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Critique de film
Le film

La Bête

Partenariat

L'histoire

Mathurin (Pierre Benedetti) est promis à une riche héritière anglaise, Lucy Boradhurst (Lisbeth Hummel). Cette dernière arrive au domaine avec sa tante Virginia (Elisabeth Kaza) afin de rencontrer son fiancé. Le père de Mathurin, Pierre de l'Espérance (Guy Tréjan), qui a intrigué pour que cette union se fasse afin de sauver la famille de la ruine, essaye de convaincre son frère, le duc Rammendelo de Balo (Marcel Dalio), de faire venir un cardinal de sa famille pour célébrer le mariage. Il fait également venir au château un prêtre afin de baptiser Mathurin pour que les épousailles puissent se faire dans les règles de l’Église. Lucy arrive dans cette étrange ambiance où le châtelain malmène son frère infirme tandis que Mathurin reste mutique et renfermé. Le soir venu, Lucy rêve de Romilda de l'Espérance (Sirpa Lane), une ancêtre ayant vécu au XVème siècle dont Rammendelo lui a raconté la légende : un jour qu'elle courrait après une brebis égarée, elle aurait été attaquée par une bête vivant dans la forêt du domaine. Mais son rêve prend une tournure bien étrange...

Analyse et critique

La Bête est au départ le troisième segment des Contes immoraux. Après avoir tourné Histoire d'un péché en Pologne, Walerian Borowczyk reprend ce segment en écrivant et filmant des scènes supplémentaires, toutes celles contemporaines qui vont transformer cette historiette érotique inspirée de la Bête du Gévaudan en tout autre chose, une sorte de version lubrique de La Belle et la Bête mâtinée de Chabrol et de Buñuel.


Balancer les noms de ces réalisateurs tient cependant plus du teasing que d'une comparaison tenant vraiment la route. Les critiques ont en effet beaucoup cité ces deux références (et le font encore) pour parler de La Bête, comme s'il convenait de chercher des parrains prestigieux au film afin de le défendre. Mais ne nous méprenons pas, on est ici à mille lieues des ces œuvres tant sur la forme que sur le fond. Certes, Borowczyk semble se moquer de la bourgeoisie à la manière d'un Chabrol et propose quelques images que l'on aurait pu trouver chez Buñuel. Mais déjà Borowczyk s'amuse de l'aristocratie et non de la bourgeoisie (différence d'importance), et cette vision d'escargots rampant sur un escarpin censée renvoyer au Journal d'une femme de chambre tient plus de l'allusion aux œuvres graphiques de Bona Tibertelli de Pisis (l'épouse d'André Pieyre de Mandiargues, ami de Borowczyk dont il vient d'adapter La Marée dans Les Contes immoraux) que de l'hommage au cinéaste espagnol. Cette mise au point peut sembler vaine, mais le spectateur qui s'attendrait à trouver ici un savant mélange entre ces deux cinéastes majeurs ne pourrait que ressortir déçu de la découverte du film. Que ce soit en terme d’interprétation ou de mise en scène, La Bête ne soutient à aucun moment la comparaison, du moins dans la partie contemporaine d'une faiblesse totale en termes de jeu, de rythme et d'esthétique. Non, l'intérêt du film est ailleurs et tient entièrement à l'univers singulier de Borowczyk. Mise au point faite, revenons-en au film.


Dès le début, Borowczyk montre en détail la reproduction d'un étalon avec des juments en chaleur. Gros plan sur le sexe dressé de l'animal, gros plan également sur la vulve de ses partenaires qui attendent le coït. Cette vision va éveiller le désir de Lucy Broadhurst - la future promise de Mathurin, le fils palefrenier du duc de l'Espérance - désir qui va faire surgir à son tour le passé, Lucy se mettant à rêver des émois sexuels d'une ancêtre des lieux, Romilda, avec une bête aux appétits lubriques. Cette séquence d'un coït animal dont la vision va déclencher une fringale sexuelle chez un personnage fait écho au segment des Contes immoraux, Lucrezia Borgia, où ce sont des dessins de chevaux s'accouplant qui va pousser Lucrèce, son père et son frère à un sabbat tout particulier. On pense également à Goto, l'île d'amour dans lequel l'héroïne Glossia était amoureuse du palefrenier de la citadelle. On trouve par ailleurs sur un mur de la maison La Folie de Wladyslaw Podkowinski, tableau qui fit scandale en 1893 et qui montre une femme nue et épanouie enlaçant un cheval écumant, une image qui selon les dires même de Borowczyk lui inspira ce film.


La saillie des chevaux est une image de la nature domestiquée par l'homme. Mais de cette bestialité mise sous tutelle émerge malgré tout une sexualité brute qui perturbe la prude Lucy. Les assauts suivants de cette sexualité primitive seront quant à eux totalement libérés du joug humain, la Bête étant la négation même de tout ce que peut représenter l'aristocratie : le naturel contre la préciosité, le désir sans entrave contre le refus de l'affect, la sauvagerie contre la civilisation, la vérité contre le mensonge. Borowczyk traite ainsi la question de la déliquescence de l’aristocratie au travers d'un prisme presque psychanalytique, la Bête pouvant être perçue comme le retour du refoulé d'une classe sociale qui se construit sur les secrets, le silence et le rejet des sentiments. Que la Belle (Romilda) finisse par prendre un plaisir fou avec la Bête - le peuple ? - est une déflagration dans ce monde figé. Une déflagration telle que sa transgression traverse le temps et contamine le présent du film. Une transgression primordiale qui emporte à son tour Lucy dans un tourbillon de plaisir onaniste et qui plonge la demeure vieillissante dans un sommeil lors duquel vont se réveiller les secrets enfouis de chacun.



La jeune Anglaise est en effet la récipiendaire de cet appel du passé. Promise au mariage pour assurer le rapprochement de deux familles, Lucy est condamnée à perpétuer cette aristocratie mortifère et si elle ne fuit pas physiquement cette union qui lui est imposée, elle le fait au travers de ses songes, ses rêves, en se livrant enfin pleinement à son plaisir intime. Comme Glossia, l'héroïne de Goto, qui s'échappait de l'île-prison en rêvant d'un ailleurs avec son amant. Lors de son arrivée au château, Lucy photographie la forêt (que sa marraine appelle une jungle) et tous les lieux qu'elle imprime sur pellicule seront ceux de l'aventure de Romilda et de la Bête. De la même manière, c'est un polaroid sur le sexe en érection du cheval qui va déclencher son songe. Cette photo et un dessin que Romilda a fait du sexe turgescent de la Bête qu'elle aurait rencontrée dans la forêt. Lorsque Lucy découvre ces croquis, un gros plan de son œil suit immédiatement la révélation. Borowczyk nous indique que désormais nous allons pénétrer dans son fantasme imaginaire. Comme Thérèse dans Contes immoraux, c'est en fouillant sa chambre qu'elle va trouver encore d'autres réceptacles à son fantasme : un livre grivois, une rose, un dessin zoophile découvert au dos d'un portrait... Autant de pièces d'un puzzle qui s'assemblent pour composer la toile de fond de son rêve érotique et libérateur.



Les personnages du film évoluent dans l'espace clos de leur rang social. Le fait que Borowczyk confie un rôle à Marcel Dalio ne peut être vu que comme un hommage à La Règle du jeu de Renoir. La seule à sortir du manoir dans lequel les personnages sont enfermés, c'est Romilda, qui va se retrouver à fuir ce carcan dans les bras de la Bête. D'abord effrayée, perdue dans un jardin devenu jungle (un nouveau jardin d'Eden dont la Belle et la Bête seraient les nouveaux Adam et Eve ?), terrorisée par l'apparition de son futur amant simiesque, elle fuit et tente d'échapper à ce nouveau monde qui s'ouvre à elle. Un monde de plaisir bestial qui l'invite à fuir cette aristocratie dont elle se sent captive. Borowczyk nous place au début de la traque de Romilda dans le regard de la Bête. Chaque plan sur Romilda fuyant, perdant un à un ses vêtements, est filmé depuis le point de vue de la créature. Elle comme nous sommes dans la position du voyeur, matant les formes de Romilda, la caméra se fixant sur ses fesses tandis qu'elle court dans la forêt. Puis lorsqu'elle commence à éprouver du plaisir, Borowczyk nous glisse aussi dans son regard à elle. Il mêle des plans subjectifs de la Belle et de la Bête, tous deux pris dans leur étreinte passionnée. Ce retournement de situation donne ainsi raison à la musique de Scarlatti, guillerette, qui accompagnait sa fuite (un morceau jouée par l'un des deux adolescents accompagnant le prêtre, reliant ainsi le présent et le passé). Au départ contrepoint étrange (on aurait pu s'attendre à une musique horrifique et on a affaire à une musique de "bon goût", et ce pour illustrer le viol de Romilda par un animal...), le morceau accompagne finalement parfaitement les ébats des deux nouveaux amants, sa vélocité correspondant alors à la frénésie sexuelle qui s'empare d'eux.



On retient surtout de La Bête cette séquence assez folle contant les ébats de Romilda et de la créature. De fait, les scènes contemporaines paraissent bien cacochymes. Le jeu des acteurs est fade, la mise en scène fonctionnelle et sans réel intérêt hormis quelques plans joliment composés. C'est vraiment dans la partie onirique que le film séduit visuellement, par un montage d'une grande efficacité et bien sûr des images assez marquantes des coïts ininterrompus entre la Belle et la Bête. Borowczyk s'amuse bien évidemment avec la censure. Il déploie toute la panoplie du cinéma pornographique - érection, pénétration, cunnilingus et multiples éjaculations en gros plan - mais le tout avec un pénis en plastique. C'est ainsi qu'il peut déverser des litres de sperme en gros plan, la semence de la bête recouvrant la Belle, ses vêtements et toute la nature environnante. Il ne faut pas oublier l'aspect comique, outrancier, iconoclaste du film, avec son monstre de pacotille, ses geysers de sperme, les mines tour à tour effrayées et ravies de Romilda. On est ici dans le domaine de la farce et non dans celui du fantastique ou de la pure pornographie. Borowczyk considère ce film et ses Contes immoraux comme des « manifestes contre l'indécence de la censure. » Le cinéma français est alors contraint par la censure et même si l'irruption de la pornographie fait voler en éclat ses règles établies, elle le fait dans un circuit bien délimité de salles. Ils sont alors quelques cinéastes à imaginer que cette libéralisation dans la représentation du sexe à l'écran puisse aussi pénétrer le cinéma d'auteur et il n'est pas anodin que le film soit produit par Anatole Dauman (Resnais, Marker...). Mais la censure veille au grain, à l'image du cardinal qui à la fin du film déchire rageusement le polaroid du cheval en rut...



Lorsque ce dernier débarque dans la demeure devenue folle, c'est comme si la triste raison reprenait ses droits. On remballe les délires orgiaques, le père la morale est de retour. Les sinistres silhouettes noires des religieux parcourent la maisonnée mise sans dessus dessous. Le corps dénudé de Mathurin est recouvert d'une couverture, le portrait de Romilda gît, brisé, à terre. On retrouve ici la défiance de Borowczyk vis-à-vis de l'institution catholique, lui qui a dénoncé auparavant l'hypocrisie de la religion en montrant un curé pédophile et mis en lumière dans les échanges entre le duc et le cardinal la collusion du pouvoir et de l’Église. Une autre cible privilégiée du cinéma de Borowczyk - outre les institutions du pouvoir et de la religion - a toujours été le patriarcat. Si Romilda découvre le plaisir au contact de la Bête, elle est aussi une héroïne féministe qui doit se défaire de son emprise. La Bête avec sa brutalité et son désir insatiable, c'est aussi l'incarnation de la domination masculine. La vengeance de la Belle contre l'homme / Bête va consister à retourner le sexe à son profit, laissant la créature exsangue, jusqu'à finir par la tuer. Son cri de triomphe / jouissance va alors parcourir les siècles et donner le courage à Lucy de se défaire à son tour du joug masculin.



La Bête incarne ainsi de nombreuses choses : le peuple contre l'aristocratie, le désir contre la morale, la nature contre la civilisation, la libéralisation des mœurs contre la censure des arts... Sa présence peut aussi conduire à une lecture psychanalytique, Lucy refuse dans un premier temps, de par son éducation, de répondre à l'appel de la chair. Mais celui-ci, du sexe du cheval aux dessins de Romilda, ne cesse de se faire plus présent. Mais son fiancé l'ignore et elle-même ne peut se laisser aller à la masturbation que son éducation condamne. Elle est comme Romilda, effrayée par l'apparition de la Bête. Elle fuit mais finit par être rattrapée par son désir, à se laisser aller totalement à lui. Lucy va alors essayer de réveiller son fiancé, mais il ne répond pas à son appel et c'est seule qu'elle va finir par répondre à son désir. Et c'est avec une rose, ce symbole de l'amour courtois, qu'elle va se masturber en imaginant Romilda dans les bras de la Bête. Toute la séquence de Romilda n'est qu'un rêve de Lucy. La vision du cheval en rut puis plus tard la découverte d'une peinture mettant en scène une bergère créent une collision et elle s'invente un conte pour accompagner ses émois onanistes. Les mots de Romilda - « J'ai rencontré la bête et je l'ai combattue » - n'évoquent alors plus pour elle que la reconnaissance de son désir féminin, le fait qu'elle devient pleinement consciente de sa sexualité, de son corps.



Mais ce rêve est si puissant, si libérateur, qu'il emporte avec lui la demeure et ses habitants. Borowczyk dépeint une aristocratie en berne, décrépite, où le châtelain fait lui même le ménage. Une aristocratie avec ses relents de colonialisme, le duc humiliant le serviteur noir qui, en cachette, s'amuse avec la nourrice des enfants. Et l'héritage de Romilda - sa découverte de l'amour, du plaisir, sa révolte contre le système de caste - se retrouve chez ses descendants, mais dans une version abâtardie : une queue ridicule ornant le haut des fesses de Mathurin. Tout ce qui reste de sa révolte, c'est un appendice inutile et flasque, piteuse marque du Diable. De génération en génération, la lignée de L'Espérance s'est évertuée à effacer la véritable Romilda. On a écrit une légende pour protéger la caste. Mais Lucy, elle, abat une bonne fois pour toutes cette société hypocrite. Un vent violent se lève alors sur la demeure et Mathurin meurt sans explication. Le serviteur noir peut alors s'afficher, nu, au côté de son amante. Et Lucy peut fuir, libérée de ses entraves morales et sociales. Elle fuit et s'endort dans les bras de sa tante, rêvant la fin de l'histoire, rêvant de Romilda qui pleure la mort de son amant bestial.

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Par Olivier Bitoun - le 10 mars 2017