plus de son titre original She Wore a Yellow Ribbon, une phrase conjuguée au passé qui annonce la nostalgie : celle d’un monde révolu qu’admirait le réalisateur et celle du personnage principal pour le métier et le groupe qu’il va quitter pour réintégrer la vie civile. La chronique prenant souvent le pas sur l’épique, une émotion intense baigne l’ensemble de ce chef d’œuvre.

Le génie de Ford transpire à chaque instant mais il serait injuste de minorer le talent de Laurence Stallings et Frank S. Nugent, auteurs du scénario. Dans cette succession de scènes toutes plus belles les unes que les autres, il est difficile d’oublier celle célèbre, d’une exceptionnelle tendresse, au cours de laquelle dans un formidable et baroque crépuscule rougeoyant de studio, Nathan Brittles se rend sur la tombe de son épouse décédée pour lui raconter ce qu’il a fait de sa journée ; une ombre apparaît et monte sur la pierre tombale, c’est celle d’Olivia, émue, venant lui apporter des cyclamens. Impossible de ne pas garder un souvenir attendri de cet autre moment bouleversant au cours duquel le même John Wayne, effectuant son dernier passage des troupes en revue, reçoit de ses hommes une belle montre en argent ; pour y lire l’inscription gravée à l’intérieur, il chausse de petites lunettes, celles-ci n’arrivant cependant pas à cacher les larmes qui lui montent aux yeux (l’idée des lunettes a été improvisée par l’acteur lors du tournage de la scène). Mais il faudrait aussi parler de ses petits gestes apparemment insignifiants et de ces plans muets qui sont la marque de fabrique de John Ford : Brittles tapant sur l’épaule d’Olivia pour la consoler, chiquant pour se donner de la consistance au moment de prendre des décisions importantes...

De conception et d’exécution profondément romantique, le film se développe à une cadence sereine, ce qui ne l’empêche pas de comporter de nombreuses scènes d’action épiques et mouvementées magnifiquement réalisées. Le générique est déjà en soi une petite merveille : le fameux ruban jaune flotte tout du long accompagné par la chanson-titre chaleureusement entonnée par un chœur d’hommes qui pourrait être celui des soldats. Le film s’ouvre ensuite directement sur la superbe chevauchée d’une diligence emballée et sans conducteurs, puis se termine par la fameuse charge pleine de fougue et de vigueur. La scène de la poursuite de Ben Johnson par les Indiens est même tellement parfaite que John Ford la retournera quasiment telle quelle dans Le Convoi des braves sans presque y changer un angle de prise de vues.

La belle composition de Richard Hageman - mélange de thèmes tendres, épiques et de chansons traditionnelles - sert admirablement le film ainsi que la somptueuse photo de Winton C. Hoch à l’Oscar amplement mérité. L’irréalisme flamboyant des couleurs procure une joie sans aucune mesure : les bleus profonds des uniformes, les rouges des ciels au crépuscule, la beauté des tenues soldatesques et coiffures indiennes, tout est d’une beauté confondante. Monument Valley n’a jamais été aussi bien photographié (même la photo de La Prisonnière du désert n’est pas aussi renversante) et la perfection des cadrages prouve une fois de plus qu’un film n’a pas obligatoirement besoin du format large pour procurer de l’ampleur aux paysages et à l’action : les images de la troupe avançant à pied sous l’orage ne sont pas prêtes de s’effacer de nos mémoires. La cavalerie est filmée ici par Ford et Hoch dans une sorte de folklore idéalisé : les paysages, les hommes et les chevaux sont tous revêtus de leurs traits les plus séduisants et ce n’est pas pour nous déplaire.

Le plaisir visuel est d’autant plus fort qu’il est constamment accompagné d’une intense émotion due à une interprétation hors pair. Le casting se compose de Ben Johnson en ex-officier sudiste spirituel ; John Agar et Harry Carey Jr., les deux soupirants de la magnifique et espiègle Joanne Dru ; George O’Brien et Mildred Natwick, le major et son épouse ; Victor McLaglen, un personnage de sergent pittoresque dont la scène de beuverie est l’une des plus dynamiques du cinéma de Ford. Enfin, nous ne pouvons pas finir ce dithyrambe sans parler de John Wayne dans le plus beau rôle de sa carrière, tout du moins le plus émouvant, celui de ce capitaine sur le point de quitter l’armée. A aucun moment, nous ne pensons que l’acteur était beaucoup plus jeune que son personnage et la performance n’en est que plus touchante. Cette interprétation est faite de petites touches, une certaine manière de chiquer, de fumer, de se racler la gorge et de répéter des phrases devenues célèbres comme « Ne vous excusez pas, c’est un signe de faiblesse. » Tour à tour sévère, drôle, attendrissant, colérique, droit, humain, le Duke prouve ici, s’il en était besoin, qu’il était un formidable acteur.

L’une des ambitions du 7ème étant de faire rêver le spectateur, nous ne saurons décemment pas reprocher à Ford son manque de réalisme, la sincérité de sa vision d’un formidable humanisme n’étant peut-être pas plus fausse que l’excessif cynisme d’autres artistes aussi talentueux. C’est pour cette même raison que la pirouette finale, fortement chargée émotionnellement, ne sent pas la volonté des producteurs de terminer sur une fin heureuse mais est typique du caractère optimiste du cinéaste à cette période bénie de sa vie. Et comme l’a dit Allan Eyles : "C’est là la plus attendrissante et la plus pardonnable des happy-end !" (1) Une simplicité et une pureté de la mise en scène, un constant ravissement pour les yeux, les oreilles et le cœur, un film éclatant d’humour, rempli de respect et de tendresse pour ses personnages, traité avec vigueur, romantisme, poésie et panache, cette Charge héroïque est l’une des plus belles oeuvres que nous ait données le cinéma.

Bonus critique : extrait de La grande aventure du western de Jean-Louis Rieupeyrout (1964) : "... Ainsi le film permit à l’histoire de se développer sur un plan dynamique et un plan sentimental dont l’étroite alliance colora le style de Ford des teintes retrouvées ultérieurement : tout ce qui peut émouvoir, enflammer, faire vibrer, se rencontra ici sous le joli titre enrubanné, air du folklore militaire particulièrement prisé du réalisateur."


(1) John Wayne edition Henry Veyrier, 1976

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