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Critique de film
Le film

L'Homme qui voulut être roi

(The Man Who Would Be King)

L'histoire

Les Indes en 1880, les anciens sergents de l’armée britannique Daniel Dravot (Sean Connery) et Peachy Carnehan (Michael Caine) se mettent en tête de partir dans la province afghane du Kafiristan afin d’en devenir les souverains. Les deux hommes, francs-maçons de leur état, prennent le journaliste Rudyard Kipling (Christopher Plummer) comme témoin d’un engagement qui définira les limites de leur aventure, dans une région où aucun Européen n’a mis les pieds depuis Alexandre le Grand en 328 avant Jésus-Christ. Après un périple à travers des contrées inhospitalières, les deux amis atteignent la Terre promise. Ils conquièrent et unifient les peuplades locales sous une bannière unique, aidés de Billy Fish (Saeed Jaffrey), un Gurkha qui leur sert d’interprète. Lors d’un affrontement, Dravot est touché d’une flèche, miraculeusement arrêtée par sa cartouchière. Il n’en faut pas plus pour que son armée reconnaisse en lui Sikander, le fils d’Alexandre. Daniel Dravot va connaître les affres de la déification.

Analyse et critique

Certaines œuvres inspirent un respect tel que les mots seuls semblent dérisoires si l’on souhaite coucher son amour sur le papier. Comme on réécrit sans cesse une phrase afin de lui donner la forme désirée, John Huston a passé plus de vingt années à tourner la nouvelle de Kipling dans sa tête. Lui-même aventurier dans son jeune temps, Huston se sent de nombreux points communs avec l’écrivain et ses écrits. C’est donc tout naturellement que Huston se lance dans cette grande aventure. Le réalisateur a initialement envisagé de le tourner avec Humphrey Bogart et Clark Gable, puis à la mort de Bogart, de le remplacer par Robert Mitchum. Ensuite, avec le décès de Gable, de nombreux autres acteurs furent évoqués : Paul Newman, Richard Burton, Peter O’Toole, Robert Redford… Huston porta finalement son choix sur le binôme Connery-Caine proposé par Newman.

En collaboration avec Gladys Hill, Huston va concevoir le script en apportant quelques modifications à la nouvelle, notamment en remplaçant son narrateur par le personnage du journaliste Kipling ; un hommage en forme de clin d’œil. Quand il rencontre Peachy Carnehan, Kipling devient, malgré lui, le catalyseur d’une grande entreprise. Lorsqu’il dérobe la montre du journaliste, Carnehan reconnaît en Kipling un frère trois points, un maçon tout comme lui. C’est d’ailleurs cette même appartenance à la Loge et ce goût partagé de l’aventure qui va cimenter une forme d’amitié entre le duo Carnehan/Dravot et Kipling. Carnehan et Dravot prennent le journaliste à témoin d’un contrat qui stipule qu’ils se rendront en Kafiristan afin d’en devenir les souverains et qu’ils renonceront à l’alcool et aux femmes jusqu’à l’accomplissement de leur quête. Ce contrat particulier est approuvé par Kipling qui scelle cette union en offrant son insigne maçonnique : l’œil au centre du compas et de l’équerre. A cet égard, il est intéressant de constater que peu de films évoquent la franc-maçonnerie et qui plus est aussi ouvertement que celui-ci. Le binôme Carnehan/Dravot représente les deux visages d’une seule et même personne. « Ils tiennent le dialogue qu’un homme peut avoir avec lui-même, plutôt un soliloque. Ils sont divisés en deux êtres, parce qu’il est difficile d’être aussi introspectif au cinéma. Lorsque l’histoire réclame leur division, c’est une sorte de séparation d’une seule personnalité, et lorsqu’ils se rejoignent à nouveau, l’individu est réuni. La moitié de lui, comme la moitié de nous-mêmes dans bien des cas, est en proie à cette maladie qui nous gagne lorsque nous accédons aux plus hauts postes, la folie des grandeurs. Nous pensons être plus que ce que nous sommes : des dieux. L’autre moitié est celle qui nous réprimande, et nous répète que nous sommes absurdes. (1) » analyse Patrick Brion.


C’est bien vers une quête du divin que se dirigent nos deux aventuriers. A travers une contrée hostile et sauvage, ils conquièrent, tel Alexandre le Grand avant eux, des peuplades claniques et souvent brutales. Les faits d’armes des deux sergents retraités de l’Empire britannique arrivent aux oreilles de Kafu-Selim. Ce Grand-Prêtre souhaite rencontrer Daniel Dravot, l’homme qui aurait miraculeusement échappé à la mort lors d’un affrontement avec la tribu Bashkai. Dans la ville sainte de Sikandergul, Dravot va subir, comme dans la franc-maçonnerie, le rite initiatique. Kafu-Selim, souhaite appréhender celui que les peuplades du Kafiristan n’ont pas hésité à rebaptiser Sikander, le digne héritier d’Alexandre. Alors qu’il s’apprête à transpercer Dravot, Kafu-Selim découvre sur la poitrine de Dravot, l’insigne maçonnique offert par Kipling. Sa divinité ne fait plus aucun doute. Dans l’inconscient collectif, Dravot ne fait plus qu’un avec le Grand Architecte de l’Univers. Telle une divinité polythéiste, Dravot arbore des attributs relatifs à sa qualité. La flèche qui était destinée à le tuer, devient le symbole de sa toute puissance.

Dravot s’établit à Sikandergul, et comme le roi Salomon, il rend la justice au peuple, une tâche dont il s’acquitte avec sagesse. Malheureusement, le pêché d’orgueil n’est pas loin. Divinité incarnée, Dravot doit vivre avec les contingences humaines ; il s’éprend de Roxanne, une superbe créature locale, accessoirement épouse de Michael Caine de l’autre côté de la caméra. Comme Alexandre, il souhaite perpétuer sa descendance. Ce pêché de chair coûtera à Dravot sa couronne. Au lieu de suivre les conseils de Carnehan et de partir avec le trésor de Sikandergul, Dravot souhaite demeurer dans la ville sainte et accomplir ce qu’il considère dorénavant non plus comme une aventure, mais comme sa destinée. Le mariage expose son humanité et le destitue aux yeux d’une nation. Dravot, Carnehan et Billy feront face à la mort tout en entonnant The son of god goes to war. Une fois encore, la symbolique n’est pas loin. Sceptre, insigne maçonnique, autant d’images empreintes de divinité. Le rêve impossible devient réalité, la folie d’un homme en fait un songe et une légende. Carnehan survit à la crucifixion. Il ramène à Kipling la tête tranchée de Dravot, ornée de la couronne de Sikander, symbole de leur réussite et de leur déchéance.


Huston nous offre une histoire d’amitié, d’aventure, de pouvoir et de respect de la parole donnée. Evidemment, ces vertus sont entachées par l’histoire. Dravot et Carnehan véhiculent la suprématie de l’Empire britannique, le colonialisme primaire. Lors d’une séquence où Carnehan balance un Indien hors du train, on ne peut s’empêcher de grincer des dents. De même, seul le lucre inspire originellement leur entreprise. Cependant, le téléspectateur ne garde aucune rancœur, Huston réussit à magnifier son sujet, il renoue avec le film d’aventure hollywoodien. En adaptant Kipling, Huston accomplit son vœu tout en nous offrant notre part de rêve, l’ascension d’un homme au statut semi-divin. Le rêve collectif incarné.

(1) BRION, Patrick, John Huston, Paris, La Martinière, 2003, p.547

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Dave Garver - le 28 février 2004