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Critique de film
Le film

L'Heure de la vengeance

(The Raiders)

Partenariat

L'histoire

La ruée vers l’or de 1849 en Californie. Les habitants de la région pensent que la montée de violence qui s’en est ensuivie pourrait être éradiquée si leur territoire entrait dans le giron de l’Union. En effet, en plus de supporter ce climat de constante brutalité, beaucoup se sont fait déposséder de leurs terres en toute impunité par des ranchers sans scrupules ; ces derniers, corrompus jusqu’à l’os, font tout pour que la Californie devienne une république indépendante afin que l’on ne vienne pas fouiller de trop près dans leurs louches et meurtrières affaires. Le contexte politique étant posé, les pro-Unionistes étant éliminés les uns après les autres, le prospecteur Jan Morell (Richard Conte) entre en scène. En rentrant chez lui après une dure journée de labeur, il trouve son épouse Mary assassinée, son or pillé. Son frère Frank a eu le temps de voir s’enfuir quatre hommes ; ils décident de se venger mais Frank est tué à son tour et Jan blessé à l’épaule. Ce dernier est soigné par le Mexicain Felipe (Richard Martin) qui lui apprend l’identité des tueurs, des hommes à la solde du gros propriétaire terrien Thomas Ainsworth (Morris Ankrum), l’homme qui les spolie de leurs terres. Avec d’autres péons victimes des méfaits de ce dernier et faisant de Jan leur chef, ils décident de lui rendre la monnaie de sa pièce. Jan accepte surtout pour réussir à tuer les meurtriers de sa femme et parce qu'il est tombé sous le charme d’Elena (Viveca Lindfors), la sœur de Felipe. Lors de l’attaque d’une diligence transportant l’argent d’Ainsworth destiné à la cause de l’indépendance de la Californie, les hommes de Jan capturent Hank Purvis (Hugh O’Brian), le plus violent du groupe des assassins à la solde du tyran local sur qui ils trouvent le médaillon pris sur le cadavre de Mary : ils décident de le lyncher s’il ne dévoile pas les noms de ses complices...

Analyse et critique

Plus je découvre de nouveaux films du prolifique Lesley Selander, plus je me dis avec une curiosité non dissimulée que sa filmographie doit encore contenir quelques titres assez jubilatoires, et qu’on a un peu trop vite eu tendance à classer le cinéaste parmi les tâcherons du genre. Dans leur ouvrage sur la série B, Pascal Merigeau et Stéphane Bourgoin disent du cinéaste : "On se demande pourquoi diable Selander aurait soudain réalisé un bon film. […] Selander, soyons justes, tourna tout de même autre chose que des westerns, mais avec un égal malheur..." Sur plus de cent films, il y eut vraisemblablement de nombreux déchets - pour le peu que je connais, au moins le ridicule Flight to Mars ou, pour en rester dans le western, le nullissime Arrow Dust (Le Défi des flèches) - mais finalement le cinéaste aura aussi eu quelques très sympathiques réussites à son actif (Panhandle, Fort Osage, Tall Man Riding, Shotgun...). Alors que jusqu’à présent, il avait œuvré la plupart du temps pour des studios de la Poverty Row (la Allied Artists tout récemment), il put à l’occasion de The Raiders (ou Riders of Vengeance, le film ayant été distribué sous ces deux titres) tourner pour le studio roi du genre, la Universal, même si ce fut une nouvelle fois avec un budget assez limité. Relatant une vengeance ainsi qu’une traditionnelle lutte entre fermiers et gros propriétaires, L’Heure de la vengeance est un film de série B assez conventionnel même si le scénario est un peu plus complexe que l’on pouvait s’y attendre au vu du postulat de départ et surtout extrêmement remuant, les guet-apens et les fusillades se succédant à une vitesse d’enfer. Selander prouve une fois encore que ses scènes d’action faisaient alors souvent partie des plus teigneuses du genre dans cette première moitié de décennie.

"1849, the year in which the name John Sutter was heard around the World. Gold was the magic word that sent hundreds, then thousands of men swarming into the vast territory of California. The lust for Gold soon became a raging fever that brought death to conscience and honour. Fear and violence spread throughout the land. Those who tried to enforce the law were destroyed, as were the innocent, the courts were powerless to keep order and the guilty went unpunished. Mob rule reigned and the times were ripe for those who would control at any cost." La description de cette situation infernale et ce climat d'extrême violence pour les tranquilles habitants de la Californie convenaient comme un gant à Lesley Selander qui, dans ses bons jours, n’avait pas son pareil pour tourner à toute vitesse des films puissamment acariâtres. Le contexte politique dans lequel se déroule l’intrigue du film de Selander est à peu près similaire à celui dans lequel se déployait celle de Lone Star (L'Etoile du destin) de Vincent Sherman avec Ava Gardner et Clark Gable, à savoir le difficile dilemme qui se présentait aux citoyens (passionnant en revanche pour le spectateur) : devoir choisir entre l'indépendance de leur territoire ou le rattachement à l’Union ; sauf que dans The Raiders il s’agit de la Californie alors que dans Lone Star du Texas. Autre grande différence entre les deux films, celui de Sherman est un western historique et mélodramatique au budget imposant (produit par la toute-puissante MGM) avec de nombreuses stars et des dialogues abondants, alors que celui de Selander est une simple série B nerveuse et mouvementée, peut-être encore plus que de coutume pour l’époque, seuls les films de Nathan Juran lui damant le pion à ce niveau.

La toile de fond historique et politique étant posée et les deux scénaristes féminines ayant la bonne idée de ne pas l’abandonner en cours de route, vient se greffer dessus une simple et traditionnelle histoire de vengeance qui se révèle inhabituellement violente, les morts tombant en cascade à commencer par l’épouse et le frère du héros dès les dix premières minutes. L’arrivée de Hugh O’Brian et de ses hommes à la porte de la maison où se trouve seule la très charmante Margaret Field (on regrette qu’elle passe si vite l’arme à gauche d’autant que ses premières scènes avec Richard Conte étaient vraiment attachantes de par leur tendresse, l’alchimie fonctionnant parfaitement entre les deux comédiens) démontre même à quel point Selander, quand il le voulait, était loin d’être un piètre metteur en scène : les inquiétants bandits se dévoilent à nous subrepticement, d'abord par le visage inquiétant de leur chef derrière une fenêtre, puis par un mouvement de caméra assez élégant venant les saisir au passage et nous faisant sursauter en même temps que la femme. La scène de meurtre, même si hors-champ, est assez dure, laissent aisément deviner que Marie s’est non seulement fait tuer mais probablement aussi violer auparavant, l’assassin ayant la figure en sang des griffures reçues. Le portrait de l'épouse était donc plutôt réussi et si l'on déplore sa mort dès les premières minutes, nos femmes scénaristes nous la font vite oublier en brossant deux autres figures féminines toutes aussi bien vues. Nous avons tout d'abord la Mexicaine paradoxalement interprétée (sans que cela ne choque) par la suédoise Viveca Lindfors (l’inquiétante maîtresse de Jeremy Fox dans Les Contrebandiers de Moonfleet), amoureuse de Richard Conte et n’arrêtant pas, par dégoût de la violence et également par pragmatisme (comme très souvent les femmes dans le genre), d’essayer de freiner son désir de vengeance en l'invitant à ne pas poursuivre ses inutiles et sanglantes représailles : « Pourquoi ne pas recommencer à zéro sans amertume ? Est-ce qu’une vie pour une vie ne vous suffit pas ? » Cet amour de deux personnes luttant dans le même camp mais totalement opposés quant aux causes à défendre et aux moyens à employer est assez captivant et porteur d'émotions.

Premier curieux et moderne élément scénaristique, le "héros" ne se sert de la cause des péons et ne se bat à leurs côtés que pour pouvoir plus facilement assouvir ses intérêts et son désir de vendetta : « Je les veux tous et je dois le faire à ma façon » ; en anglais dans la version originale encore plus directe : « If it takes the rest of my life I'll get every murdering one of them. » Avant d’en revenir à cet étonnant personnage principal, parlons rapidement de l’autre jolie demoiselle qui n’est autre qu’une habituée des westerns, ayant tourné entre autres avec Randolph Scott : la ravissante Barbara Britton dont les robes bleues n’ont d’égales en beauté que ses yeux de la même couleur. Elle interprète la fille du vil propriétaire terrien, une femme de tête assez impulsive et moderne. On sent avec plaisir l’influence féminine des deux auteurs - dont Lillie Hayward, déjà à l’origine du très bon scénario de Ciel rouge (Blood on the Moon) de Robert Wise - sur ces protagonistes ; mais qu’on ne pense pas qu’elles aient un rôle de grande importance (malheureusement) car l’action prime néanmoins sur tout dans le film de Selander : ça caracole, ça chevauche, ça se bat et ça tire dans tous les sens, le nombre de morts étant assez impressionnant sur l’ensemble du film. Le vengeur, c’est donc Richard Conte, un acteur que l’on était plus habitué à rencontrer dans le film noir que dans tout autre genre. C’était lui le personnage principal dans Thieves' Highway (Les Bas-fonds de Frisco) de Jules Dassin ou encore, pour n’en citer que deux, The Big Combo (Association criminelle) de Joseph H Lewis. Contrairement à l’avis de nombreux de ses admirateurs, il m’a semblé tout à fait convaincant ici également, aussi renfrogné et revêche que dans ses films noirs, fonçant tête baissée dans la bagarre et les emmerdes. Il porte à de nombreuses reprises une sorte de chapeau un peu avachi et assez inhabituel, comme le seront d’ailleurs d'autres très nombreux petits éléments tout au long du film.

Car, outre la violence exacerbée, un autre point commun non négligeable à tous les bons westerns de Lesley Selander, c’est ce fourmillement de petits détails insolites ou encore jamais vus dont le principal but est de faire ressentir une certaine véracité, mais aussi d’éléments scénaristiques également plus réalistes qu’à l’accoutumée. C'est assez paradoxal de trouver cette recherche de véracité au sein de petits films destinés avant tout au divertissement, mais si Selander mérite de ne pas être négligé, c'est bien au moins pour cette raison. Énumérons-en quelques exemples en essayant de vous faire toucher du doigt leur originalité et / ou nouveauté. Tout d’abord la chanson mexicaine pour une fois sans folklore ni caricature, le guitariste semblant plus vrai que nature et la danse effectuée par Viveca Lindfors ne cherchant jamais une quelconque virtuosité factice. Je crois n’avoir jamais vu avant ce film (ni après d’ailleurs) le principal "bad guy" se faire tuer par erreur par son propre camp lors d’une fusillade nourrie et confuse. Au procès de Jan à la fin du film, malgré le fait qu’on s’y attende tout du long, le personnage joué par Barbara Britton n’interviendra jamais pour le défendre ; au contraire, le shérif qui l’aura poursuivi durant toute cette histoire décidera de se mettre dans le camp de l’accusé. Condamné à mort, notre vengeur sera sauvé par l’amnistie qu’accorde à tous les prisonniers le nouveau gouverneur de l’Etat de Californie : sa sortie de prison donnera lieu à l’occasion à une sorte de mini-suspense romantique assez curieux mais que je vous laisse découvrir, cavr je vous en ai déjà suffisamment dévoilé.

J’aurais pu vous citer encore plusieurs exemples mais au détriment de la surprise. Arrêtons-nous donc là et réjouissons-nous à nouveau d’une intrigue bien menée, d’une mise en scène efficace à défaut d’être géniale, de beaux extérieurs plutôt bien utilisés, d’un Technicolor rutilant, de somptueux costumes portés par ces dames, d’un casting convaincant (au sein duquel un Hugh O’Brian sadique à souhait) et d’une réflexion vraiment intéressante sur la situation de la Californie au milieu du XIXème siècle. Ce film me renforce dans l’opinion que j’ai de l’âge d’or du western à la Universal que je situe entre 1948 et 1953, les équipes techniques et artistiques du studio étant alors superbement bien rodées et nous octroyant neuf fois sur dix un divertissement de très bonne tenue. C’est le cas ici pour ce vigoureux western signé par un réalisateur dont on aimerait beaucoup pouvoir découvrir plus de films.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 7 décembre 2013