Critique de film

L'histoire

Deux sous-marins nucléaires britannique et russe disparaissent en mer sans laisser de traces. James Bond est chargé de l'enquête et doit collaborer (après quelques frictions) avec son alter ego féminin du KGB, l'agent XXX Anya Amasova. De l'Egypte à la Sardaigne, les espions qui s'aimaient doivent affronter Jaws, un géant invincible aux dents métalliques et Stromberg, un armateur richissime aux mains palmées et qui voudrait changer la face du monde…

Analyse et critique

Espion, lève-toi

"…il est temps pour lui [James Bond] de prendre sa retraite. On devrait le placer dans un sanatorium où son foie pourrait se reposer et où il attendrait l'heure de son retour." Ce glas est sonné (par Jay Cocks dans le magazine Time) non pas de nos jours mais en 1974, à la sortie de cette pochade - à base de nain assassin, d'espionne avec un courant d'air entre les deux oreilles et de collégiennes expertes en kung-fu – qu'est L'Homme au Pistolet d'Or. Le succès commercial mitigé de ce dernier, le retrait du coproducteur des Bonds, Harry Saltzman et la crise du cinéma britannique au milieu des années 70 (chute des entrées, production des films en recul, un film de prestige comme Le Crime de l'Orient-Express battu au box-office de 1974 par une comédie "légère", Confessions of a Window Cleaner (Confessions d'un laveur de carreaux)) étaient a priori des conditions plus difficiles pour la bonne tenue de la cuvée suivante. Pourtant en 1977, L'Espion qui m'aimait renouait avec le succès des années 60. Roger Moore – pour son troisième opus – imposait son interprétation personnelle et mondaine de Bond. Blockbuster de recyclage, épique et un peu cynique, désuet et contemporain, L'Espion illustre bien le mystérieux pouvoir de l'agent 007 à nous repasser le même plat sans que le public crie malgré tout au réchauffé.

Selon l'aveu du producteur Albert R. Broccoli, à présent seul maître à bord, produire L'Espion était dans ce contexte synonyme de jouer à quitte ou double, considérant la hausse des coûts de production (13 millions de dollars pour l'Espion contre 7 millions en moyenne pour chacun des trois films précédents) et surtout, l'investissement de Broccoli dans la construction du plus grand studio de tournage du monde pour l'époque (le "007 Stage" à Pinewood, inauguré par le Premier Ministre Harold Wilson en personne), pour accueillir spécialement les décors massifs prévus pour L'Espion. Le studio sera plus tard rentabilisé car loué à d'autres tournages et non des moindres (Star Wars…). Il ne s'agissait pas seulement pour Bond de sauver le monde mais aussi le cinéma britannique.

Autre difficulté : Ian Fleming avait exigé par contrat qu'une adaptation de son roman L'Espion qui m'aimait ne devait en retenir que le titre. Fleming était en effet mécontent de son livre, "expérimentation" littéraire racontée du point de vue d'une femme, Vivienne Michel, sauvée un soir par Bond mais qui tient plus du roman Harlequin trash que de Madame Bovary chez les barbouzes ("Toutes les femmes aiment être à demi violées. Elle aiment qu'on les prenne", fait dire Fleming à son héroïne). C'est donc à partir de rien sinon du concept initial imposé par Broccoli - la présence d'une femme espionne russe qui serait l'égal de Bond - que de nombreux scénaristes sollicités renvoyèrent chacun leur copie. Parmi eux, John Landis, Stirling Silliphant et même l'écrivain Anthony Burgess (Orange Mécanique), qui rendit un traitement assez pervers (une histoire de bombe atomique miniaturisée et de Chapelle Sixtine repeinte par le Pape). Le script final - par Christopher Wood, scénariste de… Confessions of a Window Cleaner - reprend des éléments épars des contributions citées (première étape du recyclage). Le scénariste attitré des Bonds, Richard Maibaum, est co-crédité sans que son idée première - Bond affrontant le SPECTRE, mais un SPECTRE dirigé par tous les terroristes d'Extrême-Gauche de l'époque, de Baader-Meinhoff aux Brigades Rouges - ne soit retenue car trop politisée. Dans le même temps, un imbroglio juridique (Kevin McClory, coproducteur de Opération Tonnerre avec Broccoli, clame détenir les droits du concept SPECTRE) empêche aussi toute utilisation à l'écran de l'ami chauve des chats, Blofeld. Lewis Gilbert (On ne vit que deux fois) remplace Guy Hamilton (Goldfinger), alors pressenti pour réaliser un film sur un autre superman occidental… Superman, qui lui échappera au profit de Richard Donner.

L'Espion qui venait du surgelé

Après les enjeux modestes des premières aventures de Moore, L'Espion brandit à nouveau la menace nucléaire mondiale, en accord avec le principe du film selon lequel tout doit être Grand, Enorme et question de Taille. Ken Adam doit ainsi concevoir deux repaires pour le Méchant, un laboratoire sous-marin géant qui surgit des eaux sur des pattes d'araignée et le plus grand pétrolier du monde, le Liparus (la vue du directeur de la photographie Claude Renoir, neveu de Jean Renoir, étant alors apparemment un peu défaillante). La question de l'éclairage sur le décor impressionnant des entrailles du Liparus étant complexe, Adam demandera de l'aide à un spécialiste de la lumière du nom de Stanley Kubrick (qui demanda à Adam de taire sa collaboration). Si les décors faits maison ne suffisent pas, la production utilise des lieux réels comme la Vallée des Rois ou les Pyramides d'Egypte pour convoyer le motif récurrent du film, celui de personnages happés par leur environnement (Hitchcock encore). Plus grand donc, plus loin, plus haut, plus vite… l'action, les gadgets, les Méchants (Richard Kiel/Jaws et ses 2m18) seront en conséquence, le célèbre prégénérique du saut en parachute annonçant clairement le programme, en mettre plein la vue. Cartes postales exotiques, bataille rangée pour sauver le monde, séduction : le programme est mené avec beaucoup de confiance et de savoir-faire (mais sans génie sinon celui de Ken Adam) par Gilbert et toute l'équipe créative des Bond.

Au-delà du plaisir enfantin - c'est un film que l'on a forcément vu jeune - de voir Bond malmener l'invincible Jaws avec un aimant géant, rouler en voiture sous-marine ou déboucher le champagne, on peut être frappé par l'esprit de recyclage - entre passé et présent – certes fait avec panache mais on est en face d'un film presque visionnaire par son anticipation du "sampling" et du "tuning". Ainsi, la production semble avoir isolé les meilleurs moments des précédents Bonds pour les ressortir customisés, à l'image des nouveaux modèles de voitures ou des collections de mode : poursuite à skis (Au Service Secret de sa Majesté), bagarre dans un train (Bons baisers de Russie), voiture-gadget (Goldfinger), assaut du repaire du Méchant (On ne vit que deux fois)… tout y est ; à espion consumériste, esprit consumériste où le neuf a l'aspect du vieux et vice-versa. Au niveau du scénario, on se rapproche de On ne vit que deux fois et le recours à Lewis Gilbert semble devoir tout autant à son rodage face à la gestion de décors gigantesques et de figurants nombreux qu'à l'idée de réutiliser un canevas bien linéaire et convenu.

La "nouveauté" est une intertextualité plus maligne par rapport aux tentatives plus ou moins ratées de vampirisation de la Blaxploitation et des films de kung-fu que furent respectivement Vivre et laisser mourir et L'Homme au Pistolet d'Or. Si ce Bond est épique, c'est un tribut plus qu'explicite à l'épique selon David Lean comme l'utilisation pendant le film des musiques du Dr Jivago et de Lawrence d'Arabie, ou les scènes en Egypte, semblent le montrer. Epique, le film l'est particulièrement dans la scène de bataille finale dans le pétrolier, avec armées et prise d'un bastion stratégique. Si on doutait que Bond aimait cultiver l'anachronisme, cet hommage à un âge d'or du Spectacle hollywoodien à l'heure de Taxi Driver et de Star Wars le confirme. Une autre référence passéiste – plutôt à destination des Anglais – est faite dans la scène où Jaws tranche à coups de dents la jugulaire d'un pauvre homme dans un tombeau égyptien : l'éclairage verdâtre, le décor et le modus operandi tout en lenteur menaçante du tueur empruntent beaucoup aux films d'horreur de la Hammer. En même temps, le clin d'œil adressé à un certain requin blanc au travers du personnage de Jaws montre que Bond "sait" être de son temps, reconnaissant les mérites de ses concurrents tout en s'en moquant gentiment (une scène illustre ainsi un nouvel adage: "l'homme est un requin pour le requin"). Ces hommages à la fois respectueux et amusés sont autant de moyens pour toucher un public de tout âge ; ils confirment que la série, n'innovant plus depuis les années 60, va voir ailleurs et joue sur un sentiment constant de déjà-vu : sauf que le déjà-vu ne s'applique plus seulement sur la série mais aussi sur d'autres films, d'autres genres.

Le grand écart entre passé et présent de L'Espion se vérifie aussi au travers de son sous-texte politique. Le film fantasme à nouveau sur une Pax Britannica, puisque d'une "coopération anglo-soviétique" dépend le sort du monde. On notera aussi que la fin de L'Espion reconstitue à nouveau l'alliance anglo-américano-soviétique de la Seconde Guerre Mondiale contre un ennemi - Stromberg est allemand - voulant provoquer un massacre global, la chronologie des agressions de Stromberg contre les trois pays respectant celle de la guerre. La Grande-Bretagne est donc de retour (du moins à l'écran), symbolisée par le parachute de Bond aux couleurs de l'Union Jack (le film est sorti l'année du Jubilée d'argent de la Reine Elisabeth II). En même temps, le film plaide consciemment pour une politique de détente avec l'URSS, ici partenaire indispensable pour lutter contre le Méchant. Cette politique-fiction - le monde de James Bond étant lui-même politique-fiction – n'est pas pour autant complètement détachée des années 70, puisque répondant à Bond qui lui demande la somme exigée pour éviter la Fin du Monde, Stromberg le Méchant Misanthrope affirme: "je ne suis pas intéressé par l'extorsion. Je veux changer le cours de l'histoire. Aujourd'hui, la civilisation est corrompue et décadente. Elle se détruira inévitablement. Je ne fais ne que précipiter le processus". Le discours n'est pas tellement éloigné de l'idée initiale du scénariste Richard Maibaum - une Extrême-Gauche apocalyptique – sauf que pour coller au glamour bondien, le Méchant vit dans un palais sous la mer et non dans un appartement romain avec Aldo Moro dans un placard. Autre signe des temps (et il était temps), le rôle de la Bond Girl est un peu plus étoffé que d'habitude mais malgré toute sa bonne volonté, l'exquise Barbara Bach, d'abord choisie pour son physique, peine un peu à s'imposer en tant qu'égal de 007 (même si le scénario s'efforce d'amener sa relation avec monsieur Bond sur un terrain plus personnel). La concession au féminisme est forcément limitée, notamment par la brève mais mémorable apparition de Caroline Munro (Starcrash, Maniac) en assassin héliporté venant titiller Bond. Face à un Curd Jurgens en Méchant Misanthrope atone, pressant des boutons, Roger Moore est enfin à l'aise dans le smoking de 007. Il est facile de dénigrer le mondain Roger Moore, son jeu de sourcils, ses pattes d'éléphant, son autodérision très appuyée par rapport à la testostérone suintante de Connery. Mais force est de constater qu'il est le seul à pouvoir interpréter Bond ainsi, ou plutôt Roger Moore dans le rôle de Roger Moore : aristocratique, sous-entendant en permanence que tout cela (Bond, le cinéma, la vie) n'est pas vraiment sérieux. Dans L'Espion, Moore injecte néanmoins assez de premier degré tout en démontrant, dans ses scènes de comédie romantique avec Bach en Egypte, qu'il voulait toute sa vie marcher sur les traces de Cary Grant.

"Je marque pour l'Angleterre"
, dit Bond à la fin du film. Divertissement pétillant, L'Espion qui m'aimait marquait en effet dans le mille du box-office de l'époque. La production, satisfaite de la formule XXL du film, allait néanmoins avoir la mauvaise idée de la recycler version Les Espions dans l'espace avec la photocopie suivante pour petits enfants, Moonraker, avant de ramener Bond un peu plus sur terre à partir des années 80.

L'Espion qui m'aimait

(The Spy Who Loved Me)

Technique

Durée : 125 min

Format d'image : 2.35:1

Couleur : Couleur

Dvd & Blu-ray

Avis de la rédac

  • Antoine Royer 6/10

  • Erick Maurel 5/10

  • Franck Suzanne 4/10

  • François Lefevre 8/10

  • Olivier Bitoun 6/10

  • Ronny Chester 8/10

6/10

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