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Critique de film
Le film

L'Énigme du Chicago Express

(The Narrow Margin)

L'histoire

Menacée de mort par le milieu du crime parce qu’elle doit témoigner lors du procès du meurtre de son époux, la veuve d’un gangster a été mise sous la protection de la police. Deux agents fédéraux arrivent à Chicago pour l’escorter par le train jusqu’au tribunal de Los Angeles. Les choses tournent mal d’entrée, et seul l’un des deux agents, le détective Brown, parvient à l’emmener à la gare. Les voilà tous les deux embarqués pour une longue nuit dans ce train qui devient le terrain d’une traque sans relâche de la part des gangsters engagés pour la tuer.

Analyse et critique

Au seul nom de Richard Fleischer, le cinéphile avide de grand spectacle ne peut s’empêcher de penser aux nombreux grands films d’aventures magnifiquement mis en scène par ce cinéaste, un artiste pourtant réduit au statut de simple technicien par la majorité de la critique. 20.000 Lieues sous les mers (1954), Les Vikings (1958), Barrabas (1962) ou encore Le voyage fantastique (1966), autant de grandes oeuvres qui, pourtant, témoignent non seulement d’une maîtrise sans failles des outils techniques, mais souvent aussi d’une ingéniosité visuelle et d’une ampleur romanesque enthousiasmantes. Avec une inventivité égale, certains de ses films ont su retranscrire l’âpreté et la violence de notre société - Le temps de la colère (1956), L’étrangleur de Boston (1968), L’étrangleur de la Place Rellington (1971), Les flics ne dorment pas la nuit (1972) - voire de les pousser dans une direction extrême avec le célèbre film d’anticipation Soleil Vert (1973).

Fleischer fut certainement le premier qui sut le mieux utiliser le nouveau format Cinémascope (apparu en 1953) à des fins plastiques. Fils du grand animateur Max Fleischer (le créateur de Betty Boop et de Popeye) et ancien étudiant en médecine, le réalisateur avait des dispositions pour s’intéresser aux évolutions techniques de son mode d’expression. Du Cinémascope jusqu’aux effets spéciaux révolutionnaires du Voyage Fantastique, en passant par l’usage du split screen dans L’étrangleur de Boston, à chaque fois l’outil est mis au service d’une efficacité dramatique et visuelle de tous les instants. Avant de signer à la Fox et de bénéficier ainsi de budgets plus élevés, Richard Fleischer travailla quelques années à la RKO où il fut engagé en 1942 pour diriger des courts métrages. Il y réalisa ensuite plusieurs petits thrillers tels que Armored Car Robbery (1950), dans lesquels il démontre toute son habileté. L’énigme du Chicago Express marque le sommet de cette période ainsi que la fin de ses années RKO.

L’énigme du Chicago Express fait partie de ces petits films de genre qui font assez peu parler d’eux mais qui se révèlent, après leur vision, comme des œuvres plutôt jouissives de par leur dynamisme et leur efficacité dépouillée de toute pesanteur intellectuelle. Un véritable film de série B qui emporte le spectateur par son rythme et son simple postulat de départ. Dans son prologue, avant que les personnages principaux montent dans le train, le film recourt aux codes visuels du film noir (milieu interlope, rues nocturnes, flics bourrus, éclairage expressionniste avec son noir et blanc contrasté qui découpe l’espace en zones claires et sombres). Une première scène d’action, où l’on découvre un tueur tapi dans l’ombre grâce aux perles tombées du collier cassé de la veuve sous protection, en est un parfait exemple. Mais le film de Fleischer s’avère être plutôt un thriller trépidant, le scénario et la mise en scène donnant en fait la priorité au mouvement et au rythme, bien plus qu’à une science de la composition plastique. D’autant que, fait rare, aucune musique ne vient scander les péripéties du scénario. C’est donc bien la réalisation, seule, qui donne le tempo au récit.

Fleischer parvient à créer une tension continue grâce aux incessants déplacements de ses personnages, dont bien entendu le policier chargé de la protection du témoin. Toujours sur le qui-vive, ce dernier ne cesse de parcourir le train express de long en large afin d’accomplir sa mission. Lorsque le film s’accorde une pause, c’est-à-dire quand on arrête de sillonner les couloirs étroits et les compartiments, ce sont les jeux de regard qui maintiennent le trouble et l’anxiété. Le détective Brown, monté sur un ressort, devient le pivot de ces scènes, toujours prêt à bondir pour retourner une situation critique à son avantage. Ce policier dur et impitoyable est interprété par Charles McGraw, second rôle célèbre habitué aux rôles de flics et de truands dont celui du tueur sadique de T-Men d’Anthony Mann. Excepté lors d’une séquence où on le voit hésiter devant une tentative de corruption, et malgré un sentiment de culpabilité du à la mort de son partenaire, Brown ne montre quasiment aucune faille, ne dévoile rien de sa psychologie.

Mais la psychologie n’a rien à faire ici. Seuls comptent la vitesse et le mouvement. Fleischer utilise avec une grande dextérité les panoramiques pour suivre ses personnages dans ce lieu exigu, et pour traduire le sentiment diffus de danger. Le cinéaste use parfois des panoramiques croisés autour des personnages qui conservent plus ou moins leur position, mouvements de caméra qu’il associe parfois à un montage assez cut, renforçant ainsi cette impression d’entraînement dans l’action. Les travellings en profondeur ne sont pas en reste et contribuent à projeter le spectateur dans ce tourbillon visuel. Cependant tout ce dispositif technique reste quasiment invisible tant la fluidité de l’ensemble emporte le morceau. Fleischer se permet même un raccord de toute beauté et d’une grande pertinence lorsqu’il enchaîne un plan serré des roues du train roulant à toute vitesse après un plan nous montrant la veuve sous protection qui, dans l’énervement et la frustration de sa situation, lime ses ongles sur le même rythme frénétique. On le dit et on le répète : 70 mn de bonheur cinéphilique mené à un train d’enfer.

A côté de quelques grands films à suspense se déroulant dans un train, domaine dans lequel Hitchcock s’était particulièrement illustré, il faut compter avec ce Narrow Margin. Si ce film n’a pas la l’humour et la malice d'Une femme disparaît, il a pour lui un grand sens du rythme, une concentration sans relâche sur son sujet et une très belle gestion de l’espace, d’autant que la plupart des plans réalisés ont du se révéler d’une grande complexité dans leur exécution. Richard Fleischer signe l’un des plus beaux fleurons du thriller de série B. Une petite œuvre qui connut un franc succès à sa sortie et qui eut une influence certaine sur la production filmique et télévisée. On peut rappeler d’ailleurs qu’un remake de L’énigme du Chicago Express fut tourné en 1990 par le réalisateur Peter Hyams: Le seul témoin avec Gene Hackman et Anne Archer. Une grosse production, des acteurs célèbres, des extérieurs à foison mais une audace moindre, un tempo moins assuré et une réalisation qui s’éparpille et perd en intensité… quand la série B enterre la série A.

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La fiche IMDb du film
Par Ronny Chester - le 18 janvier 2004