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Critique de film

L'histoire

Georges est un petit employé de banque falot menant une vie sans relief uniquement rythmée par sa relation avec sa collègue Mireille. Un jour, il rencontre l'élégant Monsieur Steve dont il gagne l'amitié. Steve fait découvrir une nouvelle vie à Georges, émerveillé. Après quelques semaines, un de leurs dîners tourne mal : Steve est arrêté par des policiers. Il demande à Georges de rapporter à sa femme les clés de sa voiture. Georges s’exécute, et tombe instantanément sous le charme de la belle Françoise Un coup de foudre qui lui apparaît réciproque puisqu'ils passent la nuit ensemble. Au petit matin les amants sont réveillés par Denis, un ami de Steve, qui les prends en photo. Georges a été pris au piège, il est désormais contraint de devenir le complice de Monsieur Steve et de sa bande dans le braquage de sa propre banque.

Analyse et critique

Si la genèse d’un film est parfois surprenante et riche, il ne semble pas nécessaire dans le cas de L’Etrange Monsieur Steve d’explorer les recoins de l’histoire du cinéma français pour en comprendre la production. Tout est clair à la lecture de l’affiche qui annonce Philippe Lemaire, jeune premier en vogue du milieu des années cinquante, et Jeanne Moreau, révélée quelques années plus tôt dans Touchez pas au grisbi. Si l'on ajoute que l’on prêtait alors une relation amoureuse aux deux acteurs, toutes les conditions étaient réunies pour donner envie à n’importe quel producteur de la place de Paris de se lancer dans l’aventure. L’amateur de cinéma remarquera deux autres noms. Tout d’abord celui du réalisateur Raymond Bailly, presque inconnu et qui tourne ici le premier film d’une très courte carrière au cinéma. Ensuite celui de Frédéric Dard qui signe l’un de ses premiers scenarii, adaptant un livre qu’il a probablement lui-même écrit puisqu’il était le nègre de Marcel Prêtre jusqu’au début des années soixante. Ce curieux assemblage entre une des actrices les plus légendaires du cinéma français, un jeune premier qui n’a pas vraiment tenu la distance, un des scénaristes majeurs du polar français et un cinéaste oublié a de quoi laisser perplexe a priori. Un sentiment qui se confirme malheureusement après le visionnage.


Nous avons déjà évoqué dans de précédentes chroniques le rôle important tenu par Frédéric Dard dans l’évolution que le film policier français a connue à la fin des années cinquante. Pour l’un de ses premiers travaux pour le cinéma, il livre ici un scénario de film noir typique racontant l’histoire d’un homme un peu naïf embarqué dans une spirale criminelle après être tombé amoureux d’une femme fatale. L’influence américaine, présente dans la plupart de ses scripts, est déjà très nette dans L’Etrange Monsieur Steve, distinguant le récit de la masse des polars français classiques. Cette ambiance noire s’accompagne d’un ton léger, parfois comique, et elle est rythmée par de nombreux rebondissements. Le récit prend une dimension particulièrement intéressante dans sa seconde partie lorsque le personnage de Georges prend conscience de la manipulation qu’il a subie et accepte tout de même de poursuivre sa carrière criminelle, donnant une épaisseur nouvelle à son personnage. Ceci culmine lors du final - que nous ne révèlerons pas - dans lequel le comportement du personnage principal est d’une ambiguïté totale. Une complexité particulièrement moderne pour son époque et qui offre au film une richesse inattendue. Malheureusement, si le matériau initial est de qualité, sa transposition à l’écran n’est pas à la hauteur. La première raison de cet échec est à rechercher dans la distribution et plus particulièrement dans le choix de l’acteur principal. Philippe Lemaire est certainement un jeune premier crédible, mais il manque bien trop de présence et de charisme pour tenir le rôle principal d’un film noir. Il peine à faire exister son personnage principal, son jeu étant bien trop statique et raide.


Ce problème d’interprétation est flagrant dans les scènes de dialogues entre Philippe Lemaire et Anouk Ferjac, qui interprète Mireille, la fiancée de Georges. Ces séquences sont particulièrement théâtrales, les deux acteurs proposant un jeu guindé et une élocution pénible, le tout devant la caméra particulièrement statique de Raymond Bailly. Ceci met en évidence le second problème majeur du film : son réalisateur. Si d’autres scenarii de Frédéric Dard seront quelques temps plus tard mis en valeur par des réalisateurs modernes tels que Edouard Molinaro ou Robert Hossein, la mise en scène de Bailly est particulièrement statique et plus proche formellement des années trente que de la Nouvelle Vague. Ce sentiment de se trouver devant un film plus vieux qu’il n’est est renforcé par une photographie qui ne colle pas à l’ambiance sombre du scénario. L’Etrange Monsieur Steve est très éclairé, voire sur-éclairé, et ressemble plutôt à un drame bourgeois classique qu’à un film noir. Il faut attendre les dernières minutes pour voir l’image rejoindre le propos du scénario durant les scènes qui voient Monsieur Steve et ses complices tenter de braquer un casino, et lors du final sur les quais. Il n’y a bien sur rien de critiquable en soi dans l’esthétique du film, mais le décalage flagrant entre le fond et la forme donne le sentiment de voir une oeuvre bancale, plombée par une mise en scène qui passe à côté de son sujet et n’est pas en phase avec la modernité de son scénario. Dans le même registre, et pour conclure sur les défauts du film, il faut évoquer la musique de Philippe-Gérard, tantôt moderne lors de la première apparition de Jeanne Moreau ou pendant la scène finale, tantôt très classique comme lors de l’ouverture, laissant l’impression d’une bande-son qui ne sait pas trouver son ton.


Terminons tout de même sur un point positif en soulignant la qualité de la performance de Lino Ventura, qui parvient à donner vie et rythme au film par son seul jeu. Ses mouvements devant la caméra et son jeu en arrière-plan apportent une énergie remarquable à chacune des scènes dans lesquelles il apparaît. Le contraste est flagrant avec la raideur du jeu de Philippe Lemaire, et elle nous fait penser par association d’idée que le rôle de Georges aurait certainement gagné à être tenu par Maurice Biraud, comparse habituel de Ventura à l’écran qui aurait apporté la même naïveté et la même fragilité mais plus de profondeur et de richesse au personnage. Les larges épaules de Ventura ne suffisent pas à rendre L’Etrange Monsieur Steve convainquant. Le film sait se rendre divertissant mais est finalement sans grand intérêt, et laisse le sentiment d’une œuvre vieillotte. Pourtant l’écriture de Frédéric Dard offrait incontestablement l’opportunité de nous offrir un film moderne, Edouard Molinaro le prouvera quelques mois plus tard. L’Etrange Monsieur Steve rate l’opportunité d’être en avance sur son temps, et par conséquent, à l’aube des grandes mutations formelles des années 60, il nous donne l’impression d’être terriblement en retard.

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