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Critique de film
Le film

L'Enfer des Zombies

(Zombi 2)

L'histoire

Un voilier à la dérive pénétrant dans la baie de Manhattan est accosté par deux gardes-côtes. Alors qu'ils explorent le navire, l'un d'eux est soudainement attaqué par un humain en état de décomposition avancée qui lui arrache la carotide avant que son collègue n'ait le temps de l'abattre. Le journaliste Peter West est dépêché par son journal pour couvrir le fait divers. Alors qu'il rôde sur les lieux du crime, il y rencontre Anne Bowles, la fille du médecin à qui appartient le bateau. Ce dernier n'a pas donné signe de vie depuis des mois, ce qui pousse le duo à se rendre sur l'île de Matool dans les Caraïbes d'où provient le voilier abandonné. Ils parviennent à convaincre Susan et Brian, un couple de touristes américains, de les emmener sur place. Là-bas ils rencontrent le docteur Ménard, ancien assistant de Bowles, qui essaye de comprendre pourquoi depuis trois mois les morts reviennent à la vie...


Analyse et critique

On le comprend à la lecture de son titre original, Zombi 2 surfe sur le succès des deux premiers films de morts-vivants de George Romero. Certes, la figure du zombie n'appartient pas à Romero, c'est une imagerie déjà ancienne dans le cinéma fantastique et Dardano Sacchetti, déjà scénariste de L'Emmurée vivante (1) réalisé par Lucio Fulci, avait écrit sa première mouture du scénario avant même que Dawn of the Dead ne voit le jour. L'opportunisme est à chercher du côté du producteur Fabrizio De Angelis, qui demande à Sacchetti de reprendre ce script centré sur une île des Caraïbes peuplée de zombies en y ajoutant une partie située en Amérique, avec la claire intention de se glisser dans la naissante saga des morts-vivants.

Cette réécriture de dernière minute (l'épilogue est imaginé au tout dernier moment) vise à lier artificiellement le film au Dawn of the Dead de Romero en le présentant comme un quasi-prequel (2) qui montrerait comment les zombies ont posé le pied sur le territoire américain. C'est d'ailleurs l'autre producteur du film, Ugo Tucci, qui décide au dernier moment de changer le titre prévu - Gli Ultimi Zombi - en Zombi 2. Le projet est donc bassement mercantile et Dario Argento - dont le frère Claudio a produit Dawn of the Dead et qui s'est chargé du montage de la version européenne - en voudra d'ailleurs longtemps à Fulci. Le cinéaste arrive pourtant tardivement sur ce projet, remplaçant en dernière minute Enzo G. Castellari initialement prévu pour le réaliser. Sa carrière stagne quelque peu et il voit d'abord dans cette proposition une manière de remplir son compte en banque. C'est donc un peu par hasard qu'il fait ses premiers pas dans le pur cinéma horrifique, même si au vu de l'évolution de sa filmographie son entrée dans le genre semblait inévitable, ses dernières réalisations intégrant de plus en plus de visions fantastiques et sanguinolentes et son cinéma se concentrant sur les thèmes de la mort et de la propagation du mal.

L’Enfer des zombies perd sous l'impulsion de Fulci son côté opportuniste et devient un véritable jalon du genre, un film dont l’imagerie barbare se trouve transcendée par un soin constant apporté aux cadrages (belle utilisation du Cinémascope) et à la photographie. Surtout, Fulci s'empare de la commande pour livrer une œuvre sombre et malaisante. En forçant sur les aspects gore, il provoque un sentiment nauséeux chez le spectateurs qui, en outre, se retrouvent dans l'impossibilité de s'identifier à aucun des personnages du film. Fulci semble en effet les mépriser et s'arrange le plus souvent pour les faire disparaître dans d'atroces souffrances. Dans un mouvement que Romero suivra par la suite, Fulci préfère visiblement les morts aux vivants...


Les personnages sont en effet stupides (voir leurs réactions inconséquentes), creux (le couple de touristes Susan et Brian) et aveugles au danger. Les morts acquièrent en comparaison une forme de pureté originelle. Fulci filme d'ailleurs de manière très gracieuse leur résurrection, scène étirée où ils surgissent de terre comme si cette dernière accouchait de ses enfants. Les zombies ainsi sont montrés comme une force purificatrice. Fulci, que l'on peut sans peine qualifier de réactionnaire, n'a aucune tendresse pour son époque, ses contemporains, et ses créatures prennent la forme d'une horde venue punir une humanité perdue.

Le film s'ouvre sur un bateau à voiles, sans équipage, qui rentre comme par magie dans la baie de Manhattan. On pense au navire de Dracula qui accostait comme un fantôme dans le port de Londres. Comme le vampirisme, les zombies sont là pour contaminer le monde des hommes et annoncer son irrémédiable déclin, hérauts de la fin des temps. Ce sont d'abord quelques cas isolés sur une île perdue des Caraïbes, puis le film monte en crescendo en décrivant la propagation du mal, de l'île qui n'offre plus aucun échappatoire à l'impressionnante scène finale où les morts-vivants traversent le pont de Brooklyn. Fulci ne montre cependant pas les zombies comme un accident, une soudaine apparition. D'entrée de jeu ils sont là et semblent l'avoir toujours été, tapis sous la terre à attendre leur avènement. Ils sont une incarnation d'un passé antédiluvien qui ne demande qu'à se révéler au monde moderne. Le bateau qui passe devant les Twin Towers et la statue de la Liberté porte en son sein un mal ancestral. Fulci confronte avec cette image deux mondes, celui d'une modernité froide et celui d'un passé immémorial, et va par la suite montrer la contamination du premier par le second.


Déjà, en remontant aux origines des zombies, Fulci évoque le vaudou, syncrétisme entre les croyances chrétiennes et africaines, soit au moment de son apparition croisement entre une religion qui se voit comme "moderne" et des cultes perçus comme païens et primitifs. Matool est à la croisée de ces deux mondes : l'approche scientifique et rationnelle du docteur Ménard se heurte ainsi à l'inexplicable des rites vaudous. On ne verra jamais d'ailleurs ce sorcier qu'évoquent souvent les habitants. La source de la contamination n'est pas à chercher dans les agissements d'un homme, elle prend racine dans le passé du monde. Au cours de leur fuite éperdue, le quatuor va ainsi tomber sur un casque de conquistador qui soudain rappelle la tragique histoire des massacres des populations indigènes par les conquérants espagnols. Ils sont sur un ancien cimetière, et ce passé terrible ressurgit dans l’impressionnante scène où les morts sortent de terre évoquée plus haut. Comme une malédiction d'un temps ancien, la vengeance de tous ceux qui ont été tués au nom de la civilisation et du progrès.


Rien ne peut endiguer l'avancée des morts-vivants, ni même l'expliquer. La science est impuissante et Ménard aura beau chercher à rationaliser leur apparition (virus, épilepsie...), il sera contraint d'accepter son incompréhension du phénomène. La religion est également une impasse. « Quand les morts sortiront de leurs tombes, tu payeras le prix de tes péchés » déclare l'un des personnages, maigre tentative de relier le retour des morts au dogme chrétien. Les héros tenteront bien de se barricader dans une église mais celle-ci ne tiendra pas face à l'assaut des zombies et se révélera être un tombeau pour la plupart d'entre eux. Même si ce sont des échecs, Romero montre des tentatives de contrôle (Le Jour des morts vivants) ou de réinvention d'un modèle social pour tenter de survivre (La Nuit des morts vivants, Zombie). Les personnages de Fulci n'ont quant à eux aucune issue, ils ne peuvent qu'être les témoins de l'avancée des morts. Ils ne peuvent que fuir dans un monde qui n'offre aucune porte de sortie.


Fulci ne révolutionne pas foncièrement le film de zombies, mais son approche profondément nihiliste le distingue d'un Romero qui essaye de percevoir - même si le constat est à chaque fois pessimiste - un devenir possible de l'humanité face à l'apocalypse. Il se distingue également du tout-venant de la production horrifique italienne par un grand soin apporté à la mise en scène, et ce malgré l'opportunisme de la commande. Après cette première incursion dans le fantastique et l'horreur - genres qu'il n'avait abordés que par le biais de la comédie ou par quelques fulgurances gore ou oniriques dans ses thrillers -, Fulci poursuivra dans cette veine jusqu'à la fin de sa carrière. Et c'est peu dire que d'entrée de jeu il se trouve dans son élément.

Le voilà donc qui se plaît à filmer des hordes de zombies forcément amateurs d’éviscérations et de démembrements dont le commun des mortels, si terre-à-terre, ne perçoit pas la fine beauté. Heureusement, Lucio Fulci est là. Le chantre de l’énucléation poétique, de la lacération des chairs comme rituel artistique nous livre avec L’Enfer des zombies un petit bijou de déluge gore. C'est tout naturellement, sans forcer sa nature, qu'il va dans le sens de ce qu'attendent ses producteurs qui voient dans les chairs et entrailles dévorées la simple reprise de motifs en vogue dans les films de cannibales qui font alors florès. Mais le gore chez Fulci est assez unique, le cinéaste le transformant en étranges moments de poésie morbide, recherchant une certaine forme de grâce dans les corps suppliciés. Il approche sa caméra au plus près et étire les scènes au-delà de se qui se fait couramment, déréalisant quelque part l'horreur qui bien souvent recherche une certaine forme de réalisme pour choquer le spectateur. L'effroi ne disparaît pas pour autant, bien au contraire, Fulci nous faisant rentrer dans une autre dimension de l'horreur où le corps ne serait plus qu'objet de souffrance et de supplice, chair malléable à loisir, matière servant à incarner les pulsions les plus morbides du cinéaste. L’Enfer des zombies ne rivalise certes pas avec L'Au-delà et Frayeurs qui suivront, mais cette réalisation marque une évolution importante dans le style et l’imaginaire du réalisateur qui rentre avec fracas au panthéon des cinéastes horrifiques. Fulci participe ainsi à poser les bases du cinéma de genre des années 80, annonçant l'avènement du gore. On ne cache plus, on montre. Terminé le hors champ, l'horreur suggérée : elle est là, en gros plan, filmée frontalement... elle envahit notre monde.


Si le scénario se révèle squelettique et ne porte en aucun cas les mêmes enjeux politiques que la saga de Romero, Fulci prend à bras-le-corps le genre dans lequel il s’inscrit avec un premier degré qui n’exclut pas les trouvailles les plus délirantes. La scène sous-marine mettant aux prises un zombie et un requin restera ainsi dans les annales du genre. Mais L’Enfer des zombies ne s’arrête pas à ce morceau de bravoure. Citons en vrac : une orgie anthropophage, un fort Alamo zombiesque ou encore une célèbre énucléation longtemps absente des versions VHS (3)... autant de scènes où le génie graphique de Fulci explose. Dommage cependant que Fulci n'apporte pas autant de soin à la caractérisation des personnages (des plus minimale et simpliste) et à sa direction d'acteurs. Certes Ian MacCulloch est sympathique en journaliste aventurier, charmeur et risque-tout, mais son personnage semble souvent en décalage avec l'atmosphère générale du film. Le vétéran Richard Johnson - Docteur Ménard - est, lui, plus dans l'ambiance. Quant à Tisa Farrow (la petite sœur de Mia), elle se révèle plutôt crédible. Rien de honteux donc (si ce n'est quelques personnages secondaires, comme le couple Susan / Brian) mais ce laissé-aller du côté de l'interprétation empêche le film de véritablement décoller malgré le sens du rythme et du suspense de Fulci.


Dommage, car pour le reste il fait des merveilles avec le budget alloué. La photo, les décors, les effets spéciaux, les maquillages (réalisés par Gianetto de Rossi) sont soignés et le cinéaste propose une mise en scène et un montage très dynamiques, avec moult mouvements de caméra, plongées, contre-plongées et variations des échelles de plan. Le tout est soutenu par la partition impeccable de Fabio Frizzi qui expérimente en mixant échantillons sonores et musique électronique, rythmes tribaux et ritournelles enfantines - on passera cependant sur la ridicule opposition entre une horrible mélodie exotique au synthé et les tam-tams inquiétants de Matool qui marquent lourdement le fait que les héros sont encore inconscients du danger. L'Enfer des zombies est une véritable réussite, anthologie de scènes gore et annonce d’un univers lyrique et morbide que Fulci concrétisera bientôt avec son triptyque infernal.


  1. (1) Sacchetti ne signera pas le film et seule sa femme Elisa Briganti, co-scénariste, est créditée au générique.
    (2) Le film sort quelques mois après le film de Romero. Aux USA, il est titré Zombie, le film de Romero se nommant Dawn of the Dead. En France ce sera L'Enfer des zombies.
    (3) Le film restera longtemps invisible dans sa version complète, la censure ayant tranché dans le vif avec 20 minutes de film coupées.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 22 mai 2018