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Critique de film

L'histoire

Par une belle journée printanière, un ancien boxeur américain, Sean Thornton, fait son retour sur le sol de son Irlande natale. Désireux de racheter le lopin de terre et la chaumière que ses parents possédaient jadis près d’Innisfree, petit village quelque part dans le comté du Connacht, il se heurte d’emblée à l’animosité de Red Will Danaher, qui lui aussi a des vues sur ces terres. Sean obtient gain de cause, ce qui attise le ressentiment de Danaher à son encontre. La situation se complique lorsque Sean, amoureux de la propre sœur de Will, l’impétueuse Mary Kate, se met en tête de l’épouser...

Analyse et critique

S’il est une œuvre que John Ford aura longtemps mûrie c’est bien The Quiet Man, ce qui suffit à prouver l’importance qu’attachait le célèbre borgne à ce projet qui devait lui permettre de renouer avec ses racines de la Verte Erin. C’est en 1936 que, pour la somme dérisoire de dix dollars, le cinéaste avait acquis les droits d’adaptation de la courte nouvelle de Maurice Walsh, publiée trois ans plus tôt dans le Saturday Evening Post. Au cours des années qui suivirent, Ford n’eut de répit de tenter d’imposer son projet aux principales majors, notamment toutes celles pour lesquelles il œuvra durant ces années, Twentieth Century Fox, RKO, Metro Goldwyn Mayer. Partout la réponse des moguls était la même : ils ne risqueraient pas un sou vaillant pour cette petite romance irlandaise "idiote" qu’ils jugeaient dépourvue de tout potentiel commercial. A l’origine, le projet de Ford était pourtant plus ambitieux par le fond ; il avait envisagé de situer la chronique sentimentale de Walsh dans un contexte irlandais beaucoup plus politisé et violent, faisant appel à l’auteur de How Green Was My Valley, Richard Llewelyn, pour s’acquitter de cette tâche.

Après-guerre, Ford remet le couvert. Il dispose désormais d’un script volumineux et ambitieux, a fondé avec son vieux complice Merian C. Cooper sa propre compagnie de production, Argosy, et surtout s’est forgé son casting idéal : Thornton ne peut qu’avoir les traits et la carrure du Duke et cette mégère apprivoisée de Mary Kate ne saurait s’incarner que sous la flamboyance rousse de son ancienne interprète d’Angharad. Si les studios sont toujours aussi réticents, les comédiens, eux, sont immédiatement conquis. John Wayne accepte de réviser ses prétentions financières à la baisse, abandonnant son habituelle participation aux bénéfices pour se "contenter" d’un fixe de 100 000 dollars. La belle Irlandaise, que le réalisateur contacte sur le plateau de tournage de The Spanish Main de Frank Borzage, se montre encore plus enthousiaste et assure à Ford qu’elle sera à sa disposition dès que celui-ci se montrera prêt, entérinant ce contrat par une simple poignée de mains. Plus tard elle manifestera encore sa motivation en tapant elle-même les copies du script dans un souci de réduction des coûts budgétaires et en participant activement à la sélection des lieux de tournage. John Ford parvient finalement à convaincre la RKO de financer son projet, mais en contrepartie il devra livrer deux autres films à la compagnie. La mise en œuvre de L’Homme tranquille reste subordonnée à l’éventuel succès que rencontrera le premier des films du deal ; mais Dieu est mort s’avère l’un des plus grands flops critiques et commerciaux de la carrière de Ford : adieu The Quiet Man... Peu après, la London Films de Korda s’intéresse au projet. Malheureusement, le projet achoppe pour causes de différents contractuels...

Finalement, c’est John Wayne, sous contrat avec la Republic dont il représente la plus-value patentée, qui va peser de tout son poids pour permettre à Ford de mener à bien son projet. Herbert J. Yates, le patron du studio, désire pouvoir financer des films plus prestigieux que le tout-venant de sa production habituelle. Néanmoins, Yates n’est pas plus convaincu que ses confrères du potentiel de L’Homme tranquille. Et pour une petite structure comme la sienne, le budget de tournage requis par Ford pour monter son projet représente au bas mot la totalité des fonds investis dans la production de toute une année de films Republic ! Ford doit donc accepter une nouvelle fois un deal de trois films. Il doit d’abord livrer un western en noir et blanc, bâti autour de la même distribution, et dégager suffisamment de profits pour combler les pertes que ne manquera pas d’engendrer sa chronique irlandaise. Si, comme vous l’a expliqué Erick Maurel, Rio Grande n’est qu’un western à demi satisfaisant, il ne s’avère pas moins le plus gros succès commercial jamais rencontré par la firme à l’aigle. Quinze ans après ses premières tentatives, John Ford peut enfin se lancer à corps perdu dans la matérialisation de son rêve, et ce ne sont pas quelques derniers conflits qui vont le freiner : obtenir de Yates de pouvoir tourner six semaines outre-Atlantique, et bénéficier de vraies caméras Technicolor et non du noir et blanc ou même de ce pis-aller qu’aurait représenté le recours au procédé couleurs maison aux teintes ocres et brunes (cf. Johnny Guitar), le Trucolor. Ford finit par obtenir gain de cause, les caméras sont acheminées de Londres vers Cong, bourgade sensée représenter le petit village fictif d’Innisfree, tandis qu’au cours de l’été 1951 la petite famille fordienne émigre sous les cieux irlandais.

Famille fordienne... Le terme n’est pas exagéré. Dans son entreprise, John Ford s’est entouré de tous ses plus fidèles collaborateurs, dont quelques-uns sont des Irlandais de pure souche. John Wayne voyage avec ses trois jeunes enfants ; deux des frères de Maureen O’Hara font aussi partie de la distribution ; le propre fils du fidèle Victor MacLaglen, Andrew, est assistant réalisateur ; Barry Fitzgerald y côtoie, comme dans How Green Was My Valley, son frère Arthur Shields, pour une fois distribué dans un rôle sympathique, celui du révérend protestant ; et le propre frère aîné de John Ford, Francis, qui fut en son temps une vedette du muet et qui contribua pour beaucoup à introduire le réalisateur dans le milieu hollywoodien y incarne avec truculence la figure ancestrale du village. Faut-il s’étonner dès lors que, de toutes les œuvres de Ford, L’Homme tranquille soit celle qui respire le plus ouvertement la chaleur et la complicité ?

Evidemment, ce sentiment de plénitude transparaissait déjà notamment dans de nombreuses séquences de Qu’elle était verte ma vallée, avec lequel ce film établit de nombreuses connections. S’il n’était pas Irlandais mais Gallois, Sean Thornton pourrait presque être l’un de ces fils de la famille Morgan, exilé vers l’Eldorado américain, faute de travail, et, fortune accomplie, renouant trente ans plus tard avec ses racines pour en quelque sorte boucler la boucle. Aussi, si la chronique attendrie de son glorieux aîné laissait percer une mélancolie sourde et bouleversante, The Quiet Man, même s’il n’est pas exempt de petites aspérités dramatiques, n’est presque qu’une célébration solaire de la vie, ou plus précisément d’une renaissance à la vie. Car le projet initialement engagé de Ford, sympathisant notoire de la cause du Sin Fein, s’est évaporé sous la plume volontiers élégiaque de Frank Nugent, co-scénariste de La Charge héroïque. Tout juste subsiste-t-il un embryon de déclaration partisane, émis par ce diable de Michaeleen Flynn (merveilleux Barry Fitzgerald) face aux deux représentants de l’armée irlandaise lors de la première séquence au pub local. Mais les soldats eux-mêmes prônent désormais la paix : cette chronique est celle des retrouvailles, elle ne saurait s’obscurcir de revendications indépendantistes. Que le pittoresque poivrot de service soit le vecteur de l’affirmation patriotique suffit à en restreindre la portée.

D’ailleurs l’Irlande peinte par Ford est une Irlande fantasmée, peuplée d’individus volontiers buveurs, hâbleurs et bagarreurs, en quelque sorte l’image de l’Irlande telle que se la représentent tous les Américains. Les tempéraments sont volcaniques, d’abords primitifs, mais la générosité s’y manifeste sans détour. On y accueille l’enfant du pays à bras ouvert, on fait front avec lui face à l’adversaire. Dans cet élan humaniste, tous sont associés, catholiques comme anglicans, représentants du dogme comme laïcs, les uns complotant avec les autres pour permettre aux tourtereaux amoureux de faire triompher leur romance. Trois "Notre Père" et le blasphème est oublié. Alors certes les messes protestantes sont désertées, mais qu’à cela ne tienne, la même solidarité interviendra pour sauver les apparences et permettre aux gardiens du temple de conserver leur paroisse. Vision idyllique et naïve d’une nation irlandaise au grand cœur ? Sans doute, mais il fait si bon s’y plonger. Et miracle, la réalité semble avoir rattrapé la fiction puisque l’église sur le parvis de laquelle Sean et Mary Kate établissent leur premier contact s’avère en définitive un temple mis de bonne grâce à la disposition du cinéaste par les autorités protestantes...

Sacralisation et idéalisation se retrouvent également dans la représentation picturale de ce petit coin de paradis, Irlande occidentale confectionnée de mille lieux épars traversés de petits ruisseaux aux flots empourprés, de larges prairies verdoyantes baignées d’une lumière radieuse venant caresser les boucles rousses d’une improbable bergère au napperon rouge, et où les éléments ne se déchaînent que pour souligner les élans sensuels d'un couple d’une portée presque mythologique. Dans cette imagerie, toute représentation réaliste est proscrite, et qu’importe alors qu’une même séquence fasse cohabiter close-up de studio saturés des chromos primaires du Technicolor et plans plus naturels d’une course de chevaux le long d’une plage au crépuscule. Seul compte le plaisir de la rétine.

Sous son apparence de grande simplicité, cette chronique sentimentale et digressive n’est pourtant pas sans nuances. Car elle conte avant tout la renaissance d’un homme, Sean Thornton, qui porte sur sa conscience un lourd fardeau. Cette force de la nature est un ancien boxeur renommé dont les coups sur le ring ont provoqué la mort d’un valeureux adversaire. Sa placidité n’est que faux-semblant, elle est mue par une farouche volonté d’exorcisme, et le retour au pays n’est pas loin de s’inscrire dans le cadre de cette recherche d’apaisement. Reste que le retour aux sources n’était peut-être pas la destination idéale. Car s’il est un aspect que le script de Nugent n’occulte pas, c’est bien le poids des traditions gaéliques. Pour se reconstruire totalement, Thornton devra faire table rase de son passé américain et se familiariser avec les contraignantes mœurs et coutumes irlandaises, en éprouvant sa patience et par-là même sa fierté. Sous le calme apparent, Thornton brûle des mille feux de la passion, et Wayne traduit admirablement le combat que son tempérament et sa raison se livrent sans relâche, encaissant les brimades et les humiliations verbales que lui valent ses nouvelles velléités pacifistes avec chaque fois moins de détachement, jusqu’à l’implosion finale qui le voit traîner la pauvre Maureen O’Hara à travers champs, sur ce même air de reel initié par Michaeleen et qui aura merveilleusement rythmé tout le récit, pour se laver de toutes ses inhibitions dans un affrontement homérique face à Victor MacLaglen ; une bagarre aujourd’hui entrée dans la mythologie hollywoodienne.

La représentation est désormais terminée. Les acteurs peuvent saluer leur public, comme les comédiens le font à la fin de tout spectacle qui se respecte. Une question subsiste : que peut donc bien murmurer Maureen à l’oreille du Duke pour susciter cette réaction de surprise non feinte ? La comédienne n’est pas connue pour être prude, mais avait fait jurer au réalisateur, qui lui avait soufflé les mots, de n’en jamais révéler la teneur. Cette image témoigne en tout cas du tempérament affiché par les deux comédiens et de l’alchimie peu commune que dégage leur association : « Impetuous ! Homeric ! » commente à tort Barry Fitzgerald à la vue de leurs supposés ébats dans le film. Nous aurions envie de reprendre la formule à notre compte. Une association de légende, à l’image d’un film qui s’est imposé avec le temps comme l’un des favoris du grand public, à côté des œuvres plus ambitieuses comme Les Raisins de la colère, Qu’elle était verte ma vallée ou La Prisonnière du désert, entre autres. L’Homme tranquille, outre un immense succès commercial, obtint trois Oscars, dont un pour la mise en scène de John Ford, qui n’a jamais été moins ostentatoire. Ce n’est que justice, car comme le dit Maureen O’Hara, il n’y est question que « de mariage, de bonheur, du respect des uns pour les autres, comme on en trouvait en Irlande en ce temps-là et comme on en trouve encore à la campagne. » Il paraît que « L’Irlande est encore comme ça, un merveilleux pays plein de gens qui ont offert le meilleur d’eux-mêmes au monde entier. » Rejoignez donc les rangs des pèlerins vers Cong, ou à défaut vers la destination cinématographique d’Innisfree...

Dans les salles

DISTRIBUTEUR : SPLENDOR FILMS

DATE DE SORTIE : 05 JUIN 2013

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