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Critique de film
Le film

La Bataille de la Vallée du Diable

(Duel at Diablo)

L'histoire

Evadés de la réserve de San Carlos, les Apaches rebelles sont de nouveau sur le sentier de la guerre. Ce jour-là, Jess (James Garner), éclaireur pour le compte de l’US Army, sauve la vie d'Ellen (Bibi Andersson) dont la monture vient de mourir d’épuisement au milieu du désert et la ramène à Fort Creel où vit son mari (Dennis Weaver), un commerçant ; la jeune femme venait de se sauver du camp indien où elle était retenue prisonnière depuis son enlèvement. Accueillie plus que froidement par les habitants du fort tout autant que par son époux, Ellen quitte la garnison la nuit suivante. Le lendemain, le lieutenant McAllister (Bill Travers) et son escadron de jeunes recrues partent livrer un stock de munitions à Fort Concho. Jess se joint à eux, sachant que le meurtrier de sa femme (une Comanche) se trouve sur place ; il a bien l’intention de se venger. Profitant de la protection de l’armée, le mari d’Ellen s’invite également au sein de la troupe pour ses affaires, tout comme Toller (Sidney Poitier), un ex-soldat noir qui gagne désormais sa vie en vendant des chevaux et en s’occupant de les dresser. En chemin, Jess retrouve Ellen qui était retournée au camp indien chercher le fils qu’elle avait eu durant sa détention ; la jeune femme, très mal reçue ici aussi, s’évade cette fois-ci avec son nourrisson. Ce trio de fortune réussit tant bien que mal à réintégrer le convoi militaire désormais pourchassé par les Indiens ; en effet, le chef Apache souhaite instamment récupérer le bébé qui n'est autre que son petit-fils. Dans la Vallée du Diable, le détachement de cavalerie est désormais pris en tenaille par les indiens, sans beaucoup de vivres ni d’eau. Les morts vont pleuvoir de part et d’autres...

Analyse et critique

Alors que dans la dernière séquence du film les Apaches survivants sont conduits à nouveau jusqu’à leur réserve, l’ex-"prisonnière du désert" et l’éclaireur de l’armée tiennent ce bref échange :
Ellen (Bibi Andersson) : « I wonder if they'll stay on the reservation this time. »
Jess (James Garner) : « Why should they ? »
Telles sont les dernières répliques de ce premier western de Ralph Nelson. Ce qui entérine le fait de que ce dernier, malgré l’extrême sauvagerie des Apaches présentés, soit un film ouvertement pro-Indiens alors qu’en apparence les auteurs n’en ont pas fait leur thématique principale, Duel at Diablo préfigurant en quelque sorte l’étonnant Fureur Apache (Ulzana’s Raid) de Robert Aldrich. Deux westerns où le manichéisme n’a pas lieu d’être, où les frontières entre le Bien et le Mal restent assez floues : « Your white eyes want us all dead, but when I die, it will not be as a reservation Indian. I will die Apache - killing my enemies » dira Chata, le vieux chef rebelle. Peut-on lui en vouloir d'exprimer une telle volonté de violence au vu de la situation de son peuple ?

Devant la croyance de la jeune femme de voir la situation s’apaiser une fois que les Indiens auront réintégré leur réserve, l’éclaireur de l’armée américaine s’étonne de cette remarque en lui demandant pourquoi ils devraient y rester alors « qu’ils ont été entassés de force dans l'enfer de la réserve de San Carlos, qu’on leur a menti et qu’on les a dépouillés de leurs biens... » Parqués et dépérissant, les Indiens avaient-ils d’autre choix la première fois que de fuir San Carlos en faisant couler le sang ? Pourquoi ne recommenceraient-ils pas ? Les Apaches sont donc à nouveau sur le pied de guerre pour avoir été trompés par le gouvernement américain. Leurs actions et leurs exactions sont légitimées par le personnage principal du film comme d’ailleurs par les auteurs qui tiennent à faire part, "entre les lignes", des conditions déplorables des Natives dans leur pays. L’éclaireur de l’armée américaine comprend parfaitement ceux qu’il chasse, se doutant bien que Chata et sa tribu n’ont aucune envie de réintégrer cet endroit sec et sordide qu’on leur a "offert" ! Nous verrons donc tout au long du film des Tuniques Bleues et des Apaches s’entretuer, chacun d'entre eux ayant ses bonnes raisons, les premiers pour se défendre, les seconds pour récupérer leurs biens et ne pas être à nouveau privés de liberté. Aucun jugement n’est porté par les auteurs à l’encontre d’un camp ou d’un autre, contrairement au plus célèbre et à venir Soldat Bleu - du même Ralph Nelson - dans lequel l’armée américaine endossera tous les torts, malheureusement sans aucune nuances. Ici, il s’agit non pas d'un pamphlet mais d’une sorte de survival assez simple au cours duquel la cavalerie (qui compte en son sein des officiers tout à fait humains et intègres) cherche à échapper aux Indiens. Pas de "gentils" ni de "méchants", juste deux ennemis qui se combattent à mort pour ne pas succomber.

Ralph Nelson, comme la plupart des réalisateurs ayant émergé à la fin des années 1950, a fait ses armes pendant un certain laps temps pour le petit écran. En l'espace de 13 ans, il ne réalisa que d’innombrables épisodes de séries télévisées avant de tourner en 1962 son premier long métrage pour le cinéma, Requiem pour un champion (Requiem for a Heavyweight) avec Anthony Quinn et Mickey Rooney. La Bataille de la Vallée du Diable sera son 7ème film. Moins réputé - à juste titre - que ses congénères tels Sidney Lumet ou John Frankenheimer, Ralph Nelson n’en aura pas moins laissé une œuvre intéressante, se faisant remarquer surtout au travers de films de genre et notamment le western et le film policier. Avant Soldat Bleu, qui demeure encore aujourd’hui son film le plus connu et le plus louangé - un statut acquis surtout en raison de l’extrême violence des massacres montrés à l’écran -, il aura donc déjà une fois "tâté" du western avec le film qui nous concerne ici, plus traditionnel mais pas moins réussi pour autant, bien au contraire ! Avec l’aide de l'écrivain Marvin H. Albert (déjà auteur de romans ayant donné lieu à de célèbres adaptations cinématographiques, tels Le Trésor du pendu de John Sturges ou bien encore la série des Tony Rome réalisés par Gordon Douglas avec Frank Sinatra dans la peau du plus savoureux des détectives), Ralph Nelson vient concurrencer les réalisateurs italiens qui commençaient alors seulement à empiéter sur le domaine jusque-là 100 % américain du western. Si les outrances et les effets stylistiques typiques du western italien sont encore quasiment absents de Duel at Diablo (à l’exception de quelques zooms mal venus), comme chez son cousin transalpin une violence bien plus crue et réaliste qu’auparavant s’invite dans le courant du film, notamment lors des scènes de batailles par la manière qu’ont les flèches de transpercer et déchirer les chairs, le cinéaste arrivant presque à nous en faire ressentir la douleur.

Une cruauté et une violence graphique jamais gratuites qui s’invitent avant même que le film ne débute, la première image étant celle d’un couteau déchirant l’écran comme s’il s’agissait d’une toile de tente. Puis l’on assiste immédiatement, par le biais du regard de l’éclaireur qui scrute les environs à la jumelle, à une situation assez dérangeante : la vision d’un homme blanc attaché la tête en bas au-dessus d’un brasier en cendres, probablement torturé avant d’être laissé brulé vif, les membres inférieurs étant tout noircis. Cette représentation horrifique ainsi que le sauvetage - avec quelques morts violentes à la clé - de la femme autrefois kidnappée par les Indiens ont lieu avant même que le générique ne se lance à partir d’un somptueux et majestueux mouvement de grue et de caméra partant en travelling arrière du couple pour s’envoler à haute altitude, en nous faisant découvrir en un large et long plan d’ensemble les étendues désertiques puis les vertigineux pitons rocheux qui les entourent - l’hélicoptère les contourne sur un thème musical superbe et entêtant signé Neal Hefti, jazzman à ses heures et compositeur entre autres du célèbre thème de la série Batman. Une bande originale assez moderne avec, comme Ennio Morricone à cette même époque, l’utilisation nouvelle de guitares électriques. Le résultat est tout à fait probant et le film débute ainsi de la plus belle des manières, happant immédiatement le spectateur. Puis, sans fioritures, les auteurs nous présentent leurs différents personnages, sachant en décrire leurs richesses tout en allant à l’essentiel et en restant constamment cohérent quant aux relations qu'ils ont les uns avec les autres. Le plus gros défaut du scénario réside dans le fait que les protagonistes sont tellement bien campés d’emblée que par la suite nous ne les verrons guère évoluer, leurs motivations restant à peu près identiques d’un bout à l’autre de l'histoire.

Nous avons donc tout d’abord cet éclaireur qui va chercher à se venger de l’homme ayant scalpé sa femme, une Indienne. James Garner (déjà habitué du genre grâce au rôle titre de la série Maverick), aussi talentueux dans le registre de la comédie (voir celles, inénarrables, dans lesquelles il formait un duo avec Doris Day) que dans celui du drame, se montre parfait dans ce rôle ambigu d’un homme dont le travail est de traquer les Indiens que par ailleurs il apprécie et dont il comprend le combat. Même s’il eut pour épouse une Indienne, il a du mal à envisager l’inverse, qu’une femme blanche ayant été violée par un Indien n’ait pas pour idée de se donner la mort ! C’est ce que pense également la majorité des habitants du fort, y compris le mari (« My horse is dead and you're back - shoulda been the other way around »), un homme torturé, tour à tour haïssable et attendrissant par certaines résurgences de dignité, très bien campé par Dennis Weaver, le comédien qui luttera contre le camion fou de Duel, le premier film de Steven Spielberg. La jeune et belle femme blonde, c’est l’une des actrices fétiches d’Ingmar Bergman, la ravissante Bibi Andersson. Son personnage, rudoyé et honni de tous côtés, revenu de tout (« They all think that any decent woman would prefer to die than live as an Apache squaw. Maybe they're right »), est également loin d'être dénué d'intérêt. Kidnappée par les Indiens, elle avait fini par s’intégrer à la tribu et à se faire à cette vie itinérante, mais elle avait ensuite été rejetée par le chef du clan après que le fils de ce dernier, le père de son enfant, s'est fait tuer par les Blancs. Revenue auprès de son mari, elle est là aussi mise au ban du fait d’avoir eu des rapports sexuels avec un "sauvage" ; les Blancs ont bien plus de mal à accepter le métissage que les Natives, beaucoup moins regardants et plus tolérants dans ce domaine. Et, lorsqu’elle retourne au camp retrouver son enfant, Ellen n’est guère mieux accueillie par la tribu qui ne lui pardonne toujours pas la mort du guerrier qui l’avait prise pour femme. Alors qu'elle est trimballée à droite à gauche, secouée psychologiquement et sans comprendre vraiment la situation des uns et des autres, sa naïveté lui fait penser que le retour des Indiens à la réserve ramènera une période pacifique, sans qu'elle puisse une seule seconde imaginer les dures conditions de vie que devront subir ceux avec qui elle a vécu quelques temps. Quant aux relations qui lient le mari et la femme, elles se révèlent aussi fortes que touchantes, le couple continuant à se respecter et même à s’aimer tout en ne s’imaginant plus pouvoir se toucher.

Même si le nom de Sidney Poitier partage le haut de l'affiche, son personnage truculent et haut en couleur - surtout par sa tenue vestimentaire - n’est en revanche pas d’un grand intérêt dramatique, quasiment de l'ordre d'un second rôle. Toller fit partie des fameux "Buffalo Soldiers" de la 10ème de Cavalerie auxquels John Ford rendit hommage au sein de son très beau Sergeant Rutledge (Le Sergent noir), le seul régiment de l’armée américaine entièrement composé de Noirs. Cet homme élégant et peu modeste a décidé de retourner dans le civil. Sauf qu’il gagne désormais sa vie en tant que maquignon et pour l’occasion en effectuant le dressage des chevaux... pour l’armée ! Son unique motivation est l’argent qu’il doit récolter une fois arrivé à bon port, toutes les jeunes recrues ayant in fine des montures obéissantes. Les auteurs n’ont pas jugé utile de faire de la couleur de sa peau un quelconque élément dramatique, ce qui renforce leur volonté de ne pas foncer tête baissée dans le manichéisme et de ne pas infliger au spectateur un quelconque ton moralisateur. Toller aurait d’ailleurs pu être interprété par un acteur blanc sans que cela ne change grand-chose au scénario. Pour finir ce passage en revue des personnages de relative importance au sein de ce western, signalons également le lieutenant de cavalerie interprété par Bill Travers, un homme d’honneur sans grand charisme, ce qui le rend finalement bien plus humain. Ce casting des plus solides réuni pour personnifier une intéressante galerie de protagonistes permet d’aborder sans lourdeur le racisme sous toutes ses formes ainsi que la notion du Bien et du Mal. Tout ce petit monde va se retrouver à devoir participer à un combat violent et sanglant d’où personne ne sortira vraiment gagnant, la victoire sur le terrain n'allant pas forcément se révéler gratifiante.

Il es cependant dommage que le faible budget du film ait abouti à rogner les moyens alloués à certains postes clés telle la photographie, assez laide lors des séquences en studio, le chef opérateur ne faisant pas non plus très attention aux éclairages et aux ombres portées (voir la séquence très carton-pâte où nos "héros" descendent de nuit une falaise en rappel). En revanche, les impressionnants paysages de l’Utah sont splendidement mis en valeur. Pour le reste, bien que sans génie, ce western s'avère captivant et efficace grâce à de nombreux morceaux de bravoure parfaitement bien gérés, réaliste mais non dénué de lyrisme (merci à Neal Hefti), musclé mais également capable de nous délivrer une certaine dose d’émotion (l'amorce de romance Garner / Andersson). Un final amer mais humble finit de rendre ce premier âpre western de Ralph Nelson bien plus attachant et nuancé que son suivant. Quant à la thématique des femmes blanches kidnappées par les Indiens, Duel at Diablo est un complément idéal à deux westerns de John Ford, La Prisonnière du désert (The Searchers) et Les Deux cavaliers (Two Rode Together).

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 7 mai 2016