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Critique de film
Le film

L'Homme au Fusil

(Man with the Gun)

L'histoire

Clint Tolliger (Robert Mitchum) arrive dans la petite ville de Sheridan où il sait que vit son ex-épouse Nelly (Jan Sterling). Elle s’est enfuie voici quelques années, ne pouvant plus supporter d'avoir pour mari un homme qui mettait quotidiennement sa vie en danger. En effet, ce dernier, grâce à son habileté dans le maniement des armes, s’était spécialisé dans le "nettoyage" des petites villes. A Sheridan, Clint vient juste prendre des nouvelles de Nelly et de leur petite fille de 5 ans qu’il n’a quasiment jamais vue. Il espère dans le même temps se réconcilier et recommencer une vie commune avec sa femme qui travaille désormais comme Saloon Gal dans l’établissement tenu par Frenchy Lescaux (Ted De Corsia). Mais Nelly semble ne pas vouloir reprendre leur ancienne relation. Clint décide néanmoins de rester dans la ville, s’étant immédiatement rendu compte qu’elle aurait besoin de son aide. En effet, sa réputation de "Town Tamer" l’ayant suivi, le conseil municipal dirigé par le maréchal-ferrant (Emile Meyer) décide de l’embaucher pour mettre un terme au diktat du potentat local, l’intouchable Dade Holman qui ne sort d’ailleurs jamais de chez lui et laisse son armée privée imposer sa propre loi. Clint accepte à la condition que personne ne vienne entraver son travail, décidant seul des méthodes à employer. Le jeune Jeff Castle (John Lupton) résiste actuellement seul contre les sbires de Holman ; il vient d’ailleurs de les chasser de sa future propriété à coups de fusil. Sa vie ne tient désormais qu’à un fil mais il refuse de céder malgré les réprimandes de sa fiancée (Karen Sharpe), la fille du maréchal-ferrant, qui ne supporte pas la violence. Quant à Clint, il ne perd pas de temps et, pour 500 dollars, commence son "ménage" sans aucun scrupule, épaulé par le shérif (Henry Hull) qui jusqu’ici n’avait jamais osé lever le petit doigt. Les notables, eux, commencent à se les mordre d’avoir embauché un homme encore plus violent que ceux qu’il doit combattre...

Analyse et critique

Dans le domaine du western, Robert Mitchum venait de tourner coup sur coup dans des films de réalisateurs très réputés : pour William Wellman dans Track of the Cat puis pour Otto Preminger dans Rivière sans retour. Et juste quelques mois avant le film qui nous concerne ici, nous pouvions l’admirer dans son rôle le plus marquant, celui de l’étrange pasteur de La Nuit du chasseur (The Night of the Hunter) de Charles Laughton. La notoriété de Man With a Gun est évidemment bien inférieure. Cependant, Mitchum a accepté de faire ce film en refusant deux autres propositions et non des moindres : tout d’abord le rôle de Jett Rink (écrit spécialement pour lui) dans Géant de George Stevens ainsi que le tournage de ce qui devait être le deuxième film de Charles Laughton, une adaptation des Nus et des Morts de Norman Mailer (plus tard réalisé par Raoul Walsh). Autant dire que le comédien dut s’en mordre les doigts même si L'Homme au fusil est une jolie réussite. Il s’agissait du premier film produit par Samuel Godwin Jr. (le fils de son célèbre homonyme) dont la dernière production aura été le splendide Master and Commander de Peter Weir, ainsi que le premier film réalisé par un des protégés d’Orson Welles, Richard Wilson. Avant cette première expérience derrière la caméra, Wilson fut aux côtés de Welles régisseur du fameux Mercury Theatre, acteur radiophonique notamment dans l’adaptation de la Guerre des Mondes qui fit couler tant d’encre, et enfin producteur délégué sur deux de ses films, La Dame de Shanghaï et Macbeth. Son western, avec un faible budget, relate la traditionnelle histoire d’un tireur d’élite dont les services sont loués par les citoyens d’une petite ville afin de la "pacifier".

Après un générique sobre sur fond de trame grise, accompagné d’un thème assez grave mais immédiatement entêtant signé Alex North (qui fait d’ailleurs penser à l'un de ceux qu’il écrira plus tard pour Spartacus de Stanley Kubrick), la musique se tait et fait place à l’arrivée d’un cavalier dans la rue principale en pente d’une petite ville de l’Ouest qui ressemble à tant d’autres. Il s’agit du comédien Leo Gordon, habitué des rôles de "bad guys" dans d’innombrables westerns ou films noirs, et dont les petits yeux inquiétants (d’un bleu électrique dans les films en Technicolor) glacent le sang. Le chien d’un tout jeune garçon vient lui aboyer dessus alors qu’il avance doucement sur sa monture ; ni une ni deux, il sort son revolver et lui tire dessus, le tuant sur le coup. Le garçon vient s'effondrer et pleurer sur le cadavre de la bête tandis que l’homme continue son chemin sans se retourner. Aucun habitant ne semble pressé de venir voir ce qui s’est passé ; sont-ils apeurés ou habitués ? Un autre homme seul arrive à son tour sur un thème musical tout aussi magnifique que celui du début mais bien plus mélancolique, plus doux, presque nostalgique. Il s’agit du personnage joué par Robert Mitchum dont on peut penser au départ, à cause du thème musical qui lui est attribué d’emblée, qu'il est un homme d’une grande douceur et d’une honnêteté à toute épreuve ; l’impassible héros pur et dur de nos rêves d’enfance. Au fur et à mesure du récit, on se rendra compte que ce n’est pas vraiment le cas, que des parts d’ombre se dévoileront au sein de sa personnalité, et l'on apprendra qu’il eut un passé trouble et troublé l'ayant quelque peu déstabilisé. S’ensuivent les rencontres de Mitchum avec les habitants de la ville, et en à peine cinq minutes les bases de l’histoire, ses tenants et ses aboutissants sont posés. Tout le début du film est superbe, d’une formidable concision, d’une violence inattendue (un homme qui tue le chien d’un enfant, nous n’avions encore jamais vu ça) et d’une précision remarquable, l’austère mais splendide noir et blanc de Lee Garmes achevant de nous combler et la description des rues de la ville faisant montre également d’une belle appréhension de l’espace.

La suite ne déméritera pas même si dans l’ensemble la mise en scène manque par trop de personnalité, les scènes d’action de punch et le scénario d’intensité pour faire de Man With the Gun un grand western. De plus, on peut regretter l’apparition à mi-film du personnage du marchand de whisky dont on ne comprend pas d’emblée l’intérêt, un témoin des évènements qui se révèle d'un coup un rouage très important de l’intrigue, à l’origine d’un coup de théâtre et d’un retournement de situation qui n’étaient pas nécessaires et qui cassent un peu l’austérité de ton et le réalisme de l’ensemble. Après la fabuleuse séquence paroxystique de l’incendie du saloon par un Robert Mitchum, complètement perturbé suite à l’annonce d’une mauvaise nouvelle et qui pète littéralement les plombs, le dernier quart d’heure qui s’ensuit s’avère du coup assez décevant, également en raison de cette astuce du scénario consistant à nous révéler un guet-apens qui n’avait pas lieu d’être - à mon avis - et qui ne colle donc pas très bien avec une intrigue qui ne semblait pas devoir se transformer en histoire à suspense. Néanmoins, l’apparition du despote dont on a entendu parler pendant tout le film sans jamais le voir est aussi forte qu’on pouvait s’y attendre ; l’imposant comédien, sans une seule parole, s'avère aussi terrifiant que nous l’imaginions, une pure incarnation du mal ! Même si le film de Richard Wilson ne peut prétendre rivaliser avec d’autres westerns plus célèbres qui décrivent les petitesses, les mesquineries et le manque de courage d’une population laissant ainsi la peur et la dictature de la violence s’installer dans leur ville, il n’en demeure pas pour autant moins passionnant la plupart du temps grâce surtout à de superbes dialogues très incisifs, à une interprétation de premier ordre de la plupart des comédiens composant un imposant casting, et à une mise en scène qui ne cherche jamais à être virtuose mais qui se montre très précise et ne rechigne cependant pas devant quelques superbes plans. Comme celui voyant Mitchum en haut de la grange tenant en joue des hommes cherchant à le liquider, cet autre de la réunion du conseil municipal se terminant par l'apparition sur le devant de la scène du même Mitchum que l’on éclaire en pleine face alors qu’il était resté jusqu'à présent dans l’ombre, ou encore celui de l'imposant lustre posé au milieu du saloon...

Et puis on ne relève aucun manichéisme, comme on pouvait s'en douter au vu de ces premiers éléments de description : les méthodes du "nettoyeur" ne s’avèrent guère plus recommandables que celles de ses ennemis, puisqu'il n’hésite pas lui non plus à appuyer un peu vite sur la gâchette. Il fallait tout le talent de Robert Mitchum pour interpréter ce personnage sans pitié qui manie l’ironie avec jubilation tout en montrant des signes de lassitude ; un protagoniste ambigu et violent, psychiquement pas très équilibré malgré son impassibilité de façade, ne croyant qu’au pouvoir des armes et capable de coups de folie. Quand il se rend compte que son ex-femme non seulement ne l’aime plus mais lui apprend dans la foulée une nouvelle qui le terrasse, afin d'évacuer cette information et ne plus y penser il manque de peu de détruire la ville entière ; en effet, suite à son emportement démesuré, l’incendie qu'il déclenche expressément dans le saloon n'est pas loin de se propager vers les habitations alentours. Tout en étant inquiétant, on le prend en pitié lorsqu’on voit son regard décontenancé suite à ce geste totalement disproportionné. Les méthodes qu'il emploie vont faire prendre conscience aux citoyens qu’elles pourraient se retourner contre eux (risquant par la même occasion de faire péricliter leurs commerces) et qu’ils ont peut-être fait une erreur en embauchant le "Town Tamer" dont ils veulent désormais se débarrasser. A un moment, ils se demandent même si la "dictature" imposée par Hollman n’est pas un moindre mal, puisqu'ils arrivent égoïstement à continuer leurs activités malgré une moins grande liberté de mouvement. Voilà une réflexion vraiment intéressante sur la lâcheté et l’appât du gain qui font parfois s’accorder les gens avec les régimes totalitaires dans un souci de relative tranquillité pour les mieux placés d'enter eux. Pour écrire son scénario, Richard Wilson s’est associé à N.B. Stone Jr. dont ce sera l’un des seuls travaux pour le cinéma, ce dernier s’étant par la suite dirigé vers la télévision où il signa d’innombrables épisodes de séries presque exclusivement westerniennes.

Un thème principal pas forcément nouveau ni très original (que le cinéaste reprendra la décennie suivante dans son deuxième western, Le Mercenaire de minuit avec Yul Brynner) mais auquel on adjoint ici quelques intéressantes variations ; un sujet en tout cas toujours source de tensions, de riches portraits psychologiques en même temps que d’une réflexion sociale et politique sur la domination d’une communauté par un seul homme et sur les méthodes à employer - ou non - pour lutter contre celui qu’encore personne n’a osé braver jusqu'ici. Pour nous interpréter ce western psychologique urbain au milieu de ces décors assez austères (mais qui nous permettent justement de mieux nous concentrer sur les personnages), des comédiens hors pair entourent l’impassible Robert Mitchum, à commencer par Jan Sterling dans le rôle de son épouse devenue glaciale à son égard, un Henry Hull (le journaliste du dytique Jesse James / Frank James avec Henry Fonda) plus sobre qu’à l’accoutumée dans celui du shérif, et encore plein de trognes bien connues des amateurs du genre comme Emile Meyer (le shérif dans Stranger on Horseback de Jacques Tourneur ou Silver Lode d’Allan Dwan) mais aussi Ted de Corsia, John Lupton, la charmante Karen Sharpe (épouse du producteur Stanley Kramer), Leo Gordon et même, presque dans leurs premiers rôles à l'écran, Claude Akins et Angie Dickinson.

Sans fioritures, ce western austère et très sombre n’en oublie cependant pas l’humour, témoin la séquence se déroulant à la fête de charité. Les dialogues acérés n’en sont pas avares non plus ; le docteur à propos de Clint Hollister pour le décrire au chef du conseil municipal le présente ainsi : « Might call him a town doctor, too. Ponca was a mighty sick town. Clint operated on it. Patient lost a lot of blood - but lived. » Par ailleurs, le film se fait surtout remarquer par un réalisme assez minutieux dans la manière de montrer les gens au travail, à travers l’attention portée aux costumes et aux décors (même minimalistes) ainsi que par une psychologie des personnages assez recherchée - même si la plupart des protagonistes manquent un peu d’épaisseur - à travers l’observation de leurs comportements seuls et en groupe. L'Homme au fusil est un western dépouillé et assez froid en fin de compte mais aussi une très belle réussite à l’instar de sa musique, entre classicisme et modernisme (certains passages sont accompagnés seulement d’accords à la guitare sèche), signée par le grand Alex North qui avait déjà composé auparavant quelques scores remarquables pour des films d’Elia Kazan tels Un Tramway nommé Desir ou encore Viva Zapata ! Un western qui pourrait plaire au plus grand nombre et même à ceux que le genre rebute a priori !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 15 juin 2013