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Critique de film
Le film

L'Impitoyable

(Ruthless)

Partenariat

L'histoire

Horace Vendig, un homme richissime, offre une somptueuse réception dans sa demeure à l'occasion de la création d'une fondation pour la paix, à laquelle il fait don d'une grande partie de sa fortune. Il a invité à cette célébration une grande partie des hommes et des femmes qui ont croisé son chemin au cours de sa fulgurante ascension. Beaucoup sont des hommes brisés. Horace, qui dans sa jeunesse s'est vu par les circonstances offrir l'opportunité de s'extraire de sa condition modeste, a construit sa richesse sans se préoccuper des autres, écrasant sans pitié tous ceux qui pouvaient l'empêcher de réaliser ses rêves de puissance et de grandeur. Cette soirée doit être le point d'orgue de l'ascension d'un homme impitoyable.

Analyse et critique

Il faut au cinéphile beaucoup de persévérance, et un certain esprit d'aventure, pour explorer la carrière d'Edgar G. Ulmer. Sa trajectoire est en effet déroutante et incertaine. Si l'on s'en tient à ses propos, il aurait même participé à la plupart des films majeurs de l'histoire du cinéma, de M le Maudit à Autant en emporte le vent. Ce que l'on sait est déjà suffisamment rocambolesque. Né dans ce qui était alors l'Empire austro-hongrois, Ulmer fait ses débuts au cinéma dans le prestigieux cinéma muet allemand, essentiellement comme décorateur. Il est ensuite associé au fameux film collectif Les Hommes le dimanche, révolutionnaire pour son époque, même si sa contribution semble plutôt réduite. On le retrouve quelques années plus tard à Hollywood, signant le remarquable Chat noir, incontestablement l'un des meilleurs films d'horreur produits par Universal. Il disparaît alors des studios principaux, tournant une multitude de films fauchés, notamment des œuvres en yiddish ou en ukrainien. Il se fait le spécialiste, pour le reste de sa carrière, d'un cinéma de bouts de ficelle dont émerge ce qui est aujourd'hui son film le plus réputé, le bijou du film noir Détour. Au cours de cette carrière, la période 1946-1949 apparaît comme une singularité. Ulmer se voit offrir des budgets plus confortables pour quelques films. Emergeront alors Le Démon de la chair, Carnegie Hall, le remarquable Les Pirates de Capri et surtout le film qui nous intéresse ici, L'Impitoyable. De manière exceptionnelle pour lui, Ulmer travaille dans un certain confort et prouve qu'il n'est pas qu'un habile faiseur capable de filmer sans moyens, mais qu'il est tout simplement un grand metteur en scène, faisant attention à tous les détails nécessaires à la création d'un grand film. Le résultat est un film mémorable, un chef-d'œuvre trop méconnu qui trouve de plus un écho étonnant dans le contexte actuel et dans des œuvres bien plus modernes.


Toutefois le premier film auquel nous renvoie L'Impitoyable est une œuvre quasi contemporaine. Devant son sujet, l'analyse de l'ascension sociale d'un homme, et devant sa structure en flash-back, le spectateur du film d'Ulmer est obligé de penser à Citizen Kane, le chef d'œuvre d'Orson Welles, dont l'aura écrase tout sur son passage. Il serait cependant dommage de se restreindre à cette comparaison, et surtout de considérer que L'Impitoyable en sortirait automatiquement perdant. En forçant quelque peu le trait, on pourrait même dire que l'espace d'un film, Ulmer a su se faire l'égal de Welles. Il est difficile d'évaluer aujourd'hui l'influence qu'eut le second sur le premier dans la construction de son film, mais il est évident que L'Impitoyable ne relève pas de la pale copie. La structure en flash-back n'est par exemple pas un effet de style, mais un procédé nécessaire à la construction du personnage principal, le terrible Horace Vendig, dont nous n'aurions pas eu la même perception avec une narration linéaire. Dès les premières scènes, qui nous introduit ce milliardaire dans sa demeure dont Ulmer capte parfaitement en quelques plans l'écrasante majesté, toute la réalité du personnage nous est présentée : séducteur, manipulateur et implacable. Nous plongeons alors dans son passé en toute connaissance de cause, sans véritable risque de nous méprendre sur sa destinée et pleinement disponibles pour comprendre la démonstration qui va suivre : comment un homme a-t-il pu se comporter comme un tel monstre ?


Cet homme, il est incarné par Zachary Scott. L'acteur, qui avait débuté sa carrière dans l'excellent Masque de Dimitrios et s'était également distingué dans Le Roman de Mildred Pierce, trouve incontestablement ici le rôle de sa carrière. Son allure et son style siéent parfaitement à ce personnage capable d'envoûter tous ses interlocuteurs, et particulièrement les femmes, pour les détruire. Mais tout au long du film, Scott parvient à maintenir son interprétation sur la corde raide en ne faisant jamais de son personnage un être absolument antipathique qui aurait rompu l'intérêt du spectateur. Un choix de casting parfait, qui révèle également les qualités de directeur d'acteurs d'Edgar G. Ulmer. Aux côtés de Zachary Scott, nous sommes obligés de revenir sur la fascinante prestation de Sidney Greenstreet dans l'un de ses derniers rôles. Figure marquante du Film noir des années 40, Greenstreet dévore ici l'écran de son imposante présence. Il construit un personnage naturellement impressionnant, mais aussi vulnérable, déchiré, profondément inquiétant par la puissance physique qu'il dégage mais aussi par les failles qu'il semble présenter. Alors qu'il incarne un requin de la finance qui a construit sa carrière avec la même violence morale que son alter ego Horace Vendig, il parvient a donner à son personnage une dimension particulièrement émouvante, notamment dans les scènes contemporaines, alors qu'il a été détruit économiquement et personnellement par son rival. Entre les deux hommes se trouve le personnage de Vic Lamblin incarné par Louis Hayward, le meilleur ami de Vendig et porteur du regard du spectateur. Comme tout le monde, il a fini par être écrasé par son compagnon d'enfance dans sa quête de gloire. Il est le seul personnage du trio principal à défendre des valeurs morales humaines piétinées par les ambitieux. Ce trio d'acteurs impressionnants interprétant des personnages marquants pourrait faire penser à un pur film d'hommes, mais les personnages féminins ne sont pas mis de côté dans L'Impitoyable. Pour la plupart victimes de l'ambition dévorante de Vendig, les femmes du film n'en sont pas moins fortes. Filmées avec un respect évident par Ulmer, leur personnalité est marquante, et leur place cruciale dans la morale du film est l'une des incarnations majeures de son propos social.


Car l'Impitoyable est avant tout un film moral, et surtout une violente remise en cause du modèle économique et social américain. Comme il est décrit à la fin du film, Horace Vendig n'est pas un être humain, c'est une "façon de vivre", un écho évident à la fameuse american way of life qui représente l'idéal américain. Ce que nous présente l'Impitoyable, c'est l'irrésistible ascension d'un homme, en dépit de toutes valeurs morales et de tout respect pour les hommes qui l'entourent. Une trajectoire rendue possible par les mécanismes du capitalisme implacable. Pour la première fois à l'écran, un cinéaste nous décrit les rouages de cette mécanique, les intrigues, les fusions-acquisitions, Wall Street, l'argent qui circule entre les puissants sans lien aucun avec l'homme et son travail. C'est un propos particulièrement audacieux pour son époque. Il n'y avait qu'un cinéaste européen pour tourner un tel film, minant les valeurs profondes sur lesquelles les Etats-Unis d'Amérique se sont construits. Adaptation d'un livre de Dayton Stoddart aujourd'hui oublié, le scénario fut écrit dans un premier temps par Alvah Bessie, scénariste communiste et blacklisté dont le nom fut effacé du générique. Selon lui, l'essentiel du livre est dans le film, à l'exception de sa fin, qui ressemblait bien trop selon lui à un châtiment divin, et qui est remplacée par la frappante conclusion que l'on connait. Le résultat est un scénario particulièrement audacieux et incisif, d'autant que le film ne vire jamais à l'explication psychologique. Le personnage de Vendig ne se livre pas, et Ulmer ne cherche pas à l'analyser ; il est mû par son destin, par sa volonté de toujours posséder ce qu'ont les autres, leur argent, leur biens, leur femmes, sans jamais s'en satisfaire. Une critique politique évidente qui peut expliquer, entre autres, la quasi-disparition du film pendant de longues années, ainsi que les coupures qu'il subît à l'époque. Aujourd'hui, il retrouve une nouvelle jeunesse et pourrait être rangé sans avoir à rougir, bien au contraire, aux côtés de la vague de films modernes décortiquant le système économique capitaliste, de Wall Street à Margin Call.


Film choc, L'Impitoyable est en plus exempt de la rigidité caractérisant habituellement ce genre de films engagés. On doit cette qualité à la fluidité de la mise en scène d'Ulmer, à l'attention extrême portée aux détails de chaque plan, aux costumes, à la photographie aussi, que l'on doit au formidable Bert Glennon, chef opérateur de nombreux films de John Ford, du Chasse au gang de De Toth, de l'Impératrice rouge de Sternberg et de tant d'autres chefs-d'œuvre. Le résultat est une œuvre indispensable et saisissante, plus actuelle que jamais. De nos jours, il aurait certainement été considéré instantanément comme une œuvre majeure, à l'image du Loup de Wall Street de Martin Scorsese, qui s'en rapproche tant qu'il semble être une version moderne du film d'Ulmer. L'Impitoyable avait soixante ans d'avance, il est temps de lui offrir la place qu'il mérite.

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Par Philippe Paul - le 24 avril 2015