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Critique de film
Le film

L'Eventreur

(The Lodger: A Story of the London Fog)

L'histoire

Un assassin rôde dans la brume londonienne, laissant derrière lui les cadavres de jeunes femmes blondes. La presse s'affole, la population se terre et la police traque celui qui signe ses crimes par cet étrange pseudonyme : « The Avenger ». Les Jackson font partie des Londoniens effrayés par les exactions du tueur en série et lorsqu'un jeune homme (Ivor Novello) loue une chambre chez eux, ce brave couple regarde d'un drôle d'œil ses étranges manières. Leur fille Daisy (forcément blonde) fait l'objet d'une cour effrénée de la part de Joe, inspecteur de police qui est en charge de l'enquête sur le tueur. Lorsque ce dernier se rend compte que Daisy n'est pas insensible au charme du nouveau locataire, il se met à attiser les soupçons des Jackson...

Analyse et critique

The Lodger est tiré d'un roman de Marie Bellox Lowndes (dont John Brahm réalisera une autre, excellente, adaptation en 1943) et il est notable que, pour la première fois, Alfred Hitchcock travaille officiellement sur le scénario, en collaboration avec Eliot Stannard, collaborateur régulier du cinéaste entre 1925 et 1928. De fait, The Lodger est célèbre comme étant le premier film où Hitchcock met en place son univers de cinéaste. Il met en avant des motifs visuels et développe des thèmes sur lesquels il ne cessera dès lors de revenir et de broder : l'innocent accusé, le motif des menottes ou encore l'image du héros « crucifié » sur une grille... si l'on ajoute que c'est dans ce film que le cinéaste fait sa première apparition à l'écran, certes fortuite, on peut indéniablement parler de la « Hitchcock Touch » à son propos. Mais même sans aller chercher du côté des thématiques hitchcockiennes, le film se révèle d'une maestria, d'une inventivité, d'une précision telles qu'il marque la véritable naissance du cinéaste. L'ouverture est à ce titre un modèle de narration : un gros plan saisissant sur le visage d'une femme qui hurle, la découverte du cadavre, la foule qui s'agglutine, un journaliste qui part téléphoner, la nouvelle qui se répand sur les téléscripteurs, les journaux et sur les affichages publics : « L'Avenger » a encore frappé... en quelques plans, Hitchcock plante le décor, pose l'intrigue et imprime au film cette ambiance de peur et de paranoïa qui ne le quittera plus.

On pourrait ainsi poursuivre la description du film plan par plan, Hitchcock trouvant pour chaque nouvel élément narratif une solution visuelle. Le film fourmille d'idées, va de prouesses techniques en trouvailles. Hitchcock réduit les intertitres à leur portion congrue et travaille uniquement en terme de mise en scène. Le cinéaste brille tout autant à caractériser ses personnages, le récit se refermant bientôt autour du couple Jackson, de Daisy, de l'étranger et de Joe, l'amoureux éconduit et jaloux. Hitchcock se plaît alors à mélanger les genres, passant du suspense criminel à la comédie, de la romance au drame psychologique. Il joue énormément sur l'humour, s'amusant des clichés du cinéma d'épouvante pour traduire la pseudo culpabilité de son jeune héros. Le cinéaste met ainsi le spectateur, pas dupe, dans sa poche (il est aidé en cela par Ivor Novello, grande star du théâtre anglais adulé par les foules) et, en le plaçant du côté du faux coupable, l'implique totalement dans son film. On porte un regard sévère sur le brave couple Jackson, les condamnant pour s'être fait avoir aussi facilement par de trompeuses apparences.

Mais, ironiquement, dans un même temps, ce héros qui semble tout faire pour passer aux yeux de tous comme coupable (son visage masqué, son silence, ses regards torves...) nous exaspère profondément. Cet humour retors, on le retrouve dans la manière dont Hitchcock parvient à tenir le spectateur en haleine des minutes durant autour d'un objet (ici un tisonnier) sur lequel le spectateur transfère toutes ses craintes et qui s'avère au final totalement inoffensif. Par petites touches, le cinéaste élabore ainsi cette « direction de spectateur » qu'il ne cessera d'affiner par la suite (on est encore là dans les balbutiements de son art). L'autre grand atout du film, c'est la façon dont Hitchcock affiche délibérément son savoir-faire, de manière presque ostentatoire, comme dans la célèbre séquence du plafond de verre. Dans cette scène, les Jackson sont pris d'angoisse en entendant l'étranger marcher en rond dans sa chambre. Comme le réalisateur n'a pas de son, il transforme le plafond en surface vitrée, ce qui permet au spectateur de voir ce que les personnages entendent. Une magnifique idée de cinéma, non seulement pour l'effet produit, mais aussi car elle montre comment Hitchcock n'attend qu'une chose, l'apparition du son, pour parfaire sa mise en scène. Avec The Lodger, Alfred Hitchcock peut enfin laisser libre court à sa fantaisie, à ses obsessions, il peut expérimenter. Le public et la critique ne s'y trompent pas : ils réservent un formidable accueil au film, et le nom d'Hitchcock s'impose à tous aussi soudainement que durablement.

Dans les salles

Réédité en salle par Carlotta

Date de sortie : 17 novembre 2010

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 1 novembre 2010