Menu
Critique de film
Le film

L'Odyssée du Hindenburg

(The Hindenburg)

L'histoire

1937 en Allemagne nazie. Le dirigeable Zeppelin "Le Hindenburg" est la fierté du régime, véritable vitrine et outil de propagande de sa toute-puissance technologique. Le ballon s’apprête à quitter Francfort et traverser l’Atlantique pour atteindre le New Jersey en Amérique. Des lettres anonymes font craindre qu’une bombe soit placée dans l’engin qui devra exploser lors de son survol de New York. Devant ces craintes de sabotage, un militaire de la Luftwaffe, le colonel Ritter (George C. Scott), est désigné pour en assurer la sécurité et mettre fin aux agissements d’éventuels terroristes. Malgré sa haine des nazis, il va accepter cette mission, surtout pour protéger la centaine de passagers se trouvant à bord dont une comtesse déchue (Anne Bancroft), un comique, un couple de musiciens, deux joueurs professionnels... Il est aidé dans sa surveillance par un homme de la Gestapo sans aucun scrupules, Martin Vogel (Roy Thinnes).


Analyse et critique

A l’instar de Richard Fleischer, Robert Wise fut un cinéaste quelque peu méprisé par la critique française voici quelques années, principalement en raison notamment de son éclectisme qui selon ses détracteurs aurait été une raison suffisante pour ne pas en faire un "auteur". Nous ne nous appesantirons pas sur ce débat stérile qui semble heureusement aujourd’hui révolu, les deux réalisateurs ayant été très justement réévalués. L’énumération des titres ci-après devrait entériner le fait que Wise se révèle au contraire un grand cinéaste, artisan ou auteur, peu importe ! Chef monteur d’Orson Welles pour Citizen Kane et La Splendeur des Amberson, Robert Wise devient metteur en scène en 1944. C’est Val Lewton qui lui met le pied à l’étrier en lui proposant de remplacer au pied levé Günther Von Fritsch sur La Malédiction des hommes-chats. Il tourne ensuite pendant quatre ans quelques films à budget réduit avant de commencer à poser quelques jalons du cinéma à l'intérieur de différents genre, à commencer par le "film de boxe" et la science-fiction avec respectivement Nous avons gagné ce soir (The Set-Up) et Le Jour où la Terre s'arrêta (The Day the Earth Stood Still). Il œuvra également avec talent dans le domaine du western - La Loi de la prairie (Tribute to a Bad Man), du drame psychologique - Je veux vivre (I Want to Live) -, du film de guerre - L’Odyssée du sous-marin Nerka (Run Silent, Run Deep) - et du film noir - Le Coup de l’escalier (Odds Against Tomorrow. Ses autres films les plus célèbres seront réalisés surtout dans les années 60 avec les inusables West Side Story, La Maison du diable (The Haunting), La Mélodie du bonheur (The Sound of Music) ou encore La Canonnière du Yang-Tsé (The Sand Peebles).



La décennie suivante sera à la fois moins prolifique et moins réputée ; elle comporte pourtant également sa petite flopée de belles réussites à commencer par le remarquable Mystère Andromède (The Andromeda Strain) dans le domaine de la SF, Audrey Rose dans celui du film d’épouvante, Star Trek, qui reste toujours à ce jour le meilleur long métrage de la franchise, et enfin le titre qui nous concerne ici, L’Odyssée du Hindenburg, un film catastrophe assez atypique du fait de se baser sur un événement historique réel, un accident dont on a jamais réellement connu la cause (accident ou sabotage ?) : l’embrasement en 1937 du dirigeable Zeppelin, étendard du régime nazi, à son arrivée sur le territoire américain. Deux des trois scénaristes du film de Wise récidiveront deux ans après avec un autre film catastrophe plutôt original, mélangeant aux éléments constitutifs du genre - pour ne pas dire clichés - ceux du thriller pour le tout aussi bon Toboggan de la mort (Rollercoaster) de James Goldstone. Mais revenons-en à notre dirigeable géant que les équipes techniques et artistiques de la Universal ont parfaitement bien reconstitué, aussi bien concernant l’extérieur que les intérieurs - parait-il d’après les photos d’archives et les  témoins de l’époque - très proches visuellement de ce que l’on pouvait trouver dans le véritable Hindenburg. Si l’on pouvait raisonnablement penser que les effets spéciaux de quarante ans d’âge auraient vieilli, il n’en est finalement rien : les plans où l’on voit le ballon colossal survoler terres et mers sont magnifiques, surtout qu’ils sont soutenus par un score ample de David Shire et une admirable photographie de Robert Surtees. Quant à la reconstitution du "ventre de la bête", elle est d’une méticulosité et d’une profusion de détails qui font toujours leur effet. On n’oubliera pas de si tôt ce "dinosaure volant" à l’armature en métal recouverte d’une simple toile, l’alchimie décors / cadrages donnant un aspect très graphique et géométrique au film.



La direction artistique se révèle donc d’une grande minutie, tout comme la mise en scène de Robert Wise ; on mentionnera comme de coutume avec ce cinéaste la précision de ses cadrages et la quasi-perfection d’un montage parvenant à une sorte de petit miracle lors de la séquence de la catastrophe. A savoir que, comme le Titanic, le Hindenburg ayant véritablement "sombré", on ne trouvera pas de spoiler ni de révélations surprenantes lorsque j’écris que le dernier quart d’heure est consacré à l’embrasement du dirigeable jusqu’à son écrasement au sol, sa litanie de morts et sa soixantaine de survivants. Après un plan de l’explosion au trucage quasi-surréaliste, le film passe en noir et blanc afin que les images d’archives s’intègrent parfaitement avec celles tournées en 1975. Autant dire que le résultat est étonnant, on ne sait parfois pas reconnaitre les unes des autres, les quelques plans fixes renforçant encore la puissance de l’ensemble. On savait que Robert Wise avait toujours été très attentif au montage (ceux de ses deux classiques de la comédie musicale - West Side Story et The Sound of Music - sont époustouflants), cette séquence finale est ainsi une nouvelle preuve de son génie en matière de découpage. Une prouesse technique qui démontre le savoir-faire du réalisateur qui nous offrira également quelques scènes de suspense d’une redoutable efficacité, comme celle de la réparation d’une déchirure dans la toile du Hindenburg ou d’autres plus poétiques comme celle du St Elmo’s Fire s’invitant dans toutes les parties du dirigeable.


En 1937, le Zeppelin Hindenburg fut le symbole de la toute-puissance technologique de l'Allemagne nazie, une vitrine et un instrument de propagande à la gloire de la supériorité du régime du Troisième Reich que les autorités allemandes firent voyager jusqu’aux USA, leur premier fournisseur en hydrogène. C’était d’ailleurs assez paradoxal puisque la plupart des "cadres" de la société Zeppelin n’étaient franchement pas très enthousiastes vis-à-vis du régime établi par Hitler, très loin de faire partie de ses supporters. Les trois auteurs se serviront avec habileté de ce passionnant et dramatique contexte historique, de ce background politique et économique de l’époque, pour enrichir leur scénario, dépeignant les relations Allemagne-USA, les comportements et les réactions des citoyens allemands face à la montée du nazisme, aussi bien ceux à la solde du régime dictatorial qui se met en place que les opposants (certains hauts gradés commencent à se remettre en question, à vouloir même fuir le pays). Ce sera le cas du personnage principal du film, subtilement caractérisé et fabuleusement interprété par George C. Scott : un officier de l’armée allemande opposé à Hitler, désabusé de la situation politique de son pays sans néanmoins pouvoir exprimer ses sentiments ; un personnage complexe, tiraillé entre son devoir et ses aspirations ; un colonel de la Luftwaffe que l’on charge de s’occuper de la sécurité du dirigeable durant sa traversée de l’Atlantique, devant dans le même temps enquêter pour découvrir parmi une dizaine de potentiels coupables l’identité du probable terroriste... qui n’en sera d’ailleurs pas vraiment un sans que je ne vous en dise plus, préférant vous laisser sur ce petit mystère qui fait d'ailleurs partie des qualités humaines du film !



Alors certes, de nombreux autres personnages n’ont pas grande utilité (celui par exemple de la comtesse déchue interprétée par Anne Bancroft, ceux des deux joueurs professionnels...) mais d’autres ont leur intérêt comme la famille juive fuyant le régime, le comique et le couple d’artistes peu en phase avec le nazisme. Que ces derniers soient richement brossés ou non, le casting est tellement réussi et les comédiens tellement bien dirigés que nous ne nous offusquerons pas plus que cela des clichés inhérents au genre que représente entre autres une galerie de personnages pour beaucoup écrits à la hache. Parmi toute cette belle flopée d’acteurs, outre Gig Young, Burgess Meredith ou Charles Durning, on attribuera des mentions spéciales à George C. Scott - aussi inoubliable ici qu’en Général Patton dans un registre presque à l’opposé, son officier de la Luftwaffe dans le film de Wise étant tout sauf une grande gueule - mais aussi Roy Thinnes (le David Vincent de la série Les Envahisseurs) dans le rôle de l’homme de la Gestapo, et surtout l’excellent William Atherton qui jouait déjà le coéquipier de George C. Scott dans le chef-d’œuvre de Richard Fleischer, Les Flics ne dorment pas la nuit (The New Centurions). Tout ce petit monde évolue dans un espace très confiné, ce qui n’a jamais gêné Robert Wise ; il suffit de revoir l’optimisation des décors du sous-marin de Run Silent, Run Deep ou celui du vaisseau spatial de Star Trek.



Le film se termine par une archive radio, celle d’un journaliste effrayé et en pleurs qui assiste et commente en direct la catastrophe : une superbe idée, fortement émouvante. Dans la réalité, cette tragédie mettra fin à l’exploitation des dirigeables en tant que moyens de transport, l'hydrogène s'avérant un produit bien trop inflammable et dangereux. L'Odyssée du Hindenburg est donc un film très maitrisé qui bénéficia d’un énorme budget - qui se voit à l’écran - mais qui rentra tout juste dans ses frais. Aujourd’hui encore, contrairement à des classiques du genre comme La Tour infernale de John Guillermin ou L’Aventure du Poséidon de Ronald Neame, il reste peu apprécié, ce qui à mon avis est grandement immérité d’autant que je le considère comme un mélange tout à fait harmonieux de fresque historique, de film catastrophe et de film d'espionnage teinté de politique. Profitons de son édition en Blu-ray pour donner une seconde chance à ce film pétri d'humanité, dont on a beau connaitre la fin mais qui nous aura tenu en haleine tout du long.



En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 19 décembre 2017