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Critique de film
Le film

L'Étrange Noël de Monsieur Jack

(The Nightmare Before Christmas)

L'histoire

Jack Skellington, un épouvantail squelettoïde surnommé « le Roi des citrouilles », vit dans la ville de Halloween. Mais le terrible épouvantail, lassé de cette vie répétitive et monotone, décide de partir. C'est alors qu'il découvre la ville de Noël. Après cette aventure, il revient chez lui avec une idée originale en tête : et si cette année, c'était les habitants de la ville de Halloween qui allaient fêter Noël ?

Analyse et critique

The Nightmare Before Christmas est un des sommets de la filmographie de Tim Burton et s’inscrit dans la période la plus inspirée de sa carrière. Le projet constitue un retour triomphal au sein du giron de Disney pour Burton après son départ dans l’incompréhension mutuelle une décennie plus tôt. Le studio, alors dans la pire impasse créative de son histoire, ne sut que faire du talent singulier de son jeune prodige, bridé par les productions médiocres et sans lignes créatrices de ce début des années 80. Burton  profitera néanmoins de la confusion d’alors pour faire ses premières armes à la marge, obtenant des budgets pour le court métrage d’animation Vincent (1982) et celui en prises de vues réelles Frankenweenie (1984). Dix ans plus tard, tout a changé : sous l’impulsion de Michael Eisner, Disney a retrouvé son lustre d’antan et Burton a su rendre sa singularité universelle avec les succès de Beetlejuice et de ses Batman de même qu'il a reçu la reconnaissance critique avec Edward aux mains d’argent. Les retrouvailles avec L'Étrange Noël de Monsieur Jack naissent cependant au départ d’une contrainte puisque le poème de Tim Burton qui inspirera le film fut écrit à l’époque où il était chez Disney et reste donc la propriété du studio. Le retour du fils prodigue se fera cependant sans difficulté avec un budget conséquent de 18 millions de dollars et une totale liberté artistique.


L'Étrange Noël de Monsieur Jack emprunte la forme du conte de Noël pour une nouvelle fois exprimer ce thème burtonien en diable qu’est l’incompatibilité des êtres marginaux avec le monde normal. La séparation est même ici clairement marquée avec la coexistence entre le foisonnant et horrifique univers de Halloween et celui plus paisible et coloré de Noël. Grand maître de cérémonie de Halloween, Jack Skellington est cependant las de cette existence répétitive et retrouvera l’inspiration en découvrant la fête de Noël qu’il va s’approprier. On sent le chemin parcouru par Burton depuis Vincent où tout le visuel ne naissait que de l’emprunt - l’hommage à Vincent Price, le noir et blanc, l’esthétique gothique ténébreuse, la tonalité de film muet et l’influence de l’expressionnisme allemand - revisité par le prisme de sa propre personnalité. Burton a ainsi pu longuement penser le projet qui date du début des années 80 et qu’il conçoit visuellement avec son fidèle collaborateur et directeur artistique Rick Heinrichs (déjà de l’aventure sur Vincent) pour un univers qui ne cessera de prendre de l’ampleur au fil de l’intérêt croissant de Disney. Au départ prévu comme un simple court métrage animé destiné à la télévision, L'Étrange Noël de Monsieur Jack deviendra finalement le monstre que l’on sait. Burton crée ici ses propres mythologie et imagerie où se croisent figures du folklore populaire classique comme le Père Noël et le Boogey Man (soit le croquemitaine, ici rebaptisé Oogie Boogie) avec son Jack Skellington appelé à endosser le même statut. Le gothique hiératique de Vincent, des Batman, en partie d’Edward aux mains d’argent se laisse déborder par la folie contagieuse d’un Beetlejuice, par la bizarrerie de Pee-Wee. Jack Skellington emprunte d’ailleurs la mélancolie et la solitude d’un Edward qu'il mêle à la furie anarchique de Beetlejuice. Le monde de Halloween donne une folie, une énergie et finalement une joie de vivre qui contrebalancent avec les figures horrifiques qu’il abrite : vampires, goules, savants fous et loup-garou y festoient donc joyeusement. A l’opposé, le monde des humains y paraît bien timoré avec ces petites têtes blondes apeurées par les cadeaux macabres offerts par ce drôle de Père Noël qu’est Jack Skellington.


Il faut également saluer l’apport trop sous-estimé de Henry Selick. Contrairement à l’idée reçue, Tim Burton, trop pris par le tournage de Batman, le défi (et de son propre aveu trop impatient pour le laborieux processus qu’est un tournage en stop-motion) n’a absolument pas réalisé le film mais juste conçu l’aspect visuel et la trame générale. Et finalement, si la patte de Burton est évidemment bien visible, on peut néanmoins situer une différence. La grande faiblesse du réalisateur a toujours été sa piètre capacité à dynamiser sa mise en scène alors qu’il excelle à soigner ses cadres, à mettre en valeur un décor. Beetlejuice doit plus sa folie aux idées du script et à la prestation furieuse de Michael Keaton qu’à la réalisation de Burton. Les scènes d’action des deux Batman sont particulièrement laborieuses et ne fonctionnent que par l’apparat visuel qui les entoure ainsi que grâce au charisme des méchants. Rien de tout cela ici avec un Selick déployant un souffle et une énergie de tous les instants, notamment une étourdissante entrée en matière nous plongeant dans l’animation de Halloween avec l’engouement de ses participants. La différence avec le monde plus posé des humains naîtra de cette opposition avec en point d’orgue une confrontation déjantée lorsque Jack endossera pour le pire (et pour le rire) le rôle du Père Noël. Il faudra le plus tardif et très réussi Coraline (2009) du même réalisateur, où l’on retrouve de nombreux motifs de L'Étrange Noël de Monsieur Jack, pour que justice soit rendue à Selick.


Danny Elfman, investi comme jamais dans l’entreprise, fait preuve d’une créativité sans faille. En pleine ébullition créatrice, le compositeur alimente constamment la bande-son de nouvelles chansons qui obligent Selick à revoir fréquemment ses plans de tournage, ce qui créera quelques frictions avec Burton. Les deux amis en ressortiront brouillés pour un temps mais c’est bien Elfman qui avait raison tant ses chansons rendent la narration fluide, s’intègrent parfaitement à la mise en scène et sont surtout de grandes compositions destinées à devenir des classiques, tel ce somptueux Jack’s Lament d’ouverture. Burton au final respectait également l’esprit de Noël puisque derrière son constat récurrent (l’impossible cohabitation des marginaux et des normaux), l’amour était néanmoins au bout du chemin avec cette belle romance entre Jack et Sally (le superbe doublage de Chris Sarandon et Catherine O'Hara est à saluer). On est loin de la résignation poétique d’Edward aux mains d’argent, Jack se nourrissant même de l’aventure pour un regain d’inspiration. Les incursions dans l’animation constituent d’ailleurs une sorte de fil rouge des états d’âme de Burton. Vincent exprime la marginalité et la solitude post-adolescente encore ressentie par l’auteur et Les Noces funèbres (2005) dévoilera l’impasse artistique de Burton, hésitant entre l’imagerie gothique qui lui est associée et une thématique qui fait migrer ses personnages vers une "normalité" rassurante que l’on ressent dans la conclusion du film, amorcée dans Big Fish (2003) et confirmée par l’épilogue d'Alice au pays des merveilles (2010). L'Étrange Noël de Monsieur Jack constitue donc l’adéquation parfaite entre le fond et la forme pour ce qui constitue désormais un classique absolu de l’animation.


En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 31 décembre 2015