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Critique de film
Le film

L'Oncle de Brooklyn

(Lo zio di Brooklyn)

Partenariat

L'histoire

Le clan Gemelly (réunissant le patriarche Gaetano, ses trois fils et son neveu) vit misérablement dans un coin non moins misérable de la banlieue d’une Palerme étrange... Uniquement peuplée d’hommes - les femmes semblent en avoir disparu ! - la capitale sicilienne vit sous la coupe de chefs mafieux parmi lesquels se distinguent Don Masino ou bien encore deux nains anonymes... Aussi petits par la taille que grands par le pouvoir, ces importants capi imposent un jour aux Gemelly de donner refuge à un vieillard décharné et mutique. L’irruption de cet Oncle de Brooklyn donnera à l’existence des Gemelly, déjà pour le moins singulière, un tour définitivement surréaliste...

Analyse et critique

« Ce film sera un chef-d’œuvre ou une vraie catastrophe. Mais il n’y pas de voie intermédiaire possible. » (1)

Transformer la laideur matérielle et la fange morale en or cinématographique : telle est l’alchimie d’essence baudelairienne magistralement pratiquée par Daniele Ciprì et Franco Maresco avec L’Oncle de Brooklyn en 1995. Une forme de magie esthétique dont témoignent les images liminaires du premier des longs métrages co-réalisés par ce couple artistique (2) : représentant une réalité a priori répulsive, ces plans initiaux installent d’emblée le spectateur dans un cadre formel transfigurant leur horreur potentielle...


La paire de cinéastes choisit en effet d’ouvrir L’Oncle de Brooklyn en montrant, en un plan rapproché, un homme défiguré (congénitalement ? ou à la suite d’un accident ?) porter la main à son orbite droite, puis entreprendre de fouiller celle-ci pour en extraire avec méthode le globe oculaire s’y trouvant. Si l’énucléation ne s’avèrera finalement qu’une manière de simulacre - c’est de verre qu’est fait l’œil ôté par le comédien, quant à lui borgne -, la scène aura néanmoins imposé au public la fugitive mais dérangeante possibilité d’assister à une cruelle automutilation... À peine soulagé, le spectateur devra bientôt se confronter à une autre forme d’outrage : cette fois-ci aux bonnes mœurs. La séquence suivante expose très explicitement - le plan moyen succédant à un cadrage d’abord large ne laissant planer aucune doute... - un homme en train de besogner une ânesse ! Tandis que l’individu (Totò, l’un des frères Gemelly) va et vient longuement dans l’arrière-train de l’équidé, un second personnage se tient stoïquement à l’avant de l’animal. Il s’agit d’un vieillard, d’allure aussi misérable que l’homme en train de copuler avec l’ânesse. Apparemment indifférent aux menées de Totò, le vieux ne sortira de son silence que pour exiger de celui-ci qu’il s’acquitte du prix de ce qui s’avèrera une passe zoophile, révélant de la sorte qu’il prostitue la bête...

Indéniablement dérangeantes, voire proprement choquantes, ces transgressions corporelle et éthique sont l’une comme l’autre photographiées avec un soin formel extrême (3) : à l’art (pictural) de la composition du cadre répond celui, pareillement convaincant, d’un noir et blanc splendidement nuancé. Et se définit ainsi à l’orée de L’Oncle de Brooklyn un programme esthétique auquel ses auteurs ne dérogeront jamais : appliquer à "l'mmonde" un traitement plastiquement superbe.

En traitant, par exemple, de manière à la fois fordienne (4) et kubrickienne (5) l’errance suburbaine d’un obsédé sexuel ! Extraordinaire séquence, en effet, que celle retraçant le retour dans l’antre familiale - un sombre et vétuste appartement de la banlieue palermitaine - de l’un des membres de la fratrie Gemelly, un pervers adipeux, parti voir un film pornographique. (6) Aussi obscène que la séquence de coït zoophile - le célibataire frustré ne cesse d’éructer de sa voix grasse son désir pressant d’une fellation en l’accompagnant de force gestes -, la progression du personnage à travers la ville donne lieu à une succession de plans spectaculaires et à l’étrange beauté. D’une ampleur panoramique faisant écho à celle des paysages de l’Ouest américain photographiés par John Ford, ces images inscrivent en outre le demi-abruti qu’est le frère Gemelly dans un décor aux lisières du fantastique. Ou bien encore de la science-fiction (7) : l’obsédé longe de grands ensembles apparemment désertés ou bien traverse des friches industrielles semblant témoigner d’un bombardement. Se dessine ainsi un paysage urbain aux allures dystopiques, sorte de décalque dégénéré de notre décor quotidien, rappelant en cela celui au sein duquel Stanley Kubrick faisait évoluer Alex et sa bande dans Orange mécanique (1971).

Ce même parti pris de sublimation commande aux représentations d’anatomies imparfaites émaillant, de bout en bout, L’Oncle de Brooklyn. Les unes sont grasses et flasques, les autres asséchées par le vieillissement ou bien encore contrefaites par le handicap. Au visage cyclopéen sous le patronage tératoïde duquel se range le film répondront ainsi les corps pareillement monstrueux d’une paire de vieillards nains. Grotesque au regard des canons esthétiques classiques - leurs membres atrophiés se greffent à un tronc anormalement bombé, surmonté de têtes bizarrement aplaties - le duo revêt pourtant sous l’œil des cinéastes une singulière élégance. Celle-ci s’attache tant aux stricts costumes noirs imperturbablement arborés par les nabots qu’au hiératisme majestueux de la prise de vue. La sophistication du cadrage comme du noir et blanc donnent lieu à des sortes de tableaux vivants conférant aux lutins claudicants une noblesse certes atypique mais aussi certaine... Y compris lorsque l’un d’entre eux voit son corps régulièrement secoué d’un rôt bruyant, qui plus est souligné par un geste automatique et absurde de la main ; le tout formant une manière de  "trouble/toc" digestif plaçant in fine le nain sous le signe du bas corporel.


Car si le corps humain montré par L’Oncle de Brooklyn est physiquement rien moins que beau, il est aussi a priori repoussant tant par les pulsions dont il est le siège - ainsi qu’on l’a déjà vu - que par les (très) basses fonctions auxquelles Daniele Ciprì et Franco Maresco le vouent. Bruits de renvois et de flatulences, faisant eux-mêmes suite aux gargouillis humides de personnages bouffant ou s’étranglant, constituent autant de notes (8) d’une symphonie scabreusement organique. Cette dernière connaît son acmé lors des scènes - énigmatiques... - consacrées à un obèse anonyme vêtu de son seul slip, tapi dans le secret d’une cave où il passe son temps à bâfrer, picoler et péter, se contentant d’émettre un rituel « Certainement » en guise de salut à chacun de ses (nombreux) gaz. Véritable corps-orchestre, le personnage compose une bande-son littéralement inouïe à laquelle s’adjoignent les vociférations canines de la meute de bâtards encerclant la table de l’outremangeur... Possiblement cauchemardesque, cette représentation de l’humanité unidimensionnellement réduite à ses intestins s’impose en réalité par sa paradoxale beauté. Hommes et bêtes sont disposés dans le cadre - pourtant sordide - de manière mûrement pensée (9), créant une harmonie plastique que vient couronner un éclairage en clair-obscur à la tonalité caravagesque.


Et tel l’auteur du Repas d’Emmaüs, c’est avec les outils habituellement réservés à l’exaltation de la perfection que Daniele Ciprì et Franco Maresco mettent en images cinématographiques les franges les plus basses - physiques, morales, sociales - de la condition non pas seulement sicilienne mais plus largement humaine. Chez ceux des spectateurs qui accepteront d’épouser le point de vue ainsi proposé par les cinéastes, se fera alors jour une forme d’empathie pour ce qui (en temps normal) ne lui inspire sans doute que répulsion et rejet. Car, à sa manière certes singulière (10), L’Oncle de Brooklyn fait radicalement œuvre idéologique en révélant la possible beauté de "l'affreux" et en suggérant la grandeur de "l'indigne". Et c’est donc un trésor non seulement cinéphile mais aussi politique que constitue ce plus que précieux Oncle de Brooklyn.

(1) Déclaration de Luca Bigazzi, directeur de la photographie de L’Oncle de Brooklyn, prononcée pendant le tournage et reproduite dans le dossier de presse du film édité par E.D.Distribution. Les autres citations, de même que les informations, figurant dans ces notes infrapaginales sont elles aussi extraites du même dossier de presse.
(2) Formé en 1986, ce duo de cinéastes a réalisé hormis L’Oncle de Brooklyn deux autres longs métrages : Totò qui vécut deux fois (1998), édité en DVD par E.D.Distribution, et Le Retour de Cagliostro (2003). On leur doit aussi des documentaires et de très nombreux courts métrages.
(3) Sans doute Daniele Ciprì joue-t-il un rôle important en la matière. Si celui-ci déclare que pour L’Oncle de Brooklyn, « [i]l n’y a jamais de division des tâches. On travaille ensemble, que ce soit pour la photo, l’écriture ou la mise en scène… », Franco Maresco précise que « Daniele a de plus grandes compétences techniques. » Fils de photographe, Daniele Ciprì s’est en effet formé au métier de caméraman dans la coopérative culturelle palermitaine fondée en 1986 par Franco Maresco. Depuis sa séparation artistique d’avec ce dernier, Daniele Ciprì exerce l’activité de directeur de la photographie. Il a notamment assuré l’image du splendide Vincere (2009) de Marco Bellochio. Ce dernier tenant « Ciprì et Maresco [pour] des génies […] "malades" et visionnaires, profondément originaux. » On doit aussi à Daniele Ciprì la photographie du récent Salvo (2013), récompensé à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2013. Enfin, Ciprì a réalié en solo Mon père va me tuer (È stato il figlio, 2012) avec Toni Servillo dans le rôle principal.
(4) Daniele Ciprì déclare ainsi : « Les réalisateurs qui m’ont le plus influencé... John Ford, je l’aime depuis toujours. » Quant à Franco Maresco, il place aussi le réalisateur de La Prisonnière du désert (1956) parmi ses « premiers grands amours » cinéphiles.
(5) Stanley Kubrick, l’autre figure tutélaire du panthéon filmique de Daniele Ciprì.
(6) Une manière de rendre hommage à un genre que Daniele Ciprì et Franco Maresco inscrivent aussi à leur patrimoine cinématographique ? Le premier des deux déclare en effet : « Même le cinéma pornographique nous a influencés. C’est intéressant, ça nous a beaucoup appris.
»
(7) Un autre genre cinématographique apprécié, notamment, par Daniele Ciprì affirmant qu'il est : « un passionné de science-fiction des années 50. »
(8) Et lorsque la bande-son ne donne pas à entendre directement le pet ou le rôt, le dialogue volontiers scatologique prend le relais, évoquant crûment le fait de "chier" ou de "pisser"...
(9) Parti pris créatif fièrement revendiqué par Franco Maresco quand il déclare : « Le cadrage est le fruit d’une longue réflexion, rien n’est laissé au hasard. »
(10) Mais pas isolée. La démarche cinématographique des siciliens Ciprì et Maresco fait en effet irrésistiblement écho à celle, dramatique, d’une autre native de l’île, Emma Dante. Cette auteure d’une œuvre théâtrale internationalement reconnue explore avec le même iconoclasme esthétique et idéologique les "bas-fonds" de la société sicilienne.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR: ED DISTRIBUTION

DATE DE SORTIE : 3 juillet 2013

La Page du distributeur

Entretien avec Cipri et Maresco

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 28 juin 2013