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Critique de film
Le film

L'Usure du temps

(Shoot the Moon)

L'histoire

George Dunlap (Albert Finney) est un écrivain à succès. Il est sur le point de se rendre à une cérémonie de remises de prix où il a de grandes chances d’être récompensé. Depuis quinze ans, il est marié à Faith (Diane Keaton) avec qui il a eu pas moins de quatre filles. Alors qu’à l’étage de leur vaste demeure Faith se prépare pour cette importante soirée, entourée du braillement intempestif de ses quatre enfants, Georges, nerveusement en pleurs, passe un coup de téléphone à sa maîtresse. Malheureusement, sa fille aînée (Dana Hill) surprend la conversation, ce qui va durablement la perturber ; et pourtant, cela fait longtemps qu’elle sent que ses parents ne s’entendent plus. Après une violente dispute, George est sommé par Faith de partir, sa valise ayant même été bouclée par ses soins. Furieux que son épouse ait découvert sa double vie, il se rend chez son amante (Karen Allen) et entame une procédure de divorce. Quant à Faith, elle tombe sous le charme de Frank (Peter Weller), l’ouvrier qu’elle a embauché pour construire un cours de tennis sur sa propriété. N’ayant pas oublié avoir été follement amoureux l’un de l’autre, George et Faith ont du mal à faire le deuil de leur relation, ce qui provoque parfois de violentes retrouvailles ; ce n’est pas facile non plus pour les enfants pris entre deux feux...

Analyse et critique

Shoot the Moon, œuvre discrète et intime sur une rupture et ses conséquences sur les membres de la famille impactée, serait le film préféré de son réalisateur ; il est néanmoins aujourd’hui totalement oublié dans nos contrées après avoir pourtant été sélectionné au Festival de Cannes 1982 puis nominé pour les Golden Globes l’année suivante. Il s’agit du quatrième long métrage d’Alan Parker après Bugsy Malone puis les célèbres Midnight Express et Fame. Dans les années 80, le cinéaste anglais, qui a commencé sa carrière professionnelle dans la publicité, est adulé par une certaine frange de la critique "populaire" alors que celle dite "plus sérieuse" ne perd pas une occasion de le vilipender, son passé de publicitaire lui collant bien trop à la peau. Le même cas de figure s’est d’ailleurs répété pour Ridley Scott qui a mis un certain temps à se faire accepter, contrairement à son compatriote qui restera toujours plus ou moins méprisé par certains journalistes. Dans le même temps, la jeune génération ovationne non seulement les deux films cités précédemment mais continuera également à porter aux nues son adaptation de Pink Floyd - The Wall puis, avec néanmoins un enthousiasme amoindri, Birdy, Angel Heart et Mississippi Burning - les deux derniers restent encore aujourd’hui d’une redoutable efficacité et constituent peut-être le sommet de sa carrière. Après le jubilatoire The Commitments en 1991, alors qu’il faisait encore illusion la décennie précédente, le réalisateur ne trouvera non seulement presque plus aucun soutien auprès de la presse mais le public de son côté ne le suivra plus vraiment, désertant les salles où seront diffusés les films de sa dernière partie de carrière. Et pour cause, ils se révèleront tous plus ou moins médiocres. Probablement conscient de ne plus arriver à retrouver le souffle de ses débuts, Alan Parker ne tournera plus rien après 2003.

Shoot the Moon, s’il avait à l’époque de sa sortie touché au cœur une majorité de ses spectateurs, et s’il continuera surement à opérer de même pour certains autres qui le découvriront aujourd’hui, ne devrait cependant pas susciter autant d’émotion qu’autrefois par le simple fait que le sujet a depuis été abordé à maintes reprises et avec plus de réussite, plus de justesse. La faute à qui ? Probablement en premier lieu au scénariste Bo Goldman qui, adaptant son propre roman, ne nous propose qu’une suite de saynètes plutôt banales et ayant du mal à décoller en lieu et place d’un scénario bien charpenté et efficacement écrit. Bo Goldman aura d’ailleurs été un scénariste à l’image du film, très inégal, capable du meilleur (Vol au-dessus d’un nid de coucou de Milos Forman, The Rose de Mark Rydell) comme du pire (Le Temps d’un week-end, l’horripilant remake de Parfum de femme de Dino Risi par Martin Brest). Cela n’aurait pas été gênant si la réalisation avait été plus rigoureuse dans la mise en place de la montée dramatique et si Alan Parker avait réussi à nous rendre ses personnages plus attachants ; ce qui n’est pas forcément le cas, malgré les très belles prestations du couple interprété par Diane Keaton et Albert Finney ainsi que de tous les enfants, tout les quatre étonnants de naturel. Il aurait aussi fallu que les nouveaux compagnons soient moins sacrifiés et aient été dessinés avec plus de subtilité, que ce soit la femme émancipée (Karen Allen, la fiancée d’Indiana Jones) ou le gentil ouvrier (Peter Weller, futur Robocop). La rupture du couple étant perçue via différents point de vue, cet état de fait casse également l’harmonie qu’aurait pu avoir ce film si par exemple Alan Parker s’était contenté d’un seul regard, celui des enfants par exemple, d’autant que ces derniers sont tous décrits avec une belle sensibilité. Mais, tout comme les "séquences" du roman choisies pour être intégrées au film, certaines idées de mise en scène ne s’avèrent pas toujours très heureuses.

Prenons par exemple cette séquence qui débute le film. Pourquoi s’appesantir autant sur le braillement des enfants durant quelques interminables minutes ? Etait-il besoin de rendre ce brouhaha aussi pénible pour le spectateur que pour le personnage joué par Albert Finney, dans le seul but faire comprendre le phénomène de saturation que ce dernier ressent et vit très mal au quotidien ? Pourquoi ce trop long plan fixe sur Don’t play with me des Rolling Stones pour faire appréhender la gêne de Diane Keaton, les hésitations et la maladresse qui en découlent lorsqu’elle se retrouve face à Peter Weller lors de leur premier verre pris ensemble dans le salon de la femme ? Probablement par une volonté d’immersion du spectateur au plus profond de ce drame de la vie quotidienne ; sauf qu'en l'occurrence cela ne fonctionne pas tout le temps. A mon humble avis, le film aurait au contraire gagné à être raccourci d’un bon quart de sa durée. Pourquoi avoir choisi comme accompagnement musical un morceau de piano maladroitement joué par un débutant ? Si cette idée peut évoquer au début une certaine mélancolie liée au monde de l’enfance et au bonheur passé, le résultat finit à force par faire un peu mal aux oreilles plutôt que de nous émouvoir. Et puis comment expliquer ces ruptures de ton totalement incongrues qui caractérisent la séquence du restaurant (finalement plus gênante qu’amusante) et, plus encore, cette longue scène finale qui nous met finalement bien plus mal à l’aise vis-à-vis les auteurs que vis-à-vis de leurs personnages. Comme si Alan Parker, un peu trop timoré jusque-là, bridé par sa propre volonté de sobriété (afin de prendre à rebours les critiques ?), avait eu envie de craquer lui aussi et de nous rappeler qu’il savait également filmer des séquences mouvementées et violentes ! Il s’agit évidemment d’un procès d’intention mais ceci étant, cet ensemble ne raccorde pas vraiment avec tout ce qui a précédé. Car oui, un divorce peut avoir des conséquences dramatiques voire destructrices, mais nous l’asséner de la sorte ne plaide guère en faveur d’un film jusque-là plutôt bien tenu.

Difficile après ce climax fortement exagéré de nous remémorer tous les bons moments qui l'ont précédé. Car contrairement à ce que vous auriez pu penser à la lecture de ces quelques lignes, le film d’Alan Parker n’en est pas dépourvu ; souvent tous un peu trop longuement étirés mais pourtant bel et bien présents ! Malgré leurs diverses maladresses, les auteurs nous livrent un film assez juste et lucide sans nécessairement recourir au pathos. Ils nous font parfaitement appréhender les conséquences psychologiques induites par un divorce non seulement pour le couple mais pour ceux qui les entourent, enfants, parents ou amis, et nous font bien ressentir la confusion des sentiments qui s’instaure (solitude, nostalgie, jalousie, rancune, souffrance, colère, déprime...) qui peut aller jusqu’à occasionner des réactions totalement disproportionnées ou de la violence la plus débridée. On arrive à être assez ému par cette usure du temps qui met autant à mal la cellule familiale alors que ses membres se rendent compte un peu tard qu’ils s’aimaient encore (très jolies séquences de complicité qui renait le temps de brèves rencontres, alors que Georges vient récupérer ses livres par exemple), par les difficultés qu’ont Georges et Faith à accepter les nouvelles relations amoureuses de leurs ex-conjoints, par un Albert Finney désarmé et pathétique qui aurait bien voulu tout effacer pour revenir en arrière, par une Dana Hill (morte prématurément à cause du diabète) constamment juste, au sein de la plus belle séquence du film, celle où elle se retrouve dans les bras de son père au bord de la mer en pleine nuit...

Nous aurions certes aimé pouvoir éprouver plus d'empathie pour tout ce petit monde qui se déchire alors qu’il continue à s’aimer ; cependant, comme nous l'évoquions précédemment, malgré le fait que l'impression d'ensemble soit un peu décevante, le mélo d’Alan Parker n’est pas dénué de qualités et continuera probablement à retourner les sangs de certains spectateurs ayant vécu de telles situations. Et puis, au sein d’une photographie très raffinée, voir jouer ensemble d’aussi grands comédiens que Diane Keaton et Albert Finney est un plaisir qui ne se refuse pas même s’ils furent encore plus convaincants chez d’autres réalisateurs.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : splendor films

DATE DE SORTIE : 23 decembre 2015

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Par Erick Maurel - le 22 décembre 2015