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Critique de film
Le film

L'Emmurée vivante

(Sette note in nero)

L'histoire

Dans les années 50, une femme se suicide du haut d’une falaise en Angleterre. A la même seconde, et à des milliers de kilomètres de là, Virginia, jeune fille en voyage scolaire, a une vision : celle de sa mère se jetant de la même falaise. Des années plus tard, Virginia a de nouvelles visions, dont celle d’un cadavre emmuré dans une des pièces de la maison de son mari. Souhaitant en avoir le cœur net, l’héroïne de rend sur les lieux de son rêve et y découvre effectivement un squelette, à l’endroit exact de sa clairvoyance. Elle va alors tout mettre en œuvre pour disculper son mari accusé de meurtre… ce qui n’est pas forcément une excellente idée.

Analyse et critique

Ne faisons pas injure à nos amis de Devildead.com : notre modeste papier ne saurait être une analyse du Giallo aussi pointue que celles développées chez nos voisins. Petit historique tout de même pour les profanes : Giallo signifie jaune dans la langue de Dante, et - tout comme la Série Noire en France, ou la littérature Pulp aux Etats-Unis - est devenu le nom générique d’un style littéraire italien des années soixante. Au menu et pour schématiser : des histoires de charmantes jeunes femmes poursuivies par un tueur masqué et ganté de noir, qui en veut arbitrairement à leur vie. Passage obligé de ces livres, un meurtre sanglant et gratuit… Mario Bava, cinéaste italien prolifique (et auteur du splendide Danger Diabolik avec Michel Piccoli) s’approprie le genre sur pellicule et va créer un style propre au cinéma italien des sixties. Six Femmes pour l’Assassin (Blood and Black Lace) en 1964 marque le début d’un époque prolifique, qui verra Dario Argento (L’Oiseau au plumage de cristal) et Lucio Fulci s’engouffrer dans la brèche et signer quelques joyaux du genre. Ce dernier, mort mystérieusement il y a 7 ans (diabétique, il oublie de prendre son insuline, laissant ses admirateurs et son entourage dans l’expectative : accident ou suicide ?), eut une carrière chaotique : ses penchants anti-cléricaux lui attirant pas mal d’ennuis dans l’Italie catholique des années 60 et 70… D’où une carrière faite de hauts et de bas, certains de ses films étant tournés avec un budget ridiculement bas. Mais quelques-unes de ses oeuvres restent toutefois des modèles du genre, pour qui est un tant soit peu réceptif au style si particulier du Giallo.

L’Emmurée vivante donc… Nous ne nous avancerons pas au point de dire que cet opus fait partie de ses plus éclatantes réussites mais certains éléments sont dignes d’intérêt et justifient la vision de ce long-métrage. A commencer par un casting détonnant, qui voit la célèbre Jennifer O’Neil se frotter au Giallo. Sacré dépaysement pour l’actrice de Rio Lobo et du mythique Un Eté 42 de Robert Mulligan, tournés six ans plus tôt. Et sacrée surprise pour le spectateur que de découvrir la star - qui fit fantasmer des millions de spectateurs chez Mulligan - dans cet environnement hostile, en proie à des visions délirantes, des traumatismes effrayants et des terreurs enfouies. Convaincante malgré un doublage italien forcément perturbant (mais qui d’une certaine manière participe au charme du genre), elle porte le film sur ses épaules même si le reste de la distribution s’en sort plus qu’honnêtement : Gabrielle Ferzetti - aperçu dans L’Aveu de Costa-Gavras et Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone - et Marc Porel, acteur suisse déjà remarqué chez Henri Verneuil (Le Clan des Siciliens) et Luchino Visconti (Ludwig, L’innocent) font ainsi d’honorables seconds rôles.

Reste que malgré cette réunion de talents, c’est bien le style Fulci qui donne au film sa force et son empreinte si singulières. Loin de certaines fulgurances gore de quelques-uns de ses films les plus fameux (Zombi 2), le film s’attache plus à la psychologie de ses personnages qu’à des effets sanguinolents outranciers - même si, en introduction du film, une étonnante scène de suicide donne à voir un crâne explosant dans sa chute le long d’une falaise, scène dont vous aurez du mal à vous défaire tant sa force fait même oublier le grotesque des effets spéciaux employés… Suspense psychologique donc, L’Emmurée vivante suit les visions et les interrogations de son héroïne via le style propre à Fulci : musique synthétique outrageusement "Bontempi", zooms manuels constants sur les (très beaux) yeux de Jennifer O’Neill, lumière blanche et crue, jeu sur les couleurs rougeoyantes des décors, esthétique fortement empreinte de l’époque mais aussi rebondissements scénaristiques répétés.

Le tout donne au film une patine que l’on pourra trouver risible mais qui n’est franchement pas dénuée de charme. D’autant que le suspense fonctionne, et que c’est après tout ce que l’on recherche en se collant devant un Giallo. Grâce à un art consommé du montage, Fulci sait faire durer ses scènes d’angoisse (voir la première scène post-générique, mise en scène réussie de la claustrophobie via une succession de tunnels), et pour qui voudra bien s’y abandonner, il y a matière à passer quelques moments de trouille avec un certain cachet. D’autant que s’il est loin d’un Hitchcock, le créateur du Chat noir s’y entend toutefois assez en matière de cadrages (jeux sur les miroirs, gros plans, changements de focale pour révéler un détail effrayant…) et de création d’ambiances troubles pour emporter le morceau.

Alors certes, tout cela n’est ni Visconti, ni Fellini, ni Rosi ni même Monicelli... Fulci n’a ni leur renommée, ni leur reconnaissance dans les dictionnaires de cinéma, ni même évidemment leur talent. Mais en avait-il la prétention ? Sûrement pas.... Tout comme les écrivains de la Série Noire n’ont jamais pensé faire du Zola ou du Hugo, Fulci reste humble et se cantonne à son petit savoir-faire. Répétitif à l’excès (il serait amusant de compter le nombre de zooms sur les yeux de O’Neill, cela doit facilement dépasser les quarante plans), volontiers grossier dans ses effets (les plans de meurtre au sang outrageusement rouge), parfois grossièrement explicatif (le montage parallèle entre les visions passées et le présent soulignent au crayon rouge les similarités hier/aujourd’hui au lieu de jouer sur l’intelligence et la mémoire du spectateur), le cinéma de Fulci est un cinéma bâtard : tantôt doué et intelligent, tantôt roublard et aux limites du ridicule. Mélange de quelques scènes réussies, à l’image d’une très belle poursuite dans une église, de longs tunnels dialogués, de beauté et de laideur mêlées mais aussi de clichés inhérents au genre - qui peuvent vous faire sortir du film à tout instant si vous n’acceptez pas les règles du jeu - L’Emmurée vivante reste néanmoins un bon d’entrée plutôt agréable dans le monde du Giallo. A vous de voir si vous êtes prêts à jouer le jeu…

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Xavier Jamet - le 21 décembre 2003