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Critique de film

L'histoire

Le Dr. Carter (John Lithgow), psychologue de la petite enfance, se mue en Caïn, kidnappeur d’enfants, après avoir assisté à une tromperie de la part de son épouse Jenny (Lolita Davidovich).

Analyse et critique

Défendre les De Palma communément considérés comme étant les plus "mineurs" aboutit souvent à un dialogue de sourds. Ne voit-on donc pas tout ce grotesque qui impatiente les détracteurs ? Le problème est là : on le voit très bien, c’est ce qui fait la beauté de la chose. Ce grotesque ne serait même pas réductible à du cynisme (Passion ou Femme fatale sont des films faisant montre d’une humeur sardonique... Mission to Mars, non), ou l’implicite que l’auteur ne saurait rater un film (Le Bûcher des vanités, son seul ratage, est, c’est révélateur, un film plus conventionnel). Il est consubstantiel d’une vision du monde, ayant trait à la conscience de sa propre vulnérabilité. Le grotesque ne fait pas que distancier (bien qu’il prenne aussi en charge cette fonction critique), il touche, éventuellement il apeure. Pour mentionner un compétiteur dont De Palma s’approche parfois avec L’Esprit de Caïn, La Terza Madre est une des œuvres les plus effrayantes d’Argento - littéralement tout peut y arriver à chaque instant. Cette imprévisibilité, la charge de menace qu’elle charrie, fonctionne ici à une belle vitesse de croisière.



Ce sentiment d’un imprévisible menaçant passe dans le cas de ce film par la fragmentation de son montage. En effet, le metteur en scène l’a depuis remonté dans une version Recut, où, une fois les scènes remises "en ordre", le même film se voit narré dans un ordre plus (quoique pas entièrement) chronologique. Il retombe comme un soufflé. Une banale histoire de tromperie y réactive, moins banalement, la séparation d’une psyché en de multiples personnalités, suite à un trauma infligé dans l’enfance. Cela sur la base d’un diagnostic connu mais polémique : le trouble dissociatif de l’identité, qui divise les psychiatres (sic) mais fait la joie des scénaristes depuis de nombreuses années. On ne regarde normalement pas un De Palma en étant trop soucieux de plausibilité médicale ou des prémisses exploitatrices. Que le cinéaste fasse ici "du De Palma" est le programme transparent. L’Esprit de Caïn est un exercice d’auto-citation éhonté, reprenant de plus une grande part du matériau cinéphile que ce maniériste triture fréquemment (Ne vous retournez pas, Psychose, Le Cuirassé Potemkine). Il succède à un film où le maître s’est senti dépossédé de sa vision personnelle, y réagissant par l’obsession assumée. Une incursion dans le suspense pur qu’il n’avait alors plus pratiqué depuis près de dix ans.



La version salle commence non pas par le point de vue de l’épouse (Lolita Davidovich) renouant avec une ancienne tocade (Steven Bauer), mais par celui de l’époux (John Lithgow) pas tant préoccupé, au moment on nous le retrouvons, par cette infidélité que par le kidnapping d’enfants, à des motifs qui, nous le comprendrons progressivement, expliquent son propre cas. Ce n’est pas le propre sur lui docteur Carter qui commet ces méfaits, mais son double Caïn. Le premier ne fait, lui, qu’en essuyer les frais. Carter a été, dans son enfance, traité comme cobaye par un père (Lithgow encore), lui-même praticien, abusant de lui pour en faire un psychotique à analyser par écrit. Ce que ce second psychologue est bel et bien devenu. Le père paraît n’être dans une première partie qu’une projection mentale de cet esprit déchiré, une apparition traumatique, jusqu’à ce que... Il n’est pas rare qu’un film à suspense joue sur la révélation de l’inexistence d’un personnage, généré sous une forme hallucinatoire. Il est moins commun que le twist consiste en l’existence avérée de la personne que nous prenions pour une chimère. Tout cela peut paraître laborieux. Le cinéaste a d’ailleurs soin de faire de l’obligatoire scène explicative un morceau de bravoure - parmi ses plans-séquences les plus ébouriffants. Ecouter le charabia et se perdre dans un méli-mélo ou prendre un ascenseur formel vers les sous-sols d’un grotesque primal. A chacun de voir. Ou d’osciller de l’un à l’autre dans un vertige irrésistible.


La première victime de Carter, avant qu’il ne l’attaque, lui fait remarquer qu’il utilise sa famille comme sujet d’étude pour étayer ses thèses. De Palma décrit L’Esprit de Caïn comme un home movie, tourné sur ses lieux de vie. Une manière de rester proche de la maison et de la place de jeux pour ce père et époux en deuxième noce. L’émotion dominant le film est une panique face à la dislocation d’une cellule familiale, la crainte que le bagage de chacun ne s’additionne pas en un tout harmonieux, mais résulte en un maelström mental, affectif, où les récriminations tues, frustrations inhibées mènent à la simple agression physique. Une domesticité dysfonctionnelle où mères et filles paient. Quelle intimité un couple accomplit-il pour que l’une ignore la schizophrénie de l’autre des années durant ? Il n’y aurait donc que la fonction sociale - marier un membre du corps médical ? Le scénario, peu plausible factuellement, charrie une vérité émotionnelle. Elle est proprement grotesque. Celui interprétant le fils peut bien endosser la figure paternelle, tandis que les habits de la petite Amy (Amanda Pombo) correspondent symétriquement à ceux de la mère dans la dernière scène. Quels futurs adultes faisons-nous donc de nos enfants ?



S’ajoutent au double fraternel d’autres personnalités permettant à John Lithgow un abattage tout théâtral, comme inspiré d’exercices d'improvisation où passer d’une incarnation à l’autre en un battement de cils. Le comédien teinte l’entier de sa prestation d’une aura de comédie, pour un résultat qui ne dépareillerait pas tant que cela en double-programme avec Fous d’Irène. Outrance corporelle, costumes d’une exagération légère et choisie, les outils du burlesque sont réquisitionnés pour la bonne cause. Il est une bénédiction pour De Palma, qui sait exactement quoi faire de sa théâtralité (ce sont les acteurs naturalistes qui chez lui paraissent empruntés, guère à leur affaire). Comme à la maison, dans la parenthèse qu’un cinéaste s’offre pour respirer l’air purifié de ses idiosyncrasies, manies géniales. L’idée que celui-ci se fait d’une œuvre authentiquement personnelle. Il n’est pas interdit de voir dans le cadre TV où Carter/Caïn se filme prenant soin de sa fille dans sa chambre à coucher comme un commentaire sur le cinéma que De Palma ne pratique pas (ou plus à ce stade de sa carrière). Celui de la mise en scène directe de sa vie personnelle, du rapport à ses proches. Dans son optique, un lien toxique, une image intrusive. L’artifice, son grotesque assumé, lui permettent le personnel par une voie médiée, préservant les membres de sa famille alors même qu’il attaque l’hypocrisie bourgeoise, les ratés du modèle mononucléaire. De Palma ne fait pas de sa fille un objet d’étude. Pourtant, il parle bien d’elle, de ses peurs à son sujet, de la relation qui les unit.



Sidérant ou aberrant selon le spectre pro ou anti-depalmien d’où le prendre, L’Esprit de Caïn pourrait bien s’expliquer aux seconds (existent-ils encore?) par la voie biographique (réalisé par le fils d’un membre du corps médical, obsédé durant son adolescence par l’idée que son père trompait sa mère, jusqu’à espionner celui-ci... pour voir ses soupçons confirmés) mais tromperie, dissimulation, troubles de l'identité et soupçons voyeurs hantent l’œuvre en son entier. Ce qui fait de Brian De Palma un génie tient à sa mise en forme des traumas, l’option stylistique unique, choisie, affinée, pour traiter de tourments fondateurs. Le génie comme résolution formelle de contradictions internes insolubles. Ce film participe, pas moins qu'un autre de sa carrière, de cette entreprise géniale, intimement personnelle par l’artifice grotesque. On ne périt pas du ridicule, mais on le pourrait de ce qu’on refoule.

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