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Critique de film
Le film

La Chaleur du sein

Partenariat

L'histoire

Gilbert est malheureux, il a raté son suicide et volé dans la caisse du patron pour une belle dame. Gilbert a 18 ans, et trois mamans, qui vont essayer de réparer les dégâts avant le retour d’un père bien trop absent.

Analyse et critique

Revenir au début de l'analyse du coffret Arletty avec Un chien qui rapporte

Une maman moderne.

Il y aura moins d’états d’âme à avoir avec La Chaleur du sein tourné sept ans plus tard par Jean Boyer. Les acteurs sont d’une toute autre trempe. Arletty a pris de l’assurance, Michel Simon fait du Michel Simon, Gabriel Dorziat et Marguerite Moreno sont royales en mères possessives et en représentantes de leur génération. Jean Boyer est au début de sa carrière de cinéma. Celle-ci va éclater après guerre, dans le registre de la comédie, réunissant tour à tour, Sylvie, Robert le Vigan, Bourvil, Fernandel (plus d’une demi-douzaine de films), Darry Cowl, Ginette Leclerc dans des comédies restées célèbres comme Nous irons à Paris, Le Rosier de Madame Husson, Coiffeur pour dames, Le Trou normand ou Les Vignes du Seigneur. Jean Boyer est un honnête artisan d’un style de cinéma familial, très "qualité France" et qui fera l’objet de toutes les critiques de la part de la Nouvelle Vague. Cinéma qui a parfois mal vieilli mais qui rappelle avec une forme de nostalgie bienveillante l’insouciance de la période des Trente Glorieuses.

Ce film de 1938 considéré comme perdu, et retrouvé dans les années quatre-vingt n’est pas toujours répertorié dans sa filmographie. Il s’agit, là aussi, de l’adaptation d’une pièce de théâtre, d’André Birabeau dramaturge assez renommé dans les années trente et humoriste ayant un sens certain du dialogue, un goût prononcé pour les aphorismes et autres pensées non dénuées d’ironie ni de modernité ("Non, les artistes ne sont pas inutiles. Tenez, quand deux pays n'ont pas réussi à signer un accord militaire ou un accord financier, ils signent un accord culturel."). On retrouve aussi au générique, l’un des futurs grands noms qui compteront dans le cinéma d’après guerre : le compositeur Georges Van Parys qui écrira plus de 300 partitions pour des films (dont Les Diaboliques de Clouzot) mais aussi des opérettes dont certaines seront mises en scène par Boyer ou des chansons qui deviendront des rengaines très populaires.

Nous voila donc avec une sacrée affiche pour un film, qui s’il ne révolutionne pas le genre, reflète assez bien la maîtrise qu’a atteint le cinéma de divertissement français de cette époque avec un casting, un sens de l’écriture et un professionnalisme qui permet de produire des films capables de déplacer les foules, et d’alimenter l’industrie du cinéma français.

Nous voici donc avec un jeune homme qui a voulu se suicider et trois mères pour l’empêcher de recommencer. Chacune s’est occupé d’un âge de sa vie. L’enfance, la préadolescence et l’adolescence qui échoit à Arletty. Mais aucune n’est la mère biologique. Toutefois elles affirment avoir joué le rôle prépondérant et c’est trois générations et trois modèles d’éducations qui vont s’affronter. Il est à noter, avec amusement que l’épouse la plus récente (Arletty, donc) est aussi la plus jeune ! Le père, égyptologue éminent, brille par son absence, et laisse la responsabilité de la situation à ses trois ex-épouses.

Les dialogues font mouche. La séquence où chacune des trois femmes va tenter de séduire le patron du jeune homme pour que celui-ci passe l’éponge sur l’emprunt fait dans la caisse, est une scène d’anthologie, bourrée de sous-entendus sexuels. La séduction est au centre même du film que ce soit dans l’intrigue principale (séduction du fils par les mères) ou dans les intrigues secondaires (séduction du patron, tentative de séduction de la danseuse par le fils, tentative de séduction du père par une vieille américaine pot de colle). Mais rien ne remplace la chaleur du sein… Le film cultive assez bien l’ambiguïté des rapports entre tous les intervenants, y compris dans la volonté du fils d’imiter le modèle paternel pour attirer enfin son attention ou bien pour retrouver une mère qu’il aurait choisie

La modernité de traitement des personnages des trois mères est l’un des aspects intéressants de ce film… Ces trois femmes issues de schémas socioculturels totalement différents se complètent admirablement. Arletty représente la femme moderne émancipatrice, qui s’habille en pantalon, qui fume, qui parle librement du sexe avec son ‘fils’ et qui ne le juge pas, alors que les deux autres mères (cols à fourrure, collet monté, et traditions bourgeoises) le maintiennent dans son statut d’enfant irresponsable même pas majeur (la majorité est à 21 ans à cette époque). Le sujet est donc moderne, le traitement cinématographique, lui l’est beaucoup moins. Sans tomber dans l’académisme pourtant fréquent à cette période du cinéma français (auquel Vigo et quelques autres ont tenté de s’opposer, rarement avec succès), la mise en scène fait preuve d’un classicisme qui s’autorise même quelques petites audaces formelles (quoique timides) destinées à gommer les défauts classiques de la transcription théâtrale au cinéma. On n’évite donc pas l’écueil d’un cinéma parfois un peu bavard (mais aux répliques virtuoses) et un aller et retour parfois lassant entre les mêmes lieux (le paquebot, la maison) sans que cela n’ait toutefois de grandes conséquences sur le rythme de l’ensemble. La grande sûreté des acteurs, la maîtrise admirable du dialogue, un sens du rythme qui ne se dément pas, font qu’il n’est pas inutile, même si pas totalement essentiel, de ressusciter un film que l’on croyait perdu et de le révéler au public. Il montre des acteurs sur le point de donner dans les films qui vont suivre le meilleur d’eux même grâce à une distribution qui réunit la fine fleur du cinéma français de l’époque.

Malgré un choix qui peut donc surprendre, ce coffret présente l’intérêt de montrer une photographie du parcours naissant de l’énorme vedette du cinéma français que sera Arletty, et l’image de femme émancipée qui se construit déjà. En revanche on déconseillera vivement ce coffret à toute personne qui souhaiterait découvrir la carrière de cette actrice hors norme. Les Enfants du paradis, et Hôtel du Nord constituant des passages obligés et préférables à ces films là, en terme de plaisir cinéphilique.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Majordome - le 1 juin 2004