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Critique de film
Le film

L'Homme au bandeau noir

(Black Patch)

L'histoire

Clay Morgan (George Montgomery) est le shérif de la petite ville de Santa Rita au Nouveau Mexique. Ayant perdu un œil lors de la Guerre de Sécession, il porte un bandeau noir, d’où son surnom de ‘Black Patch’. D’un naturel autoritaire, il ne s’en laisse pas compter par ceux qui essaient de troubler la tranquillité de sa ville ; il arrive à les faire déguerpir sans avoir à tirer un coup de feu. Deux de ses plus loyaux ‘supporters’ sont Pedoline (Jorge Trevino), un mexicain préférant dormir en prison qu’avoir à subir les foudres de son épouse, ainsi que Carl (Tom Pittman), un jeune orphelin de 18 ans qui aspire à devenir l’adjoint de l’homme de loi mais qui en attendant doit se contenter d’accomplir des tâches ingrates pour le Harper Hotel. L’adolescent note l’arrivée de deux étrangers en ville : Helen (Diane Brewster), une ravissante jeune femme, ainsi qu’un pistolero du nom d’Hank Danner (Leo Gordon). Il apprend très vite qu’Helen fut l’ancienne maîtresse du shérif avant que ce dernier ne parte pour la Guerre Civile. Hank vient en fait rejoindre Helen qui entre temps est devenue son épouse. Clay, malgré le fait qu’il soit triste de constater que l’amour de sa vie est désormais mariée à son meilleur ami, est heureux de les retrouver tous deux à nouveaux, surtout quand il constate qu’Helen nourrit toujours de forts sentiments à son égard. Le lendemain, le shérif d’une ville voisine vient arrêter Hank qu’il accuse d’avoir dévalisé la banque. Clay, tant que son collègue ne lui présente pas de mandat, préfère garder Hank dans sa propre prison, espérant ainsi avoir le temps de trouver un avocat capable de le défendre. Mais, à cause du butin dérobé et toujours introuvable, un drame va survenir qui va bouleverser la vie de tous les principaux protagonistes : Hank est abattu en pleine rue alors qu’il était sur le point de s’évader ; tout porte à croire que Clay est l’assassin…

Analyse et critique

Le méconnu Allen H. Miner fut un protégé de Robert Aldrich qui produisit quelques-uns de ses films. Il n’en aura finalement réalisé que cinq, travaillant ensuite activement pour le petit écran, signant multiples épisodes de diverses célèbres séries de télévision (La Quatrième dimension, Bat Masterson, Les Incorruptibles, Perry Mason…). Il est fort dommage que le cinéaste n’ait accouché que d’une si peu prolixe filmographie au vu des deux westerns que nous avons pu découvrir en France après Ghost Town en 1955, ce Black Patch ainsi que, précédemment, le très attachant La Chevauchée du retour (The Ride Back) avec William Conrad et Anthony Quinn, film au ton assez unique. Ce dernier, avant tout basé sur la psychologie de ses personnages principaux plus que sur l’action, Allen H. Miner l'avait filmé avec beaucoup de modernité et d'originalité tout en restant assez modeste, créant ainsi par son formalisme maitrisé une atmosphère singulière loin d’être désagréable. A l’aide de cadrages, images et plans insolites très souvent justifiés, d’un noir et blanc somptueux, le film baignait dans une douceur assez rare dans le genre. La manière qu’avait le cinéaste de filmer avec tendresse les petites gens et de brosser des portraits riches en nuances de ses personnages principaux aboutissait à un ton inhabituel ; s'en dégageait une belle force émotionnelle dans un ensemble vraiment attachant à défaut d’être inoubliable par la faute d’un budget trop rachitique, de quelques ratés ou fautes de goûts et de seconds rôles très moyens. Nous pourrions écrire presque quasiment la même chose sur cet Homme au bandeau noir, western urbain cette fois-ci, néanmoins un tout petit peu en-deçà.


Un pistolero au grand cœur qui a réalisé un braquage dans le seul but de pouvoir s’acheter un ranch pour y vivre avec sa ravissante épouse, et qui se fait bêtement assassiner ; un homme de loi intègre, triste et solitaire qui va être accusé d’avoir tué son meilleur ami par jalousie ou (et) avarice, par amour pour la femme qu’il lui a ravit ou (et) pour s’approprier seul le butin d’un hold-up dont il aurait été complice ; un jeune adolescent sur le point de suivre le mauvais chemin par le fait d’avoir été déçu par le comportement de son ‘héros’, des hommes vils lui procurant l’occasion de se venger de cette désillusion en flattant dans le même temps son ego, lui dont tous les habitants se sont toujours jusqu’à présent moqués en lui confiant les tâches les plus ingrates ; une charmante jeune femme tiraillée dans ses sentiments entre deux hommes qui sont meilleurs amis… Beaucoup de pistes très intéressantes au cours de cette belle histoire écrite non pas par un scénariste chevronné mais par le comédien qui tient ici le rôle du voleur de banque, Leo Gordon. Un acteur dont le nom ne vous dira sans doute rien mais dont le visage est très connu et apprécié des amateurs de westerns. On le remarqua dès ses premières apparitions grâce surtout à son regard inquiétant : c’est dans le plaisant Bataille sans merci (Gun Fury) de Raoul Walsh que cet homme aux petits yeux bleus électriques commença à marquer les esprits, plus menaçant que la plupart de ses partenaires dans ce western avec Rock Hudson. Il continua à interpréter les 'Bad Guys' ici et là dans le même temps qu'il endossait la panoplie de shérif dans le superbe Le Mariage est pour demain (Tennessee’s Partner) d’Allan Dwan. Avant Black Patch, il joua encore sous la direction de cinéastes aussi talentueux que Richard Wilson (L’homme au fusil) ou plus encore Jacques Tourneur (Great Day in the Morning). Un visage très reconnaissable puisqu’on le remarque même s’il n’apparait que le temps de quelques secondes et dans la pénombre, à la toute fin de L’Homme qui en savait trop d’Hitchcock version 1956 par exemple.


Il est assez cocasse de constater que Black Patch est un western scénarisé par un de ses acteur principaux tout en étant produit par le second qui n’est autre que le laconique George Montgomery, comédien très prolifique (surtout dans le domaine du western) mais toujours très peu connu du grand public malgré le fait qu’il soit assez charismatique : un peu dans le style de Jock Mahoney, peu loquace mais impressionnant de présence par sa stature notamment. Ici il interprète ce shérif à qui il manque un œil, un homme qui traine sa grande carcasse dans les rues désertes et le saloon déprimant de la ville, avec ce piano mécanique ressassant jusqu’à épuisement la même pénible rengaine. Il n’a pas grand-chose à faire si ce n’est éjecter de temps à autre un importun venu faire du barouf au saloon. Un personnage qui a du mal à cacher sa dépression, et qui par le fait devient vite très attachant, surtout lorsque l’on commence à apprendre des bribes de son passé, à être témoin de son amour pour la jolie Diane Brewster (qui a d'étonnants airs de ressemblance avec Eleanor Parker) : la séquence qui réunit les deux comédiens dans une grange à la nuit tombée est d’un superbe romantisme, aidée en cela par un magnifique thème concocté par Jerry Goldsmith dont c’était la première partition pour le cinéma. Une belle réussite musicale dans un style à postériori déjà immédiatement reconnaissable. Outre les deux amis représentés par le truand et le shérif, on trouve un troisième personnage très important, celui du jeune homme, interprété par Tom Pillman, acteur qui décèdera un an plus tard dans un accident de voiture à l’âge de 26 ans. Par l'intermédiaire de ce personnage d'adolescent, les auteurs en profitent pour lancer un petit plaidoyer contre la société qui méprise les orphelins ou les ‘bâtards’, leur confiant uniquement des travaux ingrats par manque de confiance à leur égard. La conséquence de cet ostracisme est que le jeune homme, très influençable, se tourne vers ceux qui le flattent en premier, en l’occurrence de très mauvaises fréquentations ayant dans l’idée de l’utiliser à leurs fins pernicieuses. Ayant remarqués lors d’une séquence assez délectable de démonstration publique de vitesse au tir (celle des vendeurs ambulants d’une toute nouvelle arme à feu), que le jeune homme était un as de la gâchette, les bandits l’amadouent en le congratulant et l’entrainent rapidement sur les pentes savonneuses qui leurs seront très utiles.


Trois personnages principaux (la femme étant malheureusement un peu trop sous-employée) mais beaucoup d'intéressants protagonistes secondaires à commencer par la prostituée dont l'importance va grandissant au fur et à mesure de l'avancée du film. Parmi les autres comédiens interprétant des seconds rôles, on se doit de mentionner Sebastian Cabot, assez mémorable dans le rôle de Frenchy, l’adipeux ‘Bad Guy’ français, jouant du clavecin en fumant le cigare, ou encore Jorge Trevino, comédien qui interprétait le rôle du ‘douanier’ dans La Chevauchée du retour, une nouvelle fois assez savoureux dans la peau du mexicain fainéant passant sa vie en cellule pour échapper à son épouse acariâtre. Mais aussi, pas mal de personnages finalement assez caricaturaux, amenant à une séquence pas très réussie et manquant de finesse, celle vue et revue (et en fin de compte totalement convenue) du 'téléphone arabe', les ragots à l'encontre du shérif de la ville allant bon train, grossis et déformés jusqu'à ce que l'unanimité se joigne contre lui. L'autre gros point noir du film, celui qui l’empêche de ne jamais dépasser le stade du très plaisant (ce qui est déjà tout à fait bien), ce sont tous ces personnages principaux à priori passionnants mais qu’on ne voit finalement qu’assez peu de temps, le jeune pistolero finissant par phagocyter l’histoire aux dépens du bandit qui disparait trop tôt et du shérif que l’on aurait aimer côtoyer plus longuement. Car le scénariste, s’il court plusieurs lièvres à la fois avec une belle fluidité dans son écriture, va s’appesantir trop longuement à mon avis sur l’évolution du jeune homme pour nous montrer les raisons qui l’ont fait prendre la mauvaise voie, celui de l’alcoolisme et du meurtre. Un scénario donc très intéressant mais pas toujours très équilibré. Ce western s'avérant prendre une tournure de fable, comme dans le très beau The Ride Back, la morale sera sauve au cours d’une dernière séquence superbe, une amorce de duel à la fois émouvant et tendu. Quant à la dernière discrète image -alors que le The End a déjà fait son apparition- de la femme entrant dans la maison du shérif pour nous faire comprendre qu’elle va décider de vivre avec lui, elle est peut-être attendue mais néanmoins très touchante. Une attachante petite surprise que ce western de Allen H. Miner, malheureusement son dernier !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 5 décembre 2015