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Critique de film
Le film

La Bandera

Partenariat

L'histoire

Pierre Gilieth, un criminel français ayant tué un homme dans un bar de la rue Saint-Vincent à Paris, décide de fuir la France et s'engage dans la Légion étrangère espagnole. Sans le savoir, celui-ci est suivi par Fernando Lucas, un indicateur de police tenté par la prime.

Analyse et critique

La Légion est dans l’imaginaire collectif ce refuge ultime d'anonymes au passé trouble venus se fondre dans la masse d'autres camarades d'infortune sur les fronts de guerre les plus exotiques. Cet environnement où l’on peut s’oublier et se reconstruire constitue ainsi un mythe vivace que le superbe film de Julien Duvivier contribue largement à entretenir avec cette ode à la seconde chance incarnée par l'uniforme, la camaraderie masculine et l'évasion que véhiculent les contrées inconnues parcourues. Ces éléments en apparence assez grossiers, La Bandera les transcende totalement par la grâce de la mise en scène de Duvivier et de la prestation puissante de Jean Gabin - le film les consacrant tous les deux après une première collaboration passionnante sur Maria Chapdelaine (1934) et une curiosité avec Golgotha (1935) -  qui avec ce rôle mémorable gagne définitivement ses galons de star. Il est ici Pierre Gilieth, un homme dont le scénario entoure le passé de mystère, si ce n'est l'ouverture où l'on assiste au meurtre qu'il commet rue Saint-Vincent.

L'errance et la cavale en Espagne ne nous en diront guère plus sur lui, et c'est véritablement quand il se sera engagé au sein de la Légion que nous découvrirons quelle âme torturée se dissimule sous le meurtrier. Nul besoin d'explications ou de justifications trop appuyées, ses actes et son comportement parleront pour lui. Gabin, imposant, torturé ou amoureux, passe de la force à la fragilité avec grâce et exprime tout le mélange de violence contenue et de regret qui définit son personnage. Contraint à une certaine introspection dans ce cadre isolé, Gillieth sous les traits de Gabin incarne idéalement la figure du paria selon Pierre Mac Orlan ici adapté. Tout comme dans Le Quai des brumes (1938), autre grande adaptation de Mac Orlan, Gabin symbolise ce mélange de force et de vulnérabilité ne s’épanouissant que dans l’ailleurs, géographique comme mental, dans un cœur enfin apaisé. Grâce à lui, tous les autres personnages caricaturaux (Annabella en amoureuse exotique peinturlurée en prostituée arabe mais qui garde son aura fascinante...) s’éclairent d'un jour plus authentique et chaleureux, ce que soulignent l'excellente prestation de Raymond Aimos, diablement attachant en soldat Mulot, ou un magistral Pierre Renoir parfait de droiture et de charisme en Capitaine Weller.

Duvivier adapte parfaitement sa mise en scène au cheminement intérieur de son héros. La réalisation baigne entre héritage du muet avec la très expressive séquence d'ouverture (mais aussi l'ampleur visuelle, avec ce mouvement de caméra dévoilant des hauteurs puis une ruelle parisienne de studio à l'esthétique stylisée et volontairement factice) et une modernité percutante. Tant que Gabin se cherche et ne sait pas où il va, Duvivier enchaîne les prouesses visuelles marquées, que ce soit les accélérés lorsque Gabin affamé fuit la police dans Barcelone, un arrière-plan remplaçant le décor par une projection du traumatisme d'ouverture pour figurer les cauchemars qui l'assaillent, ou encore une séquence de démence aux cadrages chaotiques. Le réalisateur apporte une épure et une simplicité au fur et à mesure que l'on se fond dans le cadre de cette unité de légionnaires. L'ensemble devient plus apaisé et immersif quand la paix intérieure gagne Gabin (même si la recherche esthétique est toujours là, voir les splendides scènes romantiques entre Gabin et Annabela presque oniriques et magnifiées par la photo de Jules Krüger), et Duvivier privilégie le quotidien finalement plus laborieux que réellement guerrier de nos soldats. Le réalisateur réitère une imagerie déjà déployée dans Les Cinq gentlemen maudits (1931), mais en partie délestée de son exotisme (qui nourrissent les scènes en intérieur) pour privilégier une certaine esthétique documentaire mettant magnifiquement en valeur les décors désertiques et rocheux brûlés par le soleil.

C’est un choix directement repris de Pierre Mac Orlan, qui s’était inspiré de ses propres reportages sur la Légion et de son expérience au sein de l'armée française. Cette rigueur et cette justesse se prolongent donc dans la description des rapports qui lient ces hommes. Si bien captivés désormais, les passages obligés s'avèrent donc soudain chargés d'émotion avec la transformation au combat du jusque-là sournois Robert Le Vigan et l'hommage guerrier final à Gabin, fort touchant dans sa solennité militaire. Un chef-d’œuvre qui marque une première apogée de la collaboration Gabin / Duvivier, bientôt suivi par La Belle Équipe (1936)  et Pépé le Moko (1937).

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 17 octobre 2015