Menu
Critique de film
Le film

L'Insoumise

(Jezebel)

Partenariat

L'histoire

La Nouvelle Orléans, 1852. Julie, fille de bonne famille, fait tourner les têtes et les cœurs. Après avoir fréquenté Buck Cantrell, dandy mondain, elle s’apprête à épouser Preston Dillard banquier réfléchi et progressiste. Une fête est donnée en l’honneur de Julie, elle y arrive en retard et en habit de cheval, sans prendre le soin de se changer…

Analyse et critique

En 1936, Bette Davis (qui avait déjà été suspendue par Jack Warner en 1934 pour avoir refusé un petit rôle dans un serial), mécontente de son traitement par le studio, prend 6 semaines de congés sans salaire. Elle impose à son retour des conditions inacceptables en cette période de réductions budgétaires et devant le refus de la Warner de céder à ses exigences, part en Angleterre pour y tourner un film. Le studio lui intente un procès qu’elle perd.

C’est pourtant bien dans un geste de conciliation que la Warner achète en janvier 1937 les droits de Jezebel pièce de Owen Davis que Bette Davis rêvait d’interpréter. Huit mois plus tard, devant les difficultés rencontrées par les scénaristes pour réaliser l’adaptation, Jack Warner se décide à faire appel à William Wyler (sous contrat non exclusif avec Samuel Goldwyn) qui, outre ses compétences reconnues de réalisateur, était considéré comme un "script doctor" de talent. Par un bienheureux hasard, John Huston, qui venait de monter sur les planches à Chicago, habitait temporairement chez William Wyler. En lui faisant part de son travail sur le script de Jezebel, Wyler trouve en Huston un excellent partenaire d’écriture et quinze jours après Wyler, Huston est engagé à la Warner en tant que scénariste. Jack Warner obtient du producteur Walter Wanger la participation au film de Henry Fonda et le tournage débute en octobre.

Wyler n’étant pas "la propriété" du studio ne peut pas être trop bousculé mais Hal Wallis (remplaçant de Zanuck après son départ du studio en avril 1933) commence rapidement à fulminer. Dans une note que lui envoie le régisseur de plateau Robert Fellows le 24 novembre Wallis lit : "Jusqu’à présent Wyler n’a tourné qu’à peine deux pages de script par jour en vingt cinq jours… Je crois que personne ne se rend compte à quel point M.Wyler est lent…" Alors que la politique des studios (et particulièrement celle de la WB) est plutôt "productiviste" voir Wyler refaire 57 fois la même prise fait enrager Wallis : "Wyler a tourné 16 prises d’un plan général alors que la première était excellente et que la scène doit de toutes façons être principalement traitée en gros plan. Qu’est ce qu’il lui prend, est-ce qu’il est complètement timbré ?".

Le plan de travail initial de sept semaines est dépassé d’un mois, et le budget d’un peu moins de 800 000 dollars dépasse finalement le million. Les rancoeurs s’effaceront devant le succès critique remporté par le film : Bette Davis y gagnera son second Oscar et Fay Bainter celui du meilleur second rôle. L’Oscar du meilleur film pour lequel Jezebel est sélectionné sera finalement attribué a Vous ne l’emporterez pas avec vous de Frank Capra.

Si on peut trouver l’appellation de "faiseur de talent sans grand génie personnel" appliquée parfois à Wyler quelque peu réductrice, force est de constater que Jezebel est tout entier voué à faire resplendir la star maison Warner. Cette époque (les années 30), généralement peu chérie des cinéphiles contemporains, est marquée par la naissance du code "Hays" (code de censure destiné à bannir du cinéma américain un certain nombre de thèmes et d’éléments jugés immoraux) et par la crise qui frappa le pays, mettant à mal le système économique des studios. L’heure est aux économies, à l’efficacité, le réalisateur est un ouvrier parmi d’autres et la mise en scène même prend une tournure purement utilitaire. Wyler impose pourtant ses vues et, finalement dans l’intérêt même du studio, offre à Bette Davis un somptueux écrin.

Tiré d’une pièce à l’argument plutôt commun (le sud d’avant la guerre de sécession, une histoire d’amour somme toute bien ordinaire), Jezebel est avant tout l’histoire de la fin d’un monde. Le sud, vieillissant et sclérosé, se meurt. On y règle encore les "affaires d’honneur" dans un champs à l’aube et au pistolet, et les jeunes filles non mariées ne peuvent aller au bal en portant une autre couleur que du blanc. Cette aristocratie décadente, ancrée dans de trop anciennes traditions, ne sent pas venir le vent du changement, elle finira emportée dans le souffle pestilentiel de ses marais croupissants. Avec elle, Julie, l'insoumise, incarnation de ce sud fier et indomptable, partira sur le chariot portant les morts de la Nouvelle Orleans vers l’île qui sert de mouroir à ceux atteints par la fièvre jaune, ultime acte de fierté (certains préfèreront parler de rédemption) d’un monde définitivement balayé par le souffle du progrès.

Bette Davis rayonne. Insouciante et légère, fière et manipulatrice, fragile, elle éblouit et livre là une superbe prestation. En provoquant la bonne société dont elle est issue, elle prendra conscience de son appartenance profonde à ce monde qui se meurt. Preston lui, comprendra que sa place n’est plus ici. Récompensée par un oscar, la performance de Bette Davis lui assurera définitivement le statut de Star (même si les conflits l’opposant au studio ne cesseront réellement jamais) . Elle retrouvera en 1940 William Wyler pour The Letter, considéré par beaucoup comme l’un des meilleurs films du cinéaste.

Face à elle, Henry Fonda ne détonne pas. Incarnation des idées progressistes, il épousera la cause et les idées du nord. Tout en conviction et en violence contenue, son jeu et sa présence physique impressionnent. Le reste du casting est à la mesure de ce formidable duo d’acteurs, George Brent incarnation masculine de ce sud mondain et décadent et Fay Bainter qui joue le rôle de la mère de Julie, en tête.

La mise en scène discrète et élégante de Wyler, la qualité des décors et l’admirable photographie de Ernest haller participent grandement au charme de ce film à la production entièrement remarquable. La noirceur discrète du scénario, cette façon de vivre les émotions "hors champ" (témoin cette admirable scène ou Julie fait d’un chant de joie celui de sa tristesse) cette atmosphère de fin du monde et les formidables acteurs du film font de Jezebel une très belle réussite que la présence de la flamboyante Bette Davis rend inoubliable.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Olivier Gonord - le 23 janvier 2003