Menu
Critique de film
Le film

La Cérémonie

(Gishiki)

L'histoire

A l’occasion du trajet le menant sur l’île où un cousin a télégraphié l’annonce de sa propre mort, Masuo (Kenzo Kawarazaki) se remémore un quart de siècle de la dynastie Sakurada, synthétisé en un mariage et des funérailles.

Analyse et critique

Au tournant des années 70, Nagisa Ôshima est marqué comme l’ensemble de son pays par la mort de Yukio Mishima par éventrement. Le choc lui inspire une œuvre sur le seppuku, interrogeant le suicide dans la culture japonaise comme acte de protestation politique. La fin spectaculaire et dérisoire de l’écrivain ne saurait faire oublier rappelle, au contraire, quel nationaliste réactionnaire il a été. La Cérémonie sera un film sur une grande famille, allégorie de la nation d’après-guerre, dysfonctionnelle, rigide, dominée par un patriarche, géniteur et amant de chacune des femmes du foyer. De 1947 à 1971, de l’enfance au constat de sa disparition pour le protagoniste, la mise à jour d’une structure incestueuse, réduisant ses membres à la soumission et la destruction de soi. Pour incarner Kazuomi le grand-père, Ôshima fait appel à Kei Sato, dans un registre inquiétant inattendu pour cette figure populaire (le cinéaste est coutumier des contre-emplois, tel Beat Takeshi dans Furyo). En une série de rituels aux chorégraphies statiques, il souligne l’inertie d’une tyrannie domestique ponctuée d’éclats de violence et de scènes d’assujettissement des corps féminins. Son sens de la stylisation se trouve ici poussé à son point d’orgue. Une inconditionnelle classe rappelant, au cœur de la noirceur, l’obsession de l’élégance de celui que David Bowie qualifiait de mieux habillé des cinéastes.

Il y a de quoi se perdre dans l’arbre généalogique déployé, nous menant de la Mandchourie des jeunes années aux obsèques en grande pompe de Kazuomi, que Masuo, sommé d’abandonner le base-ball, remplacera en tant que chef d’entreprise. Figure soumise, condamnée à devenir celui qu’il hait le plus, Masuo serait comme un Michael Corleone nippon, que ses illusions dissipées ne laissent qu’avec une insondable solitude. L’œuvre culmine dans la célèbre séquence de son mariage avec une épouse absente (puisque suicidée), où la pathétique cérémonie devant se dérouler coûte que coûte vire au rituel d’humiliation, le laissant dans un état d’effondrement nerveux où il pousse jusqu’à l’absurde l’enlacement d’une mariée fictive. Le cinéma d’Ôshima est hanté par la figure de jeunes hommes condamnés à ne trouver femme. Mais contrairement au R. de La Pendaison à qui nul choix n’est laissé, il ne tiendrait qu’à Masuo de faire cesser la farce, en ne jouant pas le jeu, en refusant de poursuivre sa cérémonie.

Difficile d’oublier les ricanements de la grand-mère à ses sanglots, stricte négation de la douleur de l’autre (soit une possible définition du fascisme). Ôshima se tient à l’opposé, rend compte du désarroi de chacun. Kazuomi lui-même a droit à sa séquence, larmes face à un autel, où transparaît le malheureux qu’il est en fin de compte lui aussi. Son approbation va aux jeunes figures féminines, au premier rang desquelles Ritsuko (Atsuko Kaku), volontaire jusque dans sa mise à mort. Femmes et jeune génération sacrifiées, il est temps de demander des comptes. C’en est déjà fini de Kazuomi, de vingt-cinq années de gâchis. Le film s’inscrit au point critique où se jouera (ou ne se jouera pas) le processus de reproduction. Ôshima, malgré toute l’affirmation contenue dans sa puissance plastique, ne semble guère optimiste sur la question. On comprend à voir La Cérémonie qu’il ait si peu filmé la famille. Le résultat n’aurait été que trop désespérant.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : CARlotta

DATE DE SORTIE : 18 mars 2015

La Page du distributeur

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 18 mars 2015