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Critique de film
Le film

L'Homme aux mille visages

(Man of a Thousand Faces)

Partenariat

L'histoire

Né de parents sourds et muets, Lon Chaney (James Cagney) est rapidement devenu un prodige dans l'art de la pantomime. Alors qu'il se produit dans un théâtre de la côte Est des Etats-Unis, sa femme (Dorothy Malone) lui annonce qu’elle attend un enfant. Le couple décide alors de tenter sa chance à San Francisco. Après la naissance de son fils et un divorce, Chaney travaille pour les studios Universal à Hollywood...

Analyse et critique

De 1927 à 1960, le biopic a connu sa période de gloire à Hollywood. Dans une étude consacrée au genre, George Custen (1) a recensé près de 300 œuvres de ce type : 67 pour les années 30, 89 pour les années 40 et 119 pour les années 50. Au total, ce genre cinématographique représentait environ 3 % de la production totale des studios hollywoodiens. En 1957, le studio Universal suit donc la tendance et se penche sur la vie de Lon Chaney. Intitulé L'Homme aux mille visages, le film s'inscrit dans une lignée de biographies filmées consacrées au septième art. Les années 50 sont d’ailleurs assez prolifiques dans ce genre : en 1951, Columbia dresse le portrait de Rudolph Valentino (Valentino, Lewis Allen), en 1953 c'est la MGM avec Ruth Gordon (The Actress de George Cukor) et en 1957, c'est au tour de Buster Keaton (The Buster Keaton Story, Sidney Sheldon pour la Paramount). Vient ensuite le projet Lon Chaney dont la réalisation est confiée à Joseph Pevney.

Acteur de théâtre puis de cinéma, Pevney est un fidèle artisan de la Universal. Le studio apprécie son professionnalisme et le nomme réalisateur au début des années 50. Elève appliqué, Pevney fait preuve d'un réel savoir-faire. Il se retrouve rapidement à diriger les plus grandes vedettes du studio comme par exemple Tony Curtis, Alan Ladd, Errol Flynn, Cyd Charisse, Rock Hudson ou encore Jane Russell. Mais si les studios reconnaissent sa rigueur, ses films ne sont pas de francs succès. Il ne fera donc pas une longue carrière de cinéaste et orientera rapidement son activité vers la télévision, où il réalisera notamment des épisodes de la série Star Trek. Avec L'Homme aux mille visages, il signe une mise en scène extrêmement soignée avec de beaux mouvements de caméra, une direction d'acteurs maîtrisée et une parfaite utilisation des moyens octroyés par le studio. Difficile d'y voir la moindre trace de génie, mais le professionnalisme de Pevney et la qualité de son travail restent appréciables.

L'écriture du scénario est l'œuvre d'un trio d'auteurs "maison" chargé d'adapter une histoire de Ralph Wheelwright. Si, à l'instar de la réalisation, le travail fourni fait encore preuve de sérieux, il est malheureusement marqué par deux défauts majeurs : d'une part, le récit reste trop hagiographique et, d'autre part, il fait l'impasse sur une période importante de la carrière de Lon Chaney. Reprocher à un biopic des années 50 son caractère complaisant n'est certes pas une surprise : à cette époque, l'Amérique fait encore preuve d'un respect sans faille à l'égard des grandes figures de son histoire. A l'exception notable des hors-la-loi (Jesse James dans Le Brigand bien-aimé de Nicholas Ray en 1957), le héros américain n'est que trop rarement maltraité. Et lorsque c'est le cas, c'est souvent de manière indirecte. Ainsi, John Ford dresse un portrait assez dur du Général Custer dans Le Massacre de Fort Apache en 1948 mais il ne le cite pas. Pendant les années 60 et 70, le biopic n’intéresse plus du tout les studios et il faut attendre les années 80 et Warren Beatty - John Reed dans Reds (1981) - ou Martin Scorsese - Jack La Motta dans Raging Bull (1982) - pour renouveler le genre et révéler les parts d'ombre du "héros" américain. Redevenu à la mode pendant les années 2000, le genre se veut de plus en plus réaliste et sombre (Ray Charles dans Ray, Johnny Cash avec Walk the Line ou George Bush Jr. dans le W. d’Oliver Stone). Il faut certainement y voir le reflet d’une époque où la naïveté n’a plus guère de place face au déluge d’informations déversés par les nouveaux médias. Cette parenthèse historique fermée, revenons à notre année 1957 et au projet Lon Chaney. Un projet qui n'échappe donc pas à la règle de l’époque et a souvent tendance à surcharger la narration de bons sentiments. Un sentimentalisme certainement efficace à cette période mais qui aujourd’hui prête plutôt à sourire. En point d’orgue de cette déferlante hagiographique, la scène finale où, sur son lit de mort, Chaney lègue sa trousse de maquillage à son fils sous le regard larmoyant de ses proches... Mais Chaney n’a jamais légué sa trousse à son fils. C’est le studio qui en a hérité et qui l’expose désormais dans un musée.

La scène de Lon Chaney sur son lit de mort révèle donc le deuxième défaut du scénario, et le plus difficile à expliquer, son manque de réalisme et ses lacunes. Universal n’ayant aucun droit sur les films tournés par Chaney à l’extérieur du studio, le récit fait abstraction de toutes ses interprétations pour le compte de la MGM et notamment des films tournés par la caméra de Tod Browning (Le Talion, Le Loup de soie noire, Londres après minuit) souvent considérés comme ses meilleures performances. Les films sont évoqués à travers une collection d’affiches filmées (au milieu du récit), mais malheureusement on garde cette impression d’avoir manqué un épisode de la vie de Lon Chaney.

Ces lacunes scénaristiques soulignées, il faut néanmoins mettre en avant certaines qualités du script parmi lesquelles un rythme assez soutenu (dans la première moitié du film), des scènes toujours riches en évènements et des personnages assez approfondis (Chaney et son fils en particulier). Notons également que les biographes de Chaney s'accordent à reconnaître la justesse avec laquelle est décrite l’ascension de Lon Chaney au sein des studios. Il y a en particulier cette scène où il joue un infirme rampant sur le sol et au cours de laquelle il éblouit les équipes présentes sur le tournage. De manière plus générale, le film est apprécié pour la description détaillée qu’il offre des studios hollywoodiens.

Une description de l’industrie cinématographique hollywoodienne du début des années 1900 (le premier tournage officiel de Chaney, The Ways of Fate, datant de 1913) à la fois pertinente et passionnante. Elle permet notamment de se replonger aux origines du rêve hollywoodien, une époque où cinéma rimait avec bricolage et urgence. L'Homme aux mille visages relate notamment la cadence à laquelle les productions s'enchaînaient : on y découvre par exemple des comédiens et des équipes techniques passant d'un plateau à l'autre au cours de la même journée et sans la moindre pause. La trajectoire suivie par Lon Chaney est également un moyen d’observer la naissance et l'évolution du système des studios : la professionnalisation du métier de comédien, le "star system" et l'influence de plus en plus forte des grands producteurs et des moguls des studios sont exposés pendant tout le film (le rôle donné à Irving Thalberg - interprété par Robert Evans (!) - y contribue évidemment). Cette description de l'industrie du cinéma est notamment rendue possible par un travail à la fois riche et précis sur les décors (Russell A. Gausman - qui travaillera plus tard avec Kubrick sur Spartacus - est à la baguette). Il faut également souligner une magnifique photographie signée Russell Metty, qui prouve à cette occasion qu'il n'était pas que le génial coloriste de Douglas Sirk.

Mais la plus grande difficulté pour réaliser un biopic réside évidemment dans le choix du comédien qui incarnera le héros. Et qui d'autre que James Cagney pouvait interpréter un homme aux multiples facettes et avec une force de caractère comme celle de Chaney ? Car, il faut le rappeler, Lon Chaney était un enfant de la balle. Il démarre sa carrière à l'âge de neuf ans et ne cesse de se produire sur les planches dans des spectacles de pantomime. Il met en avant des qualités de mime, de comédie mais également de danse. Pour incarner ce personnage à l'écran, il fallait donc un artiste aux talents multiples. Cagney est évidemment l'homme de la situation. Il a été danseur, a joué la comédie dans des registres très différents et fait preuve d'un tempérament et d'une énergie hors normes. Lorsqu'on lui propose L'Homme aux mille visages, il est à l'apogée de sa carrière et ne choisit ses rôles que pour le plaisir. Fasciné par le personnage de Chaney, il accepte ce projet avec enthousiasme. Sa performance tout en énergie impressionne et rappelle celle de La Glorieuse parade (Michael Curtiz en 1942), là encore une biographie filmée d'un homme de spectacle (George Cohan). Il chante, il danse, il joue la comédie et virevolte dans toute la largeur du Cinémascope. Evidemment, on pourra toujours tiquer sur son apparence physique (au début du film, il est censé interpréter Lon Chaney à l'âge de 24 ans, alors qu'il en a 58) mais son enthousiasme et son talent font rapidement oublier cet écart.

L'Homme aux mille visages n'est certes pas un biopic très novateur ni même réaliste. Avec un réalisateur comme Pevney derrière la caméra et une production hyper calibrée, on ne pouvait en attendre plus. Mais la qualité des intervenants techniques, la performance de Cagney et cette volonté de montrer les premiers pas des studios hollywoodiens suffisent à passer un bon moment devant son écran.
 

(1) Source : Positif N°540

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Par François-Olivier Lefèvre - le 26 septembre 2009