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Critique de film
Le film

L'Étranger au paradis

(Kismet)

Partenariat

L'histoire

Dans le Bagdad des 1001 nuits, un nouveau jour se lève pour le poète Haji (Howard Keel) ; une journée de plus où, le ventre vide, il lui sera toujours aussi difficile de vendre ses poèmes ; seuls sa roublardise et quelques douteux expédients permettront une fois de plus au père et à sa fille Marsinah (Ann Blyth) de se sustenter. Mais aujourd'hui, pris pour un mendiant nommé lui aussi Haji, le poète est capturé par Jawan (Jay C. Flippen), le chef d’une bande de brigands. Il est néanmoins libéré et récompensé d’une bourse de pièces d’or pour avoir promis que, grâce à ses pouvoirs magiques, Jawan retrouverait sous peu son fils disparu depuis des années. Revenu à Bagdad, Haji est de nouveau fait prisonnier, mais cette fois par le Vizir (Sebastian Cabot) qui, au vu des initiales se trouvant sur sa bourse, le prend pour un homme de Jawan. Il échappe à la mort grâce à Lalume (Dolores Gray), la femme du Vizir, "qui le verrait bien finir dans son lit". Pendant ce temps, Marsinah est tombée amoureuse d’un badaud qu’elle ne sait pas être le Calife (Vic Damone). Le coup de foudre est réciproque malgré le fait qu’il doit bientôt prendre une épouse parmi une ribambelle de prétendantes. Quiproquos et duplicités vont seuls arriver à démêler cet écheveau oriental...

Analyse et critique

Un poète-mendiant débrouillard que l'on va prendre pour un magicien et qui va finir par croire à ses propres pouvoirs à force d'avoir vu se réaliser ses malédictions et ses bénédictions lancées à tort et à travers pour se sortir de mauvaises postures... Sa fille qui va tomber amoureuse non moins que - sans connaitre son identité - du Calife de Bagdad ; ce dernier, tombé lui aussi sous le charme de la jeune fille, doit malheureusement sans plus tarder se choisir une épouse parmi une kyrielle de princesses prétendantes... La femme du grand Vizir qui, ne trouvant plus beaucoup de plaisir à recevoir de son époux, jette son dévolu sur le poète... Le chef des brigands qui, après plusieurs années, retrouve enfin son fils... qui se révèle n’être autre que... le Vizir. Ce dernier, au lieu de tomber dans ses bras, le fait décapiter pour s’être trouvé du mauvais côté de la loi (sic !) Tout ceci, évidemment, dans la plus totale bonne humeur, le scénario combinant astucieusement et avec fluidité toutes ces situations cocasses pour en faire une intrigue vraiment amusante se déroulant au milieu de décors chatoyants d’un conte des 1001 nuits.

Kismet est l'adaptation d'un musical scénique de Broadway datant de 1953 dont la musique est, pour une majeure partie, une transposition de thèmes de Borodine tirés aussi bien de ses partitions symphoniques que de sa musique de chambre, voire même de ses opéras (la mélodie de la fameuse chanson 0Stranger in Paradise provient d'ailleurs des Danses polovtsiennes que l’on trouve dans son opéra Le Prince Igor) ; de la musique classique assez savante et pas nécessairement facile d'accès au premier abord mais un formidable travail de transposition par deux compositeurs (Bob Wright et Chet Forrest) qui avaient déjà fait de même avec Heitor Villa Lobos. Au départ, Kismet est cependant une pièce dramatique d’Edward Knobloch datant de 1910 qui fit déjà l’objet d’une adaptation à l’époque du muet. Une autre version apparut sur les écrans en 1930 avant que l’histoire ne tombe entre les mains de William Dieterle qui, en 1942, réalisa sa propre adaptation avec comme interprètes principaux Marlene Dietrich et Ronald Colman. Le succès fut au rendez-vous, déjà en couleurs étincelantes. En 1953, la pièce devint donc une comédie musicale jouée sur Broadway durant 583 représentations ; la MGM se mit immédiatement sur les rangs pour en obtenir les droits d’adaptation. Arthur Freed (le plus grand des producteurs de comédies musicales du studio), ne souhaitant pas garder les interprètes scéniques, pensa d’abord à Ezio Pinza et Cyd Charisse, le scénario devant être signé par les fameux duettistes Alan Jay Lerner et Arthur Schwartz. Finalement, ce seront les librettistes du show qui s’occuperont eux-mêmes de la transposition à l’écran alors que Howard Keel sera recruté pour prendre la place d’Alfred Drake.

Ne restait plus qu’à trouver un cinéaste capable de pouvoir prendre à bras-le-corps ce projet au budget conséquent. Arthur Freed le propose à Vincente Minnelli qui lui répond "Je déteste le spectacle et je ne tiens pas à réaliser ce film." Dore Schary vient alors repasser une couche ; il a les moyens de le faire accepter : tout simplement un petit chantage, celui de lui laisser pouvoir faire son biopic sur Van Gogh à condition de mettre en boîte Kismet au préalable : "Nous avons désespérément besoin de vous pour le tournage de Kismet. Vous pourriez réaliser ce film avant de vous envoler pour l'Europe." Le cinéaste qui tient absolument à partir sur le Vieux Continent pour réaliser un de ses vieux rêves et un de ses projets les plus chers, se plie à contrecœur aux exigences du producteur, sans enthousiasme ni conviction : "Je n'eus qu'à capituler, de ce tournage dépendant celui de Lust for Life." Il dira plus tard avoir tourné Kismet dans la précipitation (en à peine deux mois) et ajoutera "L’expérience m'aura au moins appris à ne pas accepter de propositions pour lesquelles je n'éprouvais aucune affinité ou aucun enthousiasme." Tellement dans la précipitation qu’il laissera les rênes à Stanley Donen pour les 10 derniers jours de tournage. Au final, ce fut un cuisant échec critique et public et encore aujourd'hui il est considéré, notamment en France, comme un de ses plus gros ratages. Alors qu’au vu des avis des différents internautes sur IMDB, c’est a priori loin d’être le cas outre-Atlantique, bien au contraire, la majorité ne tarissant pas d’éloges à son sujet. Où se situe la vérité ? Probablement entre ces deux extrêmes.

Pour ma part, tout en cachant difficilement le plaisir pris à sa vision, je peux facilement comprendre ceux qui s'y seraient ennuyés car, pour pouvoir l'apprécier, il me semble qu'il faut d'une part être amateur d’œuvres presque intégralement musicales (celle-ci l'étant quasiment à 60 %), de l'autre ne pas avoir peur du kitsch ni d'un "certain statisme" de la mise en scène. Cela étant dit (et ceci explique le pourquoi des guillemets), ce statisme mis en avant par beaucoup est en l’occurrence bien exagéré. Si vous avez pu survivre aux adaptations plates et ternes de pourtant splendides spectacles de Richard Rodgers et Oscar Hammerstein (du style Carrousel de Henry King ou Oklahoma de Fred Zinnemann) dont l’inertie de la mise en scène était bel et bien réelle, vous ne pourrez qu'être agréablement surpris par Kismet qui, de ce point de vue, comme la plupart des comédies musicales de Minnelli, ne peut décemment être mis dans le même panier. Au contraire, avec une élégance suprême, la caméra opère ici encore quelques élégants tournoiements et quelques magnifiques travellings ou panoramiques qui font partie de sa marque de fabrique. Les costumes de Tony Duquette enchantent la rétine tout comme les décors de Keogh Gleason et Edwin B. Willis ainsi que la photo aux tons mordorés de Joseph Ruttenberg. Pour être exhaustif, c’est l’ensemble du travail effectué par les équipes techniques de la Metro-Goldwin-Mayer qui est en l’occurrence à vanter. Rarement le kitsch cinématographique aura été aussi exquisément raffiné ; le rendu plastique de Kismet se révèle ainsi aussi fastueux que séduisant, le budget du film ayant dû passer pour une grande partie dans la direction artistique.

Concernant l’interprétation, la team d’Arthur Freed ne s’est guère trompée. Howard Keel, en plus d'être un chanteur hors pair, est peut-être l'un des cabotins les plus attachants du cinéma américain ; il s'en donne ici à cœur joie sans jamais sombrer dans la vulgarité, sans jamais nous être pénible. Il faut dire que l’intrigue, sacrément cocasse, est avant tout basée sur les mensonges et roueries perpétuelles du personnage joué justement avec délectation par ce savoureux et sympathique acteur-chanteur déjà inoubliable dans d’autres précédentes comédies musicales du studio dont l’émouvant Show Boat de George Sidney, le génial Kiss Me Kate du même cinéaste, ou bien encore l’amusant Les Sept femmes de Barberousse de Stanley Donen. Je pourrais d'ailleurs encore en citer bien d'autres dans lesquelles il s'avérait tout aussi réjouissant. Ses trois principaux partenaires opèrent également un sans-faute, tout du moins musicalement parlant. On n'oubliera pas de si tôt la charmante Ann Blyth, talentueuse soprano, et la célèbre chanson Stranger in Paradise qu’elle entonne avec Vic Damone. Mais c’est Dolores Gray qui emporte avant tout l’adhésion dans le rôle de la femme très affriolante du Vizir. S’ennuyant auprès de son illustre époux, elle cherche à tout prix à faire du poète son amant ; la chanson Bored, écrite spécialement pour le film et sans aucun rapport avec Borodine, pleine de sous-entendus sexuels, est un des moments les plus croustillants de ce musical. On retrouvera à nouveau l’actrice devant la caméra de Minnelli dans La Femme modèle (Designing Woman), un sommet de la comédie américaine des années 50. Parmi les savoureux seconds rôles, des trognes bien connues des amateurs de westerns ou de films noirs tels Sebastian Cabot, Jay C. Flippen et même des apparitions de Jack Elam ou Ted De Corsia. Du bien beau linge !

Et comme pour ne rien gâcher de notre plaisir, la partition est superbe (même s'il faudrait, pour l'apprécier pleinement, sans doute l'écouter deux ou trois fois de suite tellement certaines mélodies peuvent sembler complexes), beaucoup d’amateurs de comédies musicales devraient se satisfaire du film. Si l'on peut volontiers reconnaitre un manque d'ampleur et de rythme à ce Kismet, privé de toute emphase lyrique typiquement "minnellienne que l'on trouve habituellement disséminée ici et là dans nombre de ses œuvres précédentes, ce spectacle chatoyant, coloré et assez drôle nous aura néanmoins fait passer un bien agréable moment. Alors certes, ce musical exotique ne vole pas, loin s'en faut, au niveau des plus grands chefs-d’œuvre de Minnelli dans le genre (Le Chant du Missouri ; Yolanda et le voleur ; Le Pirate ; Un Américain à Paris ; Brigadoon ; Gigi) ; il est néanmoins très éloigné du ratage annoncé.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 10 février 2016