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Critique de film

L'histoire

Au cours d’une tournée au Nouveau Mexique, le promoteur Jerry Manning (Dennis O’Keefe) propose à sa danseuse Kiki Walker (Jean Brooks) de se produire avec une panthère noire. Peu rassurée, Kiki se laisse convaincre et éblouit l’assistance lors de son entrée sur scène. Mais Clo Clo (Margo), qui assure la première partie du spectacle dans un somptueux numéro de castagnettes, voit cette apparition féline d’un mauvais œil. Elle se lance alors dans une série de pas de danse rythmés par les battements de son instrument et effraie le fauve qui prend la fuite. A partir de cet instant, les meurtres de jeunes femmes vont s’enchaîner. Les soupçons se portent évidemment sur la panthère, mais Jerry Manning met en doute cette hypothèse trop évidente…

Analyse et critique

En 1935, Jacques Tourneur rencontre un producteur débutant nommé Val Lewton. Au sein de la RKO, les deux hommes montent un projet de série B intitulé Cat People. Le résultat est admirable et le succès au box-office éclatant. Sorti la même année que Citizen Kane, le conte imaginé par le couple Tourneur/Lewton et budgété pour 134.000 dollars, en rapporte 2 millions et renfloue les caisses du studio encore une fois dans une passe difficile. Les nababs de la RKO sont ravis de ces recettes et Tourneur a désormais carte blanche pour expérimenter sa grammaire cinématographique. Fin 1942, il réalise I walked with a Zombie où les montages sonores, la photographie - notamment son travail sur les ombres - et l’ambiance "poético-fantastique" imposent définitivement son style. A partir de ces deux réalisations, l’œuvre du cinéaste franco-américain ne cessera de séduire les passionnés de tous horizons. Parmi eux Martin Scorsese, absolument fasciné par les images hypnotiques et la technique de Tourneur, raconte sa première vision de L’homme Leopard : "Du sang qui se répand sous la porte et qui fiche la trouille à tous les gosses présents" (Mes plaisirs de cinéphile, Martin Scorsese).

Cependant, et malgré notre immense respect pour Scorsese, nous ne pouvons nous contenter de ce souvenir d’enfance. En effet, si The Leopard man possède quelques scènes merveilleuses, il n’en demeure pas moins l’opus le plus faible de la trilogie fantastique du duo Lewton/Tourneur. Dans une interview accordée à Présence du cinéma, Jacques Tourneur affirmait d’ailleurs que ce film n’était "qu’une série de vignettes qui ne tenaient pas ensemble". Il résume ainsi le ressentiment de nombreux cinéphiles après maintes visions de cette œuvre pour le moins étrange et froide. Pour tenter une explication de ce rejet, il faut rappeler la structure dramatique des deux métrages qui précédent L’homme Léopard.

La Féline met en scène une jeune femme - Irina - à l’identité trouble : son objectif est clair et consiste à pouvoir aimer sans devenir un monstre. Vaudou décrit, pour sa part, le parcours d’une infirmière envoyée sous les tropiques afin de soigner l’épouse d’un notable atteinte d’un mal incompréhensible : ici aussi le but premier est évident et consiste à guérir cette femme. Dans les deux cas l’objectif du héros reste présent dans chaque scène. Tourneur évite ainsi toute digression et tient son public en haleine jusqu’au terme du récit.

Dans le cas de L’homme Léopard, on peut déjà remarquer une forme de négligence dans la caractérisation du héros : entre Jerry et Kiki, il est difficile de choisir qui est le personnage principal. Faute d’une définition précise, le public est partagé entre les deux protagonistes et ne s’attache finalement à aucun d’entre eux.
Le but du couple est également négligé. Dans Cat People et I Walked with a Zombie les héroïnes agissent par amour. Ici, leur motivation tient plus dans une forme de culpabilité : en apportant le léopard, Jerry est à l’origine du drame et c’est ensuite Kiki qui fait preuve d’étourderie en l’utilisant pour son show sans en mesurer les conséquences. Ils cherchent alors à rattraper leur erreur mais n’expriment jamais la moindre compassion pour les victimes. Quel paradoxe pour des héros !

D’autre part rappelons l’adage d’Hitchcock selon lequel il faut un bon méchant pour avoir un bon film. Ici, (attention spoilers) James Bell qui interprétait le Docteur Maxwell de Vaudou est un "bad guy" dont on devine trop tôt la culpabilité : ainsi lors de la seconde confrontation avec Jerry, il indique que le tueur doit posséder des griffes et des poils de léopard. Qui, à part le pauvre propriétaire de la panthère - dont le visage respire l’innocence - et lui, peuvent posséder de tels objets ? Dés lors, le spectateur sait parfaitement qui est derrière ces crimes et le mystère, si cher à Tourneur, s’envole pour ne plus jamais réapparaître.
Enfin, la mécanique de l’enquête censée nourrir le public en indices, ne fonctionne pas du tout : les héros se posent des questions, les victimes tombent, mais aucun élément ne fait avancer l’intrigue. Hormis l’information évoquée ci-dessus, liée aux poils et aux griffes de léopard, qui permet à elle seule d’identifier le tueur, il n’existe aucun indice. Le public n’a donc pas de matière à réflexion et cela ne fait qu’accroître son détachement par rapport au récit.

Nous voilà donc en présence d’un scénario sans intrigue efficace, où les protagonistes ont des objectifs pour le moins étranges, avec un "whodunnit" révélé au tiers du film et où les personnages, bons ou méchants, ont une caractérisation faible et antipathique ! Pourtant nous n’en resterons pas là dans notre analyse. La griffe Tourneur demeure et les amoureux du cinéaste y retrouvent une partie de ses thèmes ainsi que quelques scènes inoubliables.
Concernant la thématique, elle paraît encore une fois évidente et impose le réalisateur comme un auteur. Souvent considéré comme un simple formaliste, Tourneur persiste à évoquer certaines réflexions que l’on retrouvait déjà dans Vaudou et La Féline. Parmi celles-ci, concentrons-nous sur l’image de la femme et sur la confrontation de notre culture occidentale avec d’autres plus exotiques …

A l’instar de ses deux précédents opus, The Leopard Man commence par un plan mettant en scène une femme. Dans Cat People, on découvrait Irina dessinant un félin en cage. Vaudou s’ouvrait sur un plan large d’une plage où marchait l’héroïne. Ici, Kiki occupe ce premier plan : elle est dans sa loge en compagnie d’une ouvreuse tandis que Clo Clo danse bruyamment dans la pièce adjacente. La femme apparaît donc comme le thème, voir l’obsession principale du réalisateur. Néanmoins, si Vaudou présentait une femme zombie insaisissable et fascinante, Leopard man met en scène des femmes plus réelles. Il y a pourtant une figure étrange dans le personnage de la tireuse de cartes qui prédit la mort de Clo Clo. On remarque aussi que cette dernière a des comportements bizarres et dégage une certaine forme d’animalité qui rappelle La féline : lorsqu’elle danse avec ses castagnettes, son regard noir et ses poses lascives subjuguent le public et effraient le léopard. Cependant, c’est dans Cat People plus qu’ailleurs que la femme est associée à la notion d’étrange. Les métamorphoses d’Irina la transforment en menace directe pour l’homme. On l’aura donc compris, la femme selon Tourneur est un être étrange et puissant, difficile à comprendre pour des hommes à la personnalité lisse et simpliste.

Le second thème développé dans L’homme Léopard tient dans la fascination de Tourneur pour les cultures étrangères qu’il oppose au mode de vie occidental. Irina (Cat people) est d’origine slave et la malédiction dont elle est victime prend source dans les contes pour enfants de son pays natal. Les personnages new-yorkais du film se retrouvent confrontés à ce mal venu d’ailleurs. On retrouve le même schéma thématique dans I walked with a zombie, où les protagonistes sont plongés dans l’univers vaudou. Le jugement occidental refuse de comprendre cette culture, cherche à la détruire et, finalement, en devient la victime. Avec L’homme Léopard, la culture étrangère est symbolisée par l’éleveur indien de la panthère. Tourneur fait de ce personnage une métaphore du sort réservé aux indiens d’Amérique : spolié de son bien le plus précieux (la panthère représente ici la terre des indiens), il est ensuite soupçonné des meurtres et suscite des représailles. Là encore l’incompréhension culturelle est source de conflit. Certes l’imagerie peut paraître simpliste, mais Tourneur, en fils de l’immigration américaine, affiche ici ses convictions et sa passion pour les cultures exotiques et leur rapport avec l’occident.

En dehors de cette analyse thématique rapide qui confirme le réalisateur dans son statut d’auteur, il faut également retenir quelques scènes mémorables de cet homme léopard. Souvent considéré comme un cinéaste de la suggestion et donc du hors champ, Tourneur met en scène de fabuleuses séquences dont celle de la mort de Consuelo. Lors d’une interview le cinéaste expliquait que "l’horreur se fait dans l’esprit du spectateur, et qu’il fallait suggérer les choses". Dans cette scène (Spoilers) la jeune mexicaine, quitte le domicile familial pour aller chercher de la farine. Dés lors la caméra la suit dans un périple qui la mènera vers la mort. Apeurée, la fille marche lentement, à l’affût du moindre bruit. Tourneur crée avec Roy Webb une ambiance sonore inquiétante et plonge le spectateur dans le même état d’angoisse que la jeune femme. Cette marche rappelle évidemment celle de Vaudou et on y retrouve un jeu de lumière prodigieux qui immerge la victime dans un environnement hypnotique et inquiétant. Le dernier plan se situe dans la maison où la famille attend Consuelo. On l’entend d’abord courir, frapper à la porte, puis hurler ; mais elle demeure invisible (le fameux hors champ). Avant que sa mère ouvre, les cris disparaissent et une marre de sang coule sur le pas de la porte… Cette séquence tient du génie tant dans son formalisme que dans la force de son langage cinématographique : nul besoin pour Tourneur de filmer un monstre attaquant sa victime comme le font idiotement de nombreux réalisateurs (Gans avec sa bête du Gévaudan, Harlin avec ses requins de synthèse). La force de ces images réside évidemment dans l’imagination du spectateur, et mis à part quelques cinéastes comme Shyamalan ou Spielberg, rares sont ceux qui aujourd’hui appliquent cette leçon !
En dehors de cette scène remarquable, on peut aussi rappeler celle du cimetière qui voit une autre victime dans un environnement des plus menaçant. Ici c’est l’isolement de la protagoniste et le craquement d’une branche qui suffisent à suggérer la menace puis le meurtre. On retrouve encore ce schéma mis en scène avec un peu moins de virtuosité lors de l’assassinat de la troisième victime.

Pour conclure, on pourrait rappeler que L’homme léopard est un film qui regorge de défauts. Mal aimé, il faut cependant le revoir dans le cadre de la trilogie Tourneur/Lewton et l’apprécier comme le troisième tableau de l’œuvre d’un génie de la série B, un auteur à part entière, le fabuleux Jacques Tourneur.

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