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Critique de film
Le film

L'Homme qui en savait trop

(The Man Who Knew Too Much)

L'histoire

Maroc. Dans le car qui les conduit à Marrakech, les McKenna, un couple de touristes américains accompagnés de Hank (Christopher Olsen), leur jeune garçon d’une huitaine d’années, font la connaissance du français Louis Bernard (Daniel Gélin). Au cours de leur première conversation, Louis apprend que Ben McKenna (James Stewart) est un médecin aisé alors que sa charmante épouse, Jo (Doris Day), est une ancienne chanteuse renommée qui a décidé d’arrêter sa carrière pour s’occuper de son fils. Ils semblent constituer un couple modèle, équilibré et heureux. Louis et les McKenna décident de diner ensemble le soir même, mais au dernier moment le français se décommande. Au restaurant, les McKenna rencontrent néanmoins un couple d’Anglais, les Drayton, avec qui ils passent la soirée. Dès le lendemain, ils visitent ensemble la place principale du marché. Ce jour-là, en plein milieu de la foule bigarrée, Louis, grimé en Arabe, tombe dans les bras de Ben, un poignard planté dans le dos. Avant de succomber à sa blessure mortelle, il a le temps de souffler à l’oreille de Ben qu’une importante personnalité va bientôt être assassinée et lui murmure le nom d’Ambrose Chapell à Londres. Convoqué au commissariat pour témoigner, Ben ne dit rien du secret qu’il vient d’apprendre puisqu’un coup de téléphone vient juste avant de l’informer que s’il parle, la vie de son fils sera menacée. En effet, les Drayton l’instruisent dans le même temps que Hank vient d’être kidnappé par leurs soins. Bouleversés par la trahison de leurs nouveaux amis et surtout par l’enlèvement de leur enfant, les McKenna partent toutefois pour Londres avec la ferme intention d’essayer de retrouver Hank par leurs propres moyens. Ils refusent d’ailleurs de collaborer avec Scotland Yard, qui leur apprend que Louis Bernard était un espion international...

Analyse et critique

En 1984, ressortaient en salles cinq films d’Alfred Hitchcock tournés pour la Paramount. A cette époque, ils ne furent pas vraiment considérés et mis en avant comme des reprises mais, en déployant des moyens plus conséquents, comme des nouveautés ; en effet, suite à des problèmes de droit, ils n’avaient jamais fait leurs réapparitions sur un quelconque écran de cinéma ou de télévision en France depuis leurs sorties au milieu des années 50. Autant dire que ce fut un évènement pour des milliers de jeunes et moins jeunes cinéphiles que cette résurrection d’œuvres aussi réputées d’un artiste qui était alors toujours considéré, notamment par cette nouvelle génération d’amoureux du cinéma, comme l’un des plus grands. Je peux en témoigner car du haut de mes 17 ans, la perspective de pouvoir enfin découvrir ces cinq œuvres "cachées" déclencha une euphorique attente comme je n’en avais encore rarement éprouvé d’aussi intenses jusqu’à cette date. La presse, comme il se doit, en parla autant que s’il s’était agi de la sortie du blockbuster de l’année et ne tarit pas d’éloges à l’égard de ce "quintet". Pourtant, si Sueurs froides (Vertigo) et Fenêtre sur cour (Rear Window) firent tout logiquement l’unanimité, il n’en fut pas de même pour les trois autres même si la majorité des critiques fut néanmoins dans l’ensemble fort élogieuse. Si La Corde (Rope) fit surtout parler de lui pour son gimmick formaliste, celui du "plan unique", et Mais qui a tué Harry ? (The Trouble with Harry) pour sa singularité au sein de la filmographie du maître du suspense par le fait d'être une comédie d'humour noir, L’Homme qui en savait trop fut souvent jugé comme le vilain petit canard du groupe, "aussi peu inventif sur le forme que sur le fond" malgré sa célèbre séquence du Royal Albert Hall qui était quand même déjà considérée comme la plus étonnante preuve du génie d’Hitchcock concernant le découpage d’une scène et la mise en place du suspense. Moi-même, j'avais été relativement déçu et ennuyé par cet opus alors qu’aujourd’hui je le place presque au niveau des plus grands chefs-d’œuvre d’Alfred Hitchcock (sans que ce ne soit uniquement dû à la présence de Doris Day, dont vous êtes quelques uns à savoir qu’il s’agit désormais de l’une de mes comédiennes fétiches).


L’Homme qui en savait trop version 1956 est un des rares exemples de remake d’un film par le même cinéaste ; l’année suivante, Leo McCarey fera de même avec Elle et lui (An Affair to Remember, remake de son propre Love Affair). La première version de l’histoire, Hitchcock l’avait tournée en Angleterre en 1934 ; l’action principale était non pas située à Marrakech mais dans une région moins "exotique", à Saint-Moritz en Suisse. Pour le cinéaste, le film arrivait à un moment crucial de sa carrière puisque ses trois films précédents avaient été consécutivement trois cuisants échecs ; la première version de The Man Who Knew Too Much fut donc très importante pour le réalisateur puisqu’elle lui permit de relancer sa carrière, le film recevant un accueil élogieux aussi bien de la critique que du public. Les 39 marches n’allait pas tarder à suivre et à entériner cette reconnaissance et ce retour au premier plan. Mais ce premier Homme qui en savait trop avec Peter Lorre et Leslie Banks lui avait laissé un goût d’inachevé. Bien que neuf scénaristes eurent participé à l’écriture, le réalisateur avait l’impression de ne pas avoir tiré le meilleur parti de la situation de départ. Une note de David O’ Selznick datée de 1941 nous apprend qu’Hitchcock avait déjà travaillé à cette époque sur une nouvelle version de son histoire. Elle devait se dérouler à Sun Valley puis à Rio pendant le carnaval, avant de réintégrer les USA, à New York plus exactement. Après Mais qui a tué Harry ? -  toujours avec le scénariste John Michael Hayes (auteur également pour Hitchcock de Fenêtre sur cour et de La Main au collet) - Hitchcock se sentit enfin prêt à reprendre son vieux projet. Son idée était de raconter l’histoire d’une famille américaine menacée par le terrorisme international, de faire survenir le drame et le suspense à partir d’une situation banale et d’y plonger des personnages anodins, comme vous et moi, pour observer leurs réactions.

Les McKenna composeront en effet une famille modeste et sans histoire à laquelle il sera assez facile pour le spectateur de s’identifier. Ils ont un enfant de huit ans tout ce qu’il y a de plus normal, curieux et insatiable, charmant et agaçant ; il se fera kidnapper pour que ses parents ne dévoilent pas le secret qu’ils viennent d’apprendre et qui pourrait nuire aux ravisseurs. Concernant ses parents partis à sa recherche, le père est un médecin aimable mais assez vieux jeu, qui pense porter la culotte et dont on comprend à demi-mot qu’il a "convaincu" son épouse de cesser sa carrière de chanteuse pour pouvoir rester à la maison s’occuper de son fils et des tâches ménagères. A ce propos, la scène au cours de laquelle il oblige sa femme à prendre un somnifère avant de lui annoncer l’horrible nouvelle de l’enlèvement de son fils est d’une formidable intelligence psychologique. En tant qu’homme, Ben se sent la personne forte du couple alors qu’il s’avèrera la plus faible ; trop sûr de lui, il ne verra rien venir malgré les angoisses et les soupçons répétés de son épouse qu’il ne veut pas écouter ni croire. Le vulnérable et malhabile Ben permit à James Stewart de retrouver Hitchcock pour la troisième fois après La Corde et Fenêtre sur cour. La mère est donc une chanteuse ayant mis fin à sa carrière probablement "forcée" par son époux qui, pour sa réputation, ne pouvait certainement pas accepter que sa femme travaille et encore moins en tant qu’artiste. Le personnage de Jo permit à Doris Day de non seulement prendre la place de Grace Kelly (cette dernière ayant décidé d’abandonner le septième art pour se consacrer à sa vie de princesse) mais également de prouver que ses talents d’actrice dramatique étaient bien réels malgré tout ce qu'ont pu dire les mauvaises langues qui continuent de la considérer comme une erreur de casting, supposément la plus fade des blondes hitchcockiennes (sic !). Les deux formidables comédiens forment au contraire un couple totalement crédible.

1956. Année donc faste pour Alfred Hitchcock qui tourne coup sur coup deux superbes films pourtant (à tort) souvent jugés comme mineurs : le suprêmement délicieux Mais qui a tué Harry ?, sommet de l’humour noir bon enfant, et L’Homme qui en savait trop, remake en couleurs d’une de ses propres œuvres tournée 22 ans plus tôt. « La première version a été faite par un amateur de talent, tandis que la seconde l'a été par un professionnel » s’amusait-il à dire à l’occasion de ses fameux entretiens avec François Truffaut. Nous ne pourrions lui donner tort même si son film pourra paraitre de prime abord mal rythmé, moyennement bien ficelé, techniquement bâclé (ah ces transparences au Maroc mal intégrées, mais qui renforcent finalement le côté mystérieux et déstabilisant de ce film, tout comme plus tard ces "ratés fait exprès" auront le même effet dans Les Oiseaux, Pas de printemps pour Marnie et bien d’autres). C’est qu’Hitchcock, comme à son habitude, ne s’embarrasse guère de vraisemblances esthétiques ou scénaristiques, se fichant même comme d’une guigne des motivations de ses malfaiteurs. En ce qui concerne l’intrigue, le cinéaste prend son temps pour mettre en place son histoire, flâne, fait prendre à son film des allures de comédie familiale ou romantique (très agréable d’ailleurs) pour pouvoir nous rendre attachants ses personnages riches et très bien croqués : "Aimons Hitchcock quand, las de passer pour un professeur de style, il nous entraine avec lui sur le chemin des écoliers" écrivait Jean-Luc Godard l’année de la sortie du film. Hitchcock ne distille ensuite son suspense qu’à petites doses et arrive à faire monter l’angoisse uniquement à l’aide de sa magistrale utilisation des sons, des décors nus et vides (l’inquiétante séquence des bruits de pas dans la rue inanimée de Londres menant chez le taxidermiste), par ses menaçants plans inclinés, par le choix des trognes de ses "méchants" ou par l’intrigante position des personnages dans le cadre (ce film fourmille de plans devant lesquels on se sent mal à l’aise sans en comprendre de prime abord la raison). C'est une nouvelle fois, mine de rien, une formidable leçon de cinéma que nous offre le cinéaste.

Mais cette histoire d’enlèvement d’un enfant à un couple de touristes américains et de complot visant à éliminer un important homme d’Etat n’intéresse Hitchcock que pour mieux nous décrire la montée de l’angoisse chez des gens simples qui ne cherchaient pas d’histoires, et qui se retrouvent du jour au lendemain embringués malgré eux dans une abracadabrante affaire d’espionnage. A cet égard, Hitchcock forme donc, comme nous l'avons déjà laissé entendre, un couple de cinéma qui fonctionne à la perfection, celui constitué par un James Stewart toujours impérial et une Doris Day élégante, épatante et qui, grâce à ce rôle et à la chanson Que sera, sera (qui recevra l’Oscar et deviendra le titre emblématique de sa carrière de chanteuse) restera dans les souvenirs cinéphiles du grand public français, alors qu’à côté de cela elle aura eu une longue filmographie émaillée d’autres films merveilleux mais totalement passés inaperçus de ce côté-ci de l’Atlantique. Les relations de l'actrice avec le cinéaste furent au départ froides et distantes, Hitchcock ne lui parlant pas assez à son goût, la faisant ainsi douter de son jeu. Ne supportant plus cette "mise à l’écart", la comédienne ira trouver son réalisateur pour mettre les choses au point, lui proposant même de se faire remplacer s’il le fallait ; sur quoi il lui répondra : « You have been doing what I felt was right for the film and that's why I haven't told you anything. » Doris Day Rassurée, l’ambiance deviendra alors plus détendue sur le tournage. L'alchimie opérée grâce au talent de la comédienne et au génie de la direction d’acteurs d'Hitchcock fera des merveilles notamment lors de deux mémorables séquences : celle au cours de laquelle Ben prépare le terrain en l’obligeant à prendre un somnifère pour lui annoncer l’enlèvement de leur garçon, et plus encore la fameuse séquence du concert à l’Albert Hall au cours de laquelle, sans avoir à parler ni à chanter, Doris Day s’avère tout bonnement bouleversante : son angoissant dilemme moral - à savoir si elle doit ou non prévenir le meurtre qui se met en place sous ses yeux - se transmet au spectateur qui ne sait pas plus qu’elle la réaction qu’elle doit avoir sachant que la vie de son fils est en jeu dans le même temps.

Et justement, le film est à juste titre réputé pour cette fameuse séquence muette mais musicale de 12 minutes à l’Albert Hall, d’une progression dramatique étonnante, peut-être la scène la plus virtuose et maîtrisée de la carrière du réalisateur qui n’en est pourtant pas dépourvue. On ne se lasse pas du découpage absolument extraordinaire de ce morceau de bravoure (124 plans fixes rigoureusement millimétrés) porté par la sublime Storm Cloud Cantata d’Arthur Benjamin, qui nous donne en plus l’occasion de voir Bernard Herrmann la diriger avec le London Symphony Orchestra et le chœur du Covent Garden avec ses 350 voix, un bonus non négligeable pour tous les fans de ce compositeur de génie. Ne serait-ce que pour cette séquence, L’Homme qui en savait trop mérite d’être vu même par les plus réfractaires au réalisateur. Pour le reste, certains s’ennuieront certainement devant ce suspense aux scènes étirées plus que de coutume, mais d'autres seront constamment surpris par ses ruptures de ton, de ce générique préfigurant l’Albert Hall à cette image finale presque incongrue, faisant penser que nous avons assisté à une comédie anodine, véritable pied de nez d’Hitchcock aux spectateurs qui auraient voulu prendre son intrigue trop au sérieux. Alfred Hitchcock ne manquait décidément ni d’humour ni de culot ! Un brillant divertissement qui prend de délicieux chemins de traverse et qui n’est pas avare en réjouissantes notations pittoresques ou saugrenues alors que le ton d'ensemble semblait devoir être tragique. Jacques Siclier a assez bien résumé ce fait lors de sa reprise en 1984 en écrivant que "Hitchcock établit sa mise en scène sur des quiproquos de vaudeville alors qu’un crime se prépare." Une chanson, un coup de cymbale, un kidnapping et un complot dont on ne connait pas les motivations : voici les faibles fondations sur lesquelles repose ce film mêlant pourtant habilement et subtilement comédie de mœurs, drame et suspense. A savourer sans modération !

DANS LES SALLES


DISTRIBUTEUR : SWASHBUCKLER FILMS

DATE DE SORTIE : 18 SEPTEMBRE 2013

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Par Erick Maurel - le 19 septembre 2013