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Critique de film
Le film

L'Emprise des ténèbres

(The Serpent and the Rainbow)

L'histoire

Dans le but de découvrir un nouvel anesthésiant pour une compagnie américaine, l’anthropologue Dennis Alan (Bill Pullman) part en direction d’Haïti étudier un cas de « zombie », son enquête devant lui permettre de comprendre comment se fabrique cet état de mort illusoire. Il s’apprête ainsi à plonger dans le dangereux univers du vaudou.

Analyse et critique

« In the legends of voodoo the Serpent is a symbol of Earth. The Rainbow is a symbol of Heaven. Between the two, all creatures must live and die. But because he has a soul, Man can be trapped in a terrible place where death is only the beginning.»

Les années 80 ne sont pour Wes Craven pas avares en titres curieux. Loin du massacre au ballon de basket de L’Amie mortelle ou du grotesque caoutchouteux de La Créature du marais, L’Emprise des ténèbres frappe par son sérieux documenté. Craven, intéressé par le vaudouisme, adapte le succès de librairie de Wade Davis, un anthropologue de Harvard spécialisé dans l’ethnobotanique. Dans le cadre de recherches pour l’industrie pharmaceutique afin de trouver de nouveaux moyens anesthésiants, Davis s’est engagé dans une enquête de terrain à Haïti sur le phénomène de la zombification dont il a tiré un ouvrage de vulgarisation romancée, The Serpent and the Rainbow. Son hypothèse (très contestée) désigne la tétrodotoxine (une neurotoxine présente dans les viscères de certains poissons de la région) comme l’agent responsable, dans la mixture préparée sous forme de poudre par les locaux, de l’état de mort apparente qui permet d’enlever un individu à ses proches et à la société qui le croient décédé. Une autre position discutée serait que cette substance, aussi appelée TTX, permette une annihilation de la volonté, résultant en la possibilité d’un « esclavage mental » de la personne sous son emprise au réveil.


Davis cède les droits de son ouvrage alors que le projet d’adaptation est encore dévolu à Peter Weir (avec Mel Gibson dans le rôle de l’aventurier). Il ne sera pas exactement satisfait du traitement qu’en tire Craven après que celui-ci ait récupéré les options du livre. Un élément de perplexité possible devant L’Emprise des ténèbres tient au fait que le récit, construit autour de deux trajets d’un anthropologue à Haïti, paraît contenir deux films différents en son sein. Le premier, loin de l’attitude anti-scientifique prévalente dans le cinéma fantastique, décrit une exploration des pratiques vaudous mise en parallèle avec les données empiriques qui éclairent le phénomène. Visitations, épisodes hallucinatoires, subjectivement filmés, dialoguent avec un principe de réalité servant de fil conducteur. Jusque-là, Craven donne dans un pédagogisme romancé. Une fois Dennis Alan (Bill Pullman) de retour sur l’île pour en découdre avec un sorcier (Zakes Mokae), Craven laisse sa mise en scène se déployer dans des mesures baroques, l’hallucination prend la charge de l’action, les visions d’horreur deviennent, simplement, le récit en lui-même. Il n’est pas interdit de s’inspirer d’évènements réels pour en tirer de l’épouvante spectaculaire (Conjuring le fait à merveille, Deliver Us From Evil à sa mesure y parvient également), mais de conclure sur ce ton quand les prémisses travaillent une autre approche, plus soucieuse de plausibilité, empêche de savoir exactement sur quel pied danser.


Il n’y aurait pas lieu de trop s’en formaliser, tant ce versant d’horreur pure est, sur un plan esthétique, ce que le film réussit de mieux. S’il a toujours souhaité s’épanouir hors du cinéma de genre, c’est bien sur ce territoire que Craven fut à son meilleur. Plus précisément, sa manière de générer l’horreur part du quotidien, d’une imagerie presque plate, ingrate, peu à peu contaminée par des forces obscures. Lui qui passa une partie de sa jeunesse à méticuleusement noter ses rêves, comprend comme peu d’autres cinéastes le fonctionnement onirique, le basculement dans l’imaginaire à partir d’éléments concrets. Craven n’est pas exactement un grand styliste… mais le type d’angoisse qu’il traite exige, là réside son génie, de ne pas céder à une mise en forme excessivement stylisée. Haïti lui offre un cadre idéal, où la présence du folklore laisse la possibilité de créer de la peur à chaque coin de rue, dont il accentue le climat palpable d’oppression spirituelle, synchrone avec une oppression politique. Sur un plan métaphorique (le « zombie » étant une métaphore, historiquement chargée, de la condition d’esclave), il prépare ici la matière de ce qui sera son film directement pamphlétaire (Le Sous-sol de la peur). La stratégie, développée dans Les Griffes de la nuit, de transformer la réalité narrative en un mauvais rêve gorgé de visions inquiétantes se voit ici appliquée à un contexte plus informationnel.


Ce ne sont pas à une idylle secondaire avec une Haïtienne (Cathy Tyson), à ou l’usage parfois paresseux d’une voix-off, que le film vaut sa réussite, mais aux éclats morbides auxquels le cinéaste offre son cadre, son talent à mettre en scène des visions d’effroi où c’est l’intégrité d’une âme elle-même qui est en jeu. L’Emprise des ténèbres n’a pas l’insondable tristesse du Vaudou de Jacques Tourneur (stupéfiante rêverie sur des êtres placés hors d’eux-mêmes). Sa chaleur il la trouve dans la mise en scène d’un pays au bord du chaos (le film se conclut par une révolution où l’autorité des prêtres est saccagée), où la terreur du surnaturel va de pair avec l’intimidation pratiquée par les forces de l’ordre, où le syncrétisme malfaisant désigne l’aliénation d’un peuple. Modeste pierre à l’édifice, d’une sophistication globale qu’on aurait tort de sous-évaluer, d’un maître du tourment.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : CAPRICCI

DATE DE SORTIE : 29 JUIN 2016

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La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 29 juin 2016