Menu
Critique de film
Le film

L'Homme de la loi

(Lawman)

L'histoire

Au cours d'une nuit de bamboche dans la ville de Bannock, l'éleveur Bronson et ses hommes provoquent accidentellement la mort d'un vieillard. Le marshall Jered Maddox vient à Sabbath, tenue en coupe par Bronson, lui demander des comptes. Inflexible, Maddox refuse toute tentative de négociation et de corruption. Il veut ces hommes, morts ou vifs. Et là, tout s'enchaîne.

Analyse et critique

Amère victoire

"Tous mes films sont cyniques et tordus. Tordus, dans le bon sens." - Michael Winner

Le nom de Michael Winner provoque souvent des levées de boucliers sinon de bâtons parmi la critique outrée, des deux côtés de l'Atlantique. Pan, t'es mort ! Du cinéma réac', mis en boîte et expédié. Le cas Winner est en fait moins manichéen, Death Wish/Un justicier dans la ville étant le seul film de l'Anglais que l'on pourrait taxer de droitier, démagogique et encore, ce n'est pas si simple. Dans sa meilleure période (les années 70 qui nous intéressent ici), Winner a troussé des films violents, pas très beaux et irrespirables. Côté pile : des stars dans des objets méchants, une certaine nervosité, le refus de tourner en studio, des scripts intéressants. Côté face : des zooms à foison, du travail bâclé et haché (deux prises et c'est fini). Sur la tranche, un côté "j'ose tout", tantôt une qualité, tantôt un défaut selon l'humeur. La crudité des films de Winner peut autant choquer que divertir. Elle est pourtant indissociable des thèmes récurrents de ses films. Si bien qu'on serait tenté de dire – ce n'est pas péjoratif – "à sujet moche, traitement moche". Pour la postérité, le vilain petit cousin anglais a souffert d'avoir été en marge du nouvel Hollywood des mavericks : mais après tout, il n'avait pas les mêmes ambitions (mais il considère Bunuel comme sa plus grande influence). Pris dans un entre-deux générationnel, il a été cantonné aux films de genre, échouant à utiliser des acteurs emblématiques de cette période (Richard Dreyfuss ou Christopher Walken pour le rôle masculin principal de The Sentinel).

A l'ouest, rien de nouveau.

Le cynisme de Winner ne surgit pas de nulle part et peut être déjà décelé dans ses premiers films britanniques : The System (1964) traitait de manipulation amoureuse et touristique dans un village anglais; The Jokers (1966) mettait en scène deux frères anarchistes volant les bijoux de la Reine; dans I'll Never Forget What's'isname (1967), un publicitaire (Oliver Reed) plante une hache dans son bureau un beau matin et décide de renoncer à son emploi et sa vie confortable. L'euphorie des personnages cède finalement au désenchantement. Si un certain esprit Swinging London (libération sexuelle, hédonisme) souffle dans ces comédies, Winner en retient les aspects les plus décadents et stérilise vite l'agitation antisociale de ses héros. Le fait qu'il souligne l'inanité de cette période en fait autant un jeune con… servateur qu'un commentateur sarcastique des illusions de ses contemporains d'alors. Winner est vite propulsé comme jeune talent prometteur par les critiques américains et britanniques. Go West.

L'Homme de la loi (LAWMAN 1971)

Winner gagne son ticket d'entrée pour Hollywood en 1970 avec Lawman. Le petit Winner illustré ébauché plus haut s'applique tout à fait à ce post-western sale et rugueux : la réalisation est gâchée par des zooms incongrus ; les acteurs sont très bons (Lancaster, Lee J. Cobb et surtout Robert Ryan qui campe un beau personnage de héros fatigué). Post-western car comme nombre de films à cow-boys sous haute influence Peckinpah de cette période, le film s'inscrit dans une constante démythification de l'Ouest des pionniers tout en offrant un miroir pour l'époque : ainsi, la violence armée - représentée par Maddox/Lancaster - est déjà un anachronisme dans Lawman. Comme le constate l'éleveur Vince Bronson (Cobb), "maintenant, on achète" pour résoudre un conflit, préserver une société "construite par les armes". A Sabbath contrôlée par les Bronson en 1887 (le maire de la ville est sourd!) ou dans l'Amérique des années 70, le Capital fait donc loi (3). Maddox pense malheureusement autrement et semble à peu près être le seul pendant tout le film. L'opacité morale du personnage est typiquement "winnerienne" : dans son application froide et zélée de la justice légale, Maddox en devient antipathique. A son arrivée à Sabbath, les habitants le prennent pour un "chasseur de primes", s'écartent à son approche et finissent par le traiter de meurtrier, niant sa fonction d'"homme de la loi". Dans cette inversion des rôles, des conventions du genre ou sociales, le marshall Maddox est clairement vu comme une menace. Les habitants en viennent à s'organiser en comité d'autodéfense pour se débarrasser de lui (quatre ans avant Death Wish), mais qui se désagrège lorsque chacun des membres couards se débine un par un devant un Maddox inflexible. On touche là à un des thèmes ensuite abordé par Eastwood dans son superbe High Plains Drifter / L'Homme des hautes plaines : une communauté lâche ne pouvant se défendre elle-même choisit un homme pour incarner la Loi et finit par haïr cette personne lorsqu'elle menace ses intérêts. "Ils ont besoin de nous mais ils nous détestent", dit le marshall Cotton Ryan (Robert Ryan). Mais Maddox est néanmoins conscient de ses contradictions, avouant finalement que derrière son code moral (ne jamais dégainer le premier, ni tirer dans le dos), il est responsable d'un cycle de violence ("on tue quelqu'un et ce quelqu'un se trouve avoir des parents, des amis…") et qu'il n'est qu'un "tueur" avec une étoile.


Le pivot du film réside dans le moment où Maddox, mis en face de la vacuité de sa vie par son ancienne petite amie (accessoirement l'épouse de l'un des hommes qu'il recherche), finit par vouloir abandonner sa traque et envier le sort de Ryan, qui s'est trouvé une petite ville tranquille. C'est là que le film devient un brin problématique dans son sens mais aussi apocalyptique dans son final : SPOILER Maddox finit par abattre les membres du gang venus le provoquer, et tirer dans le dos du mari désarmé de son ancien amour. Mais ce n'est rien face au suicide de Bronson devant le corps de son fils, fraîchement tué par Maddox. A cet instant précis où Maddox est en voie de rédemption, en train de rentrer dans le rang (l'homme se ménage des instants de paix en jouant de la flûte), il renonce à tout (pourquoi, ce n'est pas très clair même s'il réagit face à un habitant cherchant à lui tirer dans le dos lorsqu'il veut quitter la ville) : sa moralité, son ancien amour… il franchit la ligne héros/méchant (4), quitte la ville, le film. "Justice" a été rendue mais en vain. L'individualisme - sinon le solipsisme - de Maddox est sauf. Ce final modestement nihiliste (la vie de Sabbath reprend son cours normal (5)) est parfaitement typique de son auteur : la quête de ses "héros" n'a finalement aucun sens; elle ne résout strictement rien, aussi bien pour le personnage que pour la société en elle-même. Dans Lawman, on se méfie des autorités (dans la vie réelle, il y eut les évènements de Kent State) sans pour autant convoquer d'alternatives viables autre que l'argent pour préserver la société.


(1) Dans son classique From Hollywood to Reagan, le critique Robin Wood identifie le "texte incohérent" dans nombre de films des années 70, soit des contradictions idéologiques reflétant la crise morale américaine : le constat de crise - désillusions du Vietnam, face aux institutions, tensions sociales – est d'autant plus grave que l'utopie des années 60 est impuissante à changer les choses. Interrogation de Wood qui résume le "texte incohérent" : quelle attitude tenir par rapport à Travis Bickle dans Taxi Driver ? Justicier traditionnel du western - donc positif - ou psychopathe ? Ou bien les deux ?
(2) Petit passif de la présidence de Richard Nixon à partir de 1968 et début d'explication de ces années lourdes : trois mois après son élection, le nombre d'Américains tués au Vietnam dépasse le total des victimes de la Guerre de Corée. En dépit de sa promesse de mettre fin à la guerre et de rapprocher les générations et plus largement un pays divisé, Nixon creuse encore l'écart avec l'invasion du Cambodge en 1970. La décision provoque une tempête de protestation parmi la jeunesse, culminant avec la mort de quatre étudiants à l'Université de Kent State, Ohio, abattus par la Garde Nationale le 4 mai. Dans un sondage de Newsweek à l'époque, 58% des sondés affirmaient que les tirs de Kent State étaient justifiés. 1968 est aussi l'année des assassinats de Martin Luther King et Robert Kennedy, et d'une intervention musclée de la police à la Convention Démocrate de Chicago.
(3) La confiance dans le marché, dans l'entreprise à organiser la société à la place du gouvernement est une constante de l'Amérique des années 70. Echo fait par l'un des habitants de Sabbath qui rappelle que "la ville doit tout aux Bronson".
(4) A Burt Lancaster lui demandant la raison d'être de son personnage pendant les lectures du script, Winner lui répondit : "c'est un salaud".
(5) Commentaire de Winner sur ce final : "après cette excitation, la vie continue. Tout le monde retourne d'où il vient. C'est exactement ce qui se passe dans la vie. Nixon a été viré, tout le monde était excité, et trois semaines après, tout le monde reprenait sa vie d'avant." (interviewé par X. Mendik)

Poursuivre le cycle Winner 70's avec Les Collines de la terreur
 

(6) Le recours aux freaks – dénué de la compassion apparente d'un Browning par exemple - a été dénoncé par certains critiques. Il correspond à la logique, ici poussée à l'extrême, du réalisme comme parti pris chez Winner. Selon ce dernier, les intéressés, venus des quatre coins du pays, étaient surtout heureux de constater qu'ils n'étaient pas seuls au monde. Question donc de point de vue.

(7) Scène ambiguë où sur le tournage d'une publicité, Alison doit répéter dix fois la même prise (montrer une bouteille à la caméra) : est-elle victime des "mauvaises ondes" de son appartement, ou simplement stupide?

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Léo Soesanto - le 6 décembre 2004