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Critique de film
Le film

La Cabale des Oursins

Analyse et critique

Lorsque Moullet découvre l'existence des terrils, vastes monticules formés par les déchets des anciennes mines, son sang d'explorateur géographe cinéaste ne fait qu'un tour. Il connaît les roubines sur le bout des doigts, les Alpes et les Pyrénées n'ont plus de secret pour lui, il a filmé les cols, les vallées, les pics. Aussi lorsqu'il entend parler d'un nouveau type de montagne créé par l'industrialisation, il se rend illico sur place armé de sa caméra et de ses meilleures chaussures de randonnée. Plutôt que d'aller au fin fond du monde chercher des images inédites, Moullet s'attache à arpenter la France pour y trouver des paysages méconnus, des territoires mystérieux, dangereux, inexplorés. Aussi, lorsqu'il ne trouve qu'une unique carte postale de terril alors même que « la moindre colline naturelle fait l'objet d'un culte », il sait qu'il tient là le sujet d'un nouveau film.

Le titre mystérieux qu'il donne à son court métrage documentaire fait allusion à la forme d'oursin que prend un terril dessiné sur une carte. Quant à la cabale, il la voit dans le fait qu'il n'y a que la forme et aucune altitude indiquée sur ces mêmes cartes. Pour Moullet, cette absence d'information quant à la taille de ces édifices reflète la honte qui entoure la mine. On admire les pyramides, les montagnes, mais pas les terrils... Pourquoi ? Parce que ce sont des hybrides ? Parce qu'ils sont une création involontaire de l'homme ?

Pour comprendre le silence qui entoure ces monuments miniers, Moullet et sa petite équipe parcourent 1 600 kilomètres, passant des roubines aux terrils et proposant au passage un petit quiz ludique à l'attention des spectateurs. Sur place, il emmène son caméraman (le fidèle Richard Copans) dans l'ascension d'un terril boisé et lorsque ce dernier, harassé, rompu, se plaint de n'avoir rien à filmer une fois arrivé au sommet, le cinéaste lui explique que c'est bien là le but : montrer au spectateur qu'on ne voit rien depuis le sommet d'un terril boisé ! On continue dans l'absurde avec le cinéaste qui se bagarre avec une série d'intervenants (dont le fidèle Jean Abeillé) pour savoir quel est le plus beau terril. Puis ce sont des images d'amoureux qui s'y promènent, la description des plantes uniques qui y poussent, le film inversant la vision du terril et le transformant en objet de passion et en en faisant l'éloge avec lyrisme et poésie. On y évoque pêle-mêle sa sveltesse mozartienne, l'harmonie de ses formes, la puissance du contraste qu'il produit avec les paysages l'entourant. On voit en lui un art nouveau, le plaisir de l'insolite, une source d'espoir. Au fur et à mesure que le film avance, il devient peu à peu un Dieu vénéré, protégé et chéri par les habitants de la région.

Moullet aime à cultiver les paradoxes (« On prend un point de vue qui semble paradoxal (…) on évite ainsi le lieu commun tout en faisant ressortir la problématique »), les pléonasmes, le son qui contredit l'image ou encore la distanciation par la voix off (celle de Terres noires par exemple où un commentateur décrit les scènes comme s'il était totalement déconnecté du quotidien). Il travaille ainsi entre le conte et l'hyperréalisme, se situe entre une vision objective du monde et la pataphysique, développe l'art du contrepied (le comique dans le drame et le drame dans le comique), met du documentaire dans ses fictions et fictionnalise le réel. La Cabale des Oursins est un parfait exemple de cette démarche qui n'est jamais gratuite, facile, mais toujours au service d'une pensée, d'une vision du monde. Ainsi, Moullet se considère comme un enfant du charbon car son père était vendeur d'habits de charbonnier, et avec ce petit film il entend rendre grâce à la mine pour ce qu'elle lui a donné.

Luc Moullet va jusqu'à imaginer que les terrils deviennent une grande attraction touristique, prenant le contrepied de l'image véhiculée par ce territoire abandonné des hommes. Un délire de plus à mettre sur le compte du cinéaste ? Pas vraiment, car début 2010 la région Nord-Pas-de-Calais a déposé un dossier à l’UNESCO pour faire classer les terrils (et l’ensemble du paysage minier) au patrimoine mondial de l'Humanité. En 1991, Moullet pouvait passer pour un farfelu mais il n'avait en fait qu'une vingtaine d'années d'avance...

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 16 janvier 2014