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Critique de film

L'histoire

1820. Originaire du Kentucky, Elias Wakefield (Burt Lancaster), accompagné de son jeune fils (Donald MacDonald), part pour le Texas afin d'y entamer une nouvelle vie, fuyant par la même occasion les rivalités familiales qui les opposent depuis des générations à la famille Fromes. A Prideville, le shérif fait arrêter Elias, agacé d’avoir été pris à partie par ce dernier devant ses concitoyens. Talonné par deux frères de la famille Fromes qui viennent pour le tuer, Elias réussit à s’enfuir grâce à l’aide de Hannah (Diane Foster), une servante dont il rachète la liberté au vil patron du saloon pour lequel elle travaillait. Du coup, il n’a plus assez d’argent pour prendre le bateau à vapeur qui les aurait rapprochés du Texas. Le trio fait halte à Humility chez Zack (John McIntire), le frère d’Elias, et son épouse Sophie (Una Merkel). Afin de se refaire une fortune, Elias trouve un travail dans la pêche aux moules tandis que Hannah trouve un emploi dans une taverne tenue par un inquiétant "homme au fouet", Stan Bodine (Walter Matthau). A cause de sa naïveté, Elias devient la risée des habitants de la ville. Après une rixe entre son fils et des camarades de classe, Elias se rapproche de l’institutrice Susie (Diana Lynn). Finalement, alors que la pêche ne leur rapporte guère (et pour cause, son frère lui avait proposé ce job dans l’intention qu’il ne puisse plus repartir d’ici), il parvient à emporter la mise sur un casino flottant. Mais son envie d’aventures s’est émoussée ; il souhaite désormais s’installer à Humility après avoir épousé la maitresse d’école, au grand désarroi de son fils que l’appel du grand air attire toujours autant et qui aurait préféré avoir pour belle-mère la jolie Hannah...

Analyse et critique

L’Homme du Kentucky est la première incursion de l'acteur Burt Lancaster dans la mise en scène ; une expérience qui ne l’aura guère convaincu d’autant qu’on lui aura mis pas mal de bâtons dans les roues, les producteurs de l’époque n’appréciant guère les acteurs s’imposant réalisateurs ou producteurs. Il ne la renouvellera d’ailleurs qu’une seule fois, 20 ans plus tard, en collaboration avec Roland Kibee pour The Midnight Man (Le Flic se rebiffe). Comme sujet pour ce western d’aventure familial qui lorgne du côté d’un film au succès retentissant qui l’avait précédé de quelques semaines en salles, à savoir Davy Crockett (même époque, paysages ressemblants, même ton bon enfant, même candeur, même costumes…), Lancaster choisit l'histoire d'un homme et de son fils en partance pour le Texas à la recherche de grands espaces et de liberté. Mais pour cela, il faut de l'argent et ils vont devoir s'arrêter en gagner un peu dans un petit village pittoresque du Kentucky où vit un membre de leur famille. La tentation de se sédentariser va être très forte pour l’adulte, ce qui ne sera pas du goût du jeune garçon qui veut absolument partir à la découverte de ces contrées immenses et inconnues. Liberté et sédentarisation peuvent-elles s’accommoder ? Que doit-on préférer entre l’éducation traditionnelle et l’éducation "sur le terrain" ? Ce sont les questions auxquelles s’efforceront naïvement de répondre Burt Lancaster et son scénariste A.B. Guthrie, ce dernier n’étant autre que l’auteur du roman dont a été tiré The Big Sky (La Captive aux yeux clairs) de Howard Hawks et le scénariste de Shane (L’Homme des vallées perdues) de George Stevens.

Si certains trouveront vraisemblablement le propos de Burt Lancaster gentillet voire simpliste (et ils n’auront pas forcément tort : l’homme des bois naïf et désintéressé d’un côté, la civilisation méchante et vénale de l’autre), son film s’avère néanmoins dans l’ensemble très généreux, ses intentions louables (petites piques contre la condition de la femme à l’époque, exaltation de la vie au grand air à l’écart de toute contraintes, appel des grands espaces...) le rendant finalement bien sympathique. La description qu'il fait de la société rurale mal dégrossie vivant à Humility est assez chaleureuse malgré la malveillance (et parfois la sauvagerie et la cruauté) de beaucoup de ses habitants, et le personnage de naïf invétéré qu’il interprète lui-même est assez réussi sans qu’il n'ait besoin de trop en faire. Bien au contraire, alors que nous aurions pu nous attendre à un cabotinage éhonté de sa part (Vera Cruz était sorti peu de temps avant et personne n’avait oublié sa prestation génialement outrancière), l'acteur a rarement été aussi sobre (terne, diront certains) que dans The Kentuckian. Serait-ce dû à la tension qu’il devait ressentir à se trouver à la fois devant et derrière la caméra ? Une chose est certaine : s’il s’avérait une nouvelle fois à l’aise en tant que comédien, on ne peut pas en dire autant de sa "prestation" en tant que cinéaste. Au vu de cet essai, il ne possédait même aucun talent pour la mise en scène, cette dernière s’avérant ici totalement impersonnelle, sans aucune ampleur, sans aucun souffle et la plupart du temps très statique, à l’image d’ailleurs du scénario qui piétine et peine à donner une quelconque force ou progression dramatique à cette histoire somme toute assez banale. C’est bien dommage d’autant que le film a été tourné sur les lieux mêmes de l’action sans que le cinéaste parvienne à mettre en valeur ces beaux paysages.

Ceux qui, au vu de l’affiche et du titre, se seraient attendus à sentir le souffle de l’aventure et à ressentir l’ampleur des grands espaces seront donc obligatoirement déçus car, au lieu d’une odyssée mouvementée, l’action est quasiment tout du long ancrée dans ce petit village de Humility sis au bord du fleuve. L’Homme du Kentucky est donc mené sur le rythme apaisé d’une chronique villageoise ; mais l’on ne peut guère le reprocher au film car ce confinement et cette stagnation font partie de son sujet principal. Les deux personnages principaux, étant partis pour bourlinguer, se voient obligés de séjourner plus longtemps que prévu dans un village pour se refaire une fortune dilapidée par ailleurs et pour la bonne cause : rendre sa liberté à une jeune femme qui leur avait juste auparavant sauvé la vie. Non seulement ils doivent rester sur place, mais certains font tout pour qu’ils se sédentarisent et se civilisent ; à commencer par leur propre famille qui désire les garder auprès d’eux ; ces derniers leur mettront d’ailleurs secrètement des bâtons dans les roues afin qu’ils ne puissent pas se remettre en route pour le Texas, leur procurant un travail dont ils savent pertinemment qu’il ne leur rapportera rien, poussant le père dans les bras d’une institutrice, plus "acceptable socialement" que la serveuse de bar et qui de plus souhaite rester sur place. Et puis le jeune garçon se doit de recevoir une éducation "normale" ! La naïveté du père est telle qu’elle donne l‘impression que son fils, à peine âgé de 10 ans, est bien plus mature que lui. Face à cette ingénuité un peu exagérée et parfois agaçante pour le spectateur, les auteurs en profitent pour dresser le portrait sans concession d’une communauté rustre et sauvage qui ne va pas non plus sans schématisme.

Malgré ses grosses faiblesses (dont de nombreuses longueurs dues à un bavardage intempestif), et même s’il ne se révèle que guère captivant sur l’ensemble, je serais assez indulgent pour ce film sincère et généreux qui, s'il ne brille effectivement pas par sa mise en scène, tient un propos qui, bien que schématique, emporte le morceau surtout lorsqu'il est servi par une brochette de comédiens assez convaincants. Donald MacDonald est le jeune acteur interprétant avec justesse le fils de Burt Lancaster ; il a remplacé Brandon DeWilde (le jeune garçon dans Shane) au départ pressenti (ce qui a dû en faire souffler d’aise certains). Les seconds rôles sont pour la plupart assez savoureux et notamment Walter Matthau pour sa première apparition à l’écran dans le rôle d’un inquiétant virtuose du fouet, John McIntire égal à lui-même dans la peau du frère d’Elias qui souhaite faire de celui-ci son associé plutôt qu’un aventurier, et John Carradine parfait dans le rôle du charlatan, mais que l’on ne voit malheureusement que trop peu. Les deux actrices principales sont bien jolies (nous avions déjà croisé le charmant minois de Diana Lynn dans Track of the Cat de William Wellman) et l’on imagine sans peine la difficulté pour le personnage de Burt Lancaster de devoir choisir entre les deux. Enfin, les inquiétants Paul Wexler et Douglas Spencer préfigurent étonnamment les cruels "hommes des bois" du Délivrance de John Boorman !

The Kentuckian n'est pas une immense réussite mais un western attachant au ton assez singulier qui avait été au départ prévu pour être un western musical ; il en reste quelques séquelles avec notamment une séquence de soirée en chansons au cours de laquelle Lancaster lui-même se prête au jeu. Mais si l’on ne devait retenir que deux séquences, ce seraient celle du duel au fouet ainsi que le suspense final au cours duquel Burt Lancaster doit traverser un plan d’eau en courant sur son agresseur, espérant arriver à le renverser avant qu’il n’ait eu le temps de recharger son fusil pour lui tirer dessus. Vraiment plaisant à regarder, mais aussi à écouter puisqu’il s’agit non moins que de Bernard Herrmann qui officie en tant que compositeur. Sa partition n’est guère inoubliable mais son style est immédiatement reconnaissable. A condition de ne pas en attendre grand chose, on peut éventuellement passer un agréable moment à la vision du premier film réalisé par Burt Lancaster. On aurait cependant aimé plus de lyrisme, celui par exemple que l’on trouve dans la description que fait Elias à son fils du Texas dont il rêve : « Well, it's a place for the likes of us. No people there much, no neighbors to crowd ya, only wild game to see and to shoot at. And when you take a breathe, it's got a clean taste to it, like nobody ain't never used it before. »

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