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Critique de film
Le film

L'Île des péchés oubliés

(Isle of Forgotten Sins)

Partenariat

L'histoire

Sur L’Ile des Péchés Oubliés, réservée aux marins de passage, Mike Clancy (John Carradine) et Jack Burke (Frank Fenton), deux baroudeurs, sont mis sur la piste d’une cargaison remplie d’or sommeillant au fond de la baie d’une île voisine. Marge Willison (Gale Sondergaard), tenancière de la maison close qui les accueille, et les ayant mis sur ce bon coup, les y accompagne.

Analyse et critique

Edgar G. Ulmer est un cinéaste particulièrement cher aux amateurs de séries B. Sa collaboration avec Robert Siodmak, Fred Zinnemann et Billy Wilder au premier film indépendant à succès (Les Hommes le dimanche, en 1930) le projette de Berlin à Hollywood parmi cette vague de réalisateurs émigrés. Malgré les bons résultats du Chat noir, prodigieux film d’horreur moderniste, les portes des grands studios lui sont immédiatement refermées (répercussions d’une histoire de cocufiage, semble-t-il). Ulmer se retrouve bien vite à l’ultra-marge du cinéma de studios : la PRC, Producers Releasing Corporation. La dernière des compagnies au catalogue - la plus pauvre, spécialisée dans les sujets vaguement crapuleux. De la pauvreté, Ulmer en vient, en tant que metteur en scène. Des années en tant qu’assistant sur les plateaux de grands cinéastes du muet l’ont de plus habitué à un mode de vie spartiate. Les allers-retours entre tournages américains et allemands vécus dans la dèche ont fait de lui un voyageur aguerri, capable de s’adapter à, grosso modo, toutes les situations.

Tout son génie va consister à tirer parti de décors étriqués, d'acteurs de seconde zone, de scripts de prime abord, ou rebattus, ou peu prometteurs, tournés dans des locations improbables, pour déployer un sens de la mise en scène où le minimalisme baroque s’élève au rang d’arte povera. Cette manière unique de faire feu de tout bois (à la brindille près) trouvera son point de culmination dans Détour qui, sans détours aucun justement, exprime la vision assombrie, très Europe Centrale au fond, de ce déraciné. Ses grands films évidents sont entourés de bizarreries sympathiques (filmées au besoin en yiddish ou en ukrainien) finalisées avec un soin équivalent - celui d’un plasticien brillant, observateur concerné de la marche du monde, qui disait « oui » à tous les projets, pour trouver ensuite comment y apposer sa patte. L’Île des Péchés Oubliés se situe à mi-chemin entre ses classiques et ses œuvres anecdotiques. John Carradine et Frank Fenton en flibustiers, encouragés par Gale Sondergard en tenancière de bordel, s’y lancent à la recherche d’un butin dans les mers du Sud... sans se savoir manipulés dès le début par le Capitaine Krogan (Sidney Toler, mémorable de veulerie). Propriétaire de plantations, Krogan possède sa propre île et n’attend que des aventuriers qu’ils fassent remonter l’or à la surface pour leur tendre un guet-apens.

Construit sur trois décors miniatures et des inserts tropicaux, le film impressionne par intermittences. Le clou du spectacle consiste en une plongée sous-marine, réalisée avec des poupées, très convaincantes, de scaphandriers... accompagnée par l’Or du Rhin de Wagner. Amateur de musique savante, Ulmer se privait rarement d’en placer dans ses œuvres, profitant au besoin de leur classement dans le domaine public. Son cinéma joue fréquemment d’un dialogue entre sa haute culture et la trivialité du produit à rendre (le client d’un tripot interprétant ici quelques accords de Beethoven au piano). L’ouverture montrant le réveil des « filles » de L’Ile des Péchés Oubliés sommées de se préparer pour le débarquement d’un équipage gagne à être comparée, sur un même motif en prologue de l’attente des marins, à celle, autrement plus stylisée, de leurs contemporaines dans Les Hommes de la mer de John Ford. Aux antipodes de ce lyrisme alangui, Ulmer la filme avec platitude, une ironie distante, aucune idéalisation. Cette distance traverse de la première à la dernière bobine un film où aucun personnage ne s’avère foncièrement sympathique, où tous sont guidés par la vénalité, révèlent une part de corruption. Qui se conclut sur un déluge mettant à sac une plantation de colons.

Ulmer, s’il se décide à filmer un salaud, ne le fait rarement gratuitement. Avec Le Chat noir en 1934, par la figure inquiétante de Boris Karloff, le cinéaste réalisait l’un des premiers films hollywoodiens soucieux d’une situation européenne qui, sur les décombres de la Première Guerre, mènerait avec l’avènement totalitaire à la Seconde. Peu après l’entrée dans celle-ci des Etats-Unis, il s’intéresse dans le Pacifique à une autre figure de cette catégorie, au rabais cette fois-ci - plus ordurière, ne cachant plus son jeu sous le raffinement. Krogan, qui aimante à lui profiteurs, opportunistes, exploiteurs en tous genres (main-d’œuvre locale à la plantation, trafic humain sur pilotis), incarne l’infamie du commerce colonial. Les compromissions que font avec lui, jusqu’à leur détriment, d’autres esprits commerçants signent leur perte. Affirmation à prendre toutefois avec des pincettes venant de cet affabulateur notoire, le cinéaste aurait été un bras-droit de Murnau sur son Tabou. Si ce maître de l’expressionisme trouvait ordre et beauté dans ses îles lointaines (la part sombre de son testament tenant au caractère strict, tabou, des interdits qu’il y découvrait), c’est une mise à sac qu’Ulmer met en scène douze ans plus tard. Un sacré bordel...

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La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 12 février 2016