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Critique de film
Le film

L'Homme du Sud

(The Southerner)

L'histoire

Sam Tucker n'est qu'un modeste saisonnier dans les plantations de coton. Mais, courageux et travailleur, il est bien décidé à se mettre à son compte. Aidé de sa femme, de sa mère et de ses deux enfants, il prend possession d'un terrain en friche sur lequel se délabre lentement une vieille baraque. Sam Tucker retrousse ses manches et se met à l'oeuvre...

Analyse et critique

Lors de son exil à Hollywood, pendant la Seconde Guerre mondiale, Jean Renoir a oscillé essentiellement entre deux directions : la recréation en studio de sujets français (Vivre libre, sur l’Occupation, Le Journal d’une femme de chambre, d’après Mirbeau), ou au contraire l’immersion réaliste dans la culture rurale américaine, loin de Los Angeles (L’Etang tragique, filmé dans les marais de Georgie, L’Homme du Sud, filmé dans l’arrière-pays californien). Mais quel que soit le sujet, ce qui comptait le plus à ses yeux, c’était bien sûr d’obtenir l’indépendance artistique, comme il l’avait eue en France, et c’est pourquoi de tous ses films américains L’Homme du Sud était son préféré : petit budget, pas de stars, mais aide appréciable de William Faulkner lors des phases d’écriture et totale liberté d’action sur le plateau, avec au final une nomination à l’Oscar du meilleur réalisateur et le prix du meilleur film à la Biennale de Venise en 1946. Renoir s’inspire ici d’un roman très réputé en Amérique (mais inconnu en France), dans la veine des Raisins de la colère : Hold Autumn in Your Hand de George Sessions Perry, paru en 1941, qui relate, au gré des saisons, les joies et les misères d’une famille d’agriculteurs texans cherchant à prospérer dans la culture du coton. A n’en pas douter, la farouche volonté d’indépendance de Sam Tucker (Zachary Scott), qui désire coûte que coûte avoir sa propre ferme, travailler à sa manière et ne plus dépendre d’un grand patron, a suscité en Renoir des échos personnels. Mais malgré cette possible lecture autobiographique, L’Homme du Sud n’a pas été conçu comme une métaphore sur Hollywood et ses chaînes : c’est avant tout un pur poème cinématographique, comme Une partie de campagne et Le Fleuve, autres films qui, en amont et en aval de cette œuvre américaine, mêlent cours d’eau, ruralité et lyrisme.

Si le nom de Jean Renoir n’apparaissait pas au générique de L’Homme du Sud, le cinéphile pourrait tout de même reconnaître sa patte dans le rejet de toute intrigue et dans la forte impression « tactile » qui émane de l’univers présenté. Durant toute sa carrière, la grande passion de Renoir aura été de laisser vivre ses interprètes dans le décor, des interprètes qui, à ses yeux, comptent plus que l’intrigue, et peut-être même plus que les personnages qu’ils jouent. En fait, la modernité de ses films vient de ce qu’ils sont des documentaires sur les comédiens. Son plaisir est de filmer leur corps entrant en contact avec la terre, l’eau, l’herbe ou le bois des planches. L’intérêt ici n’est pas de voir la jeune épouse d’un agriculteur vaquer à ses occupations de fermière, mais de voir la pimpante actrice de théâtre Betty Field marcher pieds nus au bord d’une vraie rivière, les cheveux défaits au vent. En filmant la fiction comme un documentaire, Renoir annonce bien sûr la Nouvelle Vague, dont il est devenu le patron officiel pour ses disciples Truffaut, Rivette et Rohmer.

Si le nom de Renoir n’apparaissait pas au générique de L’Homme du Sud, on reconnaîtrait sans doute cette vision englobante du cosmos, cette idée que le monde est un (idée qui s’épanouira au contact de l’hindouisme lors du tournage du Fleuve) : chez lui, un chien, une petite fille, un opossum, une prostituée, un poisson-chat, un attardé, une vache ou une grand-mère grincheuse ont autant d’importance en ce monde. C’est cette attention égale à tous les éléments de la vie, générant dans notre esprit des comparaisons, qui fait du film un poème. Ici, la mort d’un poisson-chat a autant de mystère et de gravité que celle d’un homme. Renoir est fasciné par le vivant (et son corollaire, la mort) et l’observe avec curiosité et inquiétude, puisque la Nature se montre souvent cruelle et que les hommes sont à son image. Ainsi, les scènes de violence (deux bagarres homériques, deux orages dévastateurs) sont regardées avec la même retenue que les scènes de joie (le retour de la chasse, la fête après le mariage) ou de désolation (l’enterrement au début, la ferme détruite à la fin).

Cette vision englobante est aussi celle des différents âges de la vie. Comme le dit Truffaut, lorsque Renoir filme l’Homme, il ne perd jamais de vue « le bébé râleur qu’il était dans son berceau et le vieux débris râlant qu’il sera sur son lit de mort. » (1) Et dans L’Homme du Sud, non seulement les enfants côtoient constamment les adultes, imposant leur merveilleuse spontanéité, mais les adultes sont également montrés comme les enfants qu’ils n’ont jamais cessé d’être, notamment dans le fait de buter obstinément contre l’adversité, dans un monde immense qu’ils ne comprennent pas. Voir le personnage de la grand-mère (Beulah Bondi), bien plus immature et égoïste que les enfants qui l’entourent. Dans cette optique, la violence devient à la fois intense et ridicule, elle n’est jamais héroïsée comme dans beaucoup de films du Hollywood classique. Pas de héros viril chez Renoir. En conformité avec la vision biblique de cette modeste communauté texane, c’est plutôt Adam et Eve qui viennent à l’esprit en contemplant Zachary Scott et Betty Field, jeune couple soudé dans un illusoire paradis terrestre, enfants innocents qui doivent soudain devenir adultes. Et c’est aussi Abel et Caïn, avec ce voisin aigri et terrible, joué par J. Carrol Naish.

Renoir étant cinéaste, sa philosophie de l’existence s’exprime par la caméra. Dans chacun de ses films, il choisit un dispositif précis et il s’y tient avec une rigueur toute musicale afin de transmettre l’idée-phare : dans La Règle du jeu, ce sont la profondeur de champ et les panoramiques filés qui relient sans cesse l’arrière-plan et l’avant-plan, les domestiques et les nantis, dans la même course à la catastrophe ; dans Le Carrosse d’or, ce sont les plans fixes en pied et les constantes mises en abyme (cadre dans le cadre) qui suggèrent la frontière fragile entre la vie sociale et le théâtre. Dans L’Homme du Sud, ce sont les plans en légère plongée qui, très savamment, maintiennent la ligne d’horizon dans l’image tout en niant le reste du ciel, cela afin d’accentuer l’ancrage des êtres dans leur vaste terre. Des êtres, animaux ou humains, qui peinent, s’amusent et meurent, selon la loi universelle.

Par ce dénuement et cette universalité, L’Homme du Sud n’est pas sans évoquer l’œuvre de Charlie Chaplin. D’ailleurs, beaucoup de films de Renoir peuvent se voir comme des variations autour de Chaplin, un acteur-cinéaste qui était selon lui le plus grand de tous. S’il y a du Charlot dans le Michel Simon de Boudu sauvé des eaux et de La Chienne, ou dans le Carette de La Règle du jeu, dans L’Homme du Sud, c’est tout le film qui est comme un hommage à « l’esthétique de terrain vague » des premiers Charlot, des œuvres qui ont tant fait rire Renoir après les horreurs de 14-18 : le noir et blanc sans fioritures, l’atmosphère anti-expressionniste, la cabane délabrée qui évoque nos bidonvilles, l’étude approfondie de la pauvreté et de la faim (ici s’ajoute le détail horrible de la pellagre)... On est presque dans Une vie de chien ou Le Kid ! Et comme chez Chaplin, l’observation pudique de cette pauvreté, la retenue du style renforcent l’aspect universel de l’histoire : ce que nous observons au fond, malgré la barrière de notre technologie, c’est nous-mêmes, c’est la manière dont chacun d’entre nous tentons, tant bien que mal, de faire notre trou sur cette terre, de préserver notre foyer au cœur d’un univers immense et indifférent.


(1) François Truffaut, Les Films de ma vie, Flammarion, Champs arts, 2007, p. 66.

DANS LES SALLES


l'homme du sud
 UN FILm de jean renoir (1945)

 DISTRIBUTEUR : Théâtre du Temple
 DATE DE SORTIE : 29 Janvier 2020

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Par Claude Monnier - le 26 juin 2019